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Côte d’Ivoire: Les racines de la crise politique

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La Côte d’Ivoire traverse une grave crise politique. Les héritiers et/ou successeurs du président Félix Houphouët-Boigny semblent incapables d’en sortir leur pays. Cette crise est due à des facteurs à la fois conjoncturels et structuraux.

En 1960, la Côte d’Ivoire recouvre son indépendance. Le «Père» de la nation ivoirienne est aussitôt élu premier président du pays, dans l’euphorie populaire. À l’instar d’autres leaders africains de sa génération, Félix Houphouët-Boigny (1905-1993) a cédé à la passion autoritaire. Il a gouverné sa nation d’une main ferme, à l’ombre de son parti unique, le PDCI. Ayant arrimé la barque de son pays au vaisseau amiral occidental à l’heure de la Guerre froide, son régime autocratique a pu bénéficier de l’appui de l’ancienne métropole ainsi que de la protection, du soutien et de l’aide des États-Unis.

Houphouët-Boigny a succédé à lui-même à six reprises: 1965, 1970, 1975, 1980, 1985 et 1990. Il fallait attendre le 5 mai 1988, date d’instauration du multipartisme, pour que finalement le «Vieux» fasse face, à l’âge vénérable de 85 ans (!), à un candidat dans une élection pluraliste. C’était alors le jeune leader de l’opposition, Laurent Gbagbo (1945-). Comme il fallait s’y attendre, entre autres choses, le réflexe autoritaire du système ivoirien ne pouvait laisser la bête noire des Houphouétistes battre leur «Vieux». Trois ans plus tard, celui-ci décède.

Jusqu’à son dernier souffle, «Nanan Boigny» (surnom du président disparu) a laissé la question de sa succession ouverte. D’où l’âpre compétition ouverte aussitôt son décès constaté entre deux figures importantes du système houphouétiste. Chacune d’elle estimant être plus digne que l’autre (ou tous les autres) de chausser les «babouches» du «Père» disparu: Henri Konan Bédié et Alassane Dramane Ouattara.

Le poison de l’Ivoirité

Bédié est né en 1934 au centre-est de la Côte d’Ivoire. C’est un ancien ministre (1966-1977) de Houphouët-Boigny. Au moment de la disparition de celui-ci, il présidait aux destinées de l’Assemblée nationale (1980-1993). Cette fonction lui a permis, conformément à un amendement constitutionnel, d’exercer, en attendant l’élection, la charge de président de la République par intérim.

Ouattara est quant à lui né en 1942 au centre de la Côte d’Ivoire. C’est un ancien gouverneur de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) et ex-directeur général-adjoint du FMI. Il est rappelé dans son pays par Houphouët-Boigny pour devenir son Premier ministre (1990-1993). Deux ans seulement après la création du poste de Premier ministre. C’est à ce titre qu’il a réussi à assainir une économie en crise et redonné confiance aux bailleurs de fonds de son pays.

Comme l’appétit vient en mangeant, Bédié a semblé bien apprécier le pouvoir et les privilèges se rattachant à la magistrature suprême. Il a voulu transformer sa présidence intérimaire en une présidence tout court, à l’occasion de l’élection de 1995. Mais pour y arriver à coup sûr, il a compris qu’il lui fallait, d’abord et avant tout, disqualifier, légalement, la candidature de Ouattara. Contrairement à un Laurent Gbagbo trainant l’handicap d’être alors assimilé, dans les milieux conservateurs et dans l’arrière-pays Baoulé, à un «traitre», pour avoir «osé» se présenter contre le «Vieux» à l’élection de 1990, Ouattara pouvait quant à lui faire montre d’un état enviable de bons et loyaux services au service du président disparu. N’avait-il pas la confiance de celui-ci au point de devenir le chef de son gouvernement?

La décision était donc prise dans les cercles idéologiques acquis à Bédié de se débarrasser de l’enfant «chéri» du Nord ivoirien. Mais il fallait prendre les formes pour couvrir ses arrières. Légalisme tatillon oblige! D’où leur recours en décembre 1994 à une révision du Code électoral lourde de menaces pour la stabilité et la sécurité nationale d’un pays multiethnique et multi-religieux.

Ces idéologues cyniques et irresponsables ont accouché d’une idée dangereuse pour l’avenir du vivre-ensemble des membres de leur nation arc-en-ciel: l’ivoirité. Conformément à ce principe, tout candidat à l’élection présidentielle devait prouver non seulement sa nationalité ivoirienne, mais également l’ivoirité de son père et de sa mère. Une aberration dans un pays où le quart de la population est d’origine étrangère. Si on prenait également en considération le fait que la majorité de cette population ivoirienne d’origine étrangère (africaine) est concentrée dans le nord du pays et de surcroît musulmane, on réaliserait le potentiel explosif et dangereux de cette politique discriminatoire et même raciste. Mais cela était, semble-t-il, le dernier des soucis des partisans de l’ivoirité.

Mais si le recours, par le biais de la Cour suprême, à ce concept «sauvage» a permis d’empêcher Ouattara (son père est d'origine burkinabaise) de se présenter à l’élection, il a poussé la nation dans les interstices de la violence et de la guerre civile. Achevant de diviser le pays en deux zones: le Nord musulman, contrôlé par les rebelles des Forces nouvelles (FN) de Guillaume Soro (né en 1972), et le Sud majoritairement chrétien et animiste plus ou moins sous l’autorité du gouvernement d’Abidjan. Effet pervers sans doute de ce concept «sauvage». Sans oublier la consécration de Ouattara comme le champion des populations ivoiriennes du Nord et d’origine étrangère.

Dans ce contexte hautement controversé, Ouattara (président depuis 1995 du Rassemblement des républicains, RDR) et Laurent Gbagbo (chef du FPI) ont boycotté l’élection présidentielle de 1995. Du coup, Bédié a pu se maintenir au siège présidentiel. Mais c’était une victoire à la Pyrrhus…

L’instrumentalisation dans le jeu politique de cette idée dangereuse d’ivoirité a montré que le camp Bédié était prêt à aller aussi loin que nécessaire pour conserver le pouvoir. Même si cela devait coûter au pays son intégrité territoriale et sa sécurité nationale. C’est dire le sens développé de responsabilité de celui qui avait une haute idée de lui-même et de sa soi-disant destinée. Mais ses diverses manœuvres, incluant le renforcement du caractère présidentiel de son régime en août 1997, ne lui ont pas épargné, en décembre 1999, un coup d’État qui l’a chassé du pouvoir et l’a obligé à se réfugier en France. Son tombeur, le général Robert Gueï (1941-2002), a mis en place un Comité national de salut public (CNSP) et s’est maintenu à la tête de l’État jusqu’en octobre 2000. Plusieurs Ivoiriens avaient, au moment du coup, accueilli le putschiste comme un sauveur. Il sera à son tour chassé du pouvoir quelques mois plus tard, avant d’être assassiné.

J’y suis, j’y reste!

Laurent Gbagbo est une figure historique de la lutte pour le pluralisme politique et la démocratie en Côte d’Ivoire. Un engagement qu’il a payé au prix fort. Il a goûté aux affres de l’exil et aux humiliations de la prison. Sa deuxième femme, Simone, est passée elle aussi par la case prison… Tout comme nombre de partisans du Front populaire ivoirien (FPI). Le régime de son adversaire Houphouët-Boigny a dû en 1988, dans la contrainte à la fois d’une grave crise économique, de fortes tensions sociales et d’importantes pressions internationales, se résigner au multipartisme. Une fois de retour, cette même année, d’un exil français de six ans, Gbagbo a, quelques mois plus tard, présidé à la formation du FPI. Un parti de gauche. Quatre ans plus tard, il est de nouveau embastillé dans les geôles du «Vieux», avant d’être finalement amnistié cinq mois plus tard.

En 2000, le labeur de l’opposant de toujours au «Vieux» semble porter fruit. Mais dans quelles conditions, à quel prix, et surtout qu’a-t-il fait de son «succès». À la satisfaction de ses partisans et nombreux affidés de la dernière heure, Gbagbo devient président de la Côte d’Ivoire à l’issue d’une élection controversée et boycottée par deux importantes forces politiques: le PDCI de Bédié et le RDR de Ouattara. Pour ne rien arranger à ses affaires, celui qui s’était auparavant allié à l’«enfant chéri» du Nord contre le président en exercice Bédié et qui critiquait son idée dangereuse d’Ivoirité, le voilà n’hésitant plus à flirter avec elle. Lui tout comme ses partisans parlent désormais non du «candidat étranger» (à la manière de Bédié), mais plutôt du «candidat de l’étranger».

Pour se maintenir au pouvoir, la technique affectionnée par le régime Gbagbo consistait au début à différer, autant que possible, le rendez-vous des Ivoiriens avec les urnes. Pour ce faire, l’occupant du palais du Plateau n’a cessé de multiplier les subterfuges pour aller de report en report. C’est pourquoi les Ivoiriens devaient attendre jusqu’à l’année 2010, et non 2005, pour pouvoir enfin retrouver le chemin des bureaux de vote. En «roulant» dans la farine différents interlocuteurs, Gbagbo s’est, à juste titre, mérité le titre peu enviable dans son cas du «boulanger» du Plateau.

S’il a fini par accepter la tenue d’une nouvelle élection présidentielle en 2010, c’était en fait en raison de cinq sondages menés par ses communicants français et qui lui prédisaient une victoire dès le premier tour. En cas de second tour, il pensait initialement pouvoir affronter Bédié, et non Ouattara. Dans le cas contraire, il comptait sur un transfert massif des voix de l’électorat bédiétiste, majoritairement chrétien et Baoulé, en faveur de sa propre candidature, lui le chrétien. Jamais il n’avait envisagé la possibilité que cet électorat contribue à la victoire à son adversaire.

Maintenant qu’il a perdu son pari et que la Commission électorale indépendante (CEI) a déclaré son adversaire, Ouattara, nouveau président élu de la Côte d’Ivoire («Côte d’Ivoire: Dates clés d’une décennie de crise politique»), il n’a pu s’empêcher de jouer l’effet de montre. En multipliant les obstacles sur le chemin de la normalisation de la situation politique de son pays, il cherche en fait à rester coûte que coûte au pouvoir. Avec le souhait de lasser la «communauté internationale» et tous ceux qui en Afrique lui dénient aujourd’hui toute légitimité politique.

Toux ceux qui aujourd’hui se demandent en Amérique du nord, en Europe ou en Afrique, ce que voudrait réellement le président sortant et sont également curieux de connaître son plan de match devraient sérieusement et promptement méditer, avant qu’il ne soit trop tard, ce qui s’est passé il y a quelques années dans deux autres pays africains: le Zimbabwe et le Kenya.

Rappelons-nous que suite à deux élections présidentielles pluralistes (comme en Côte d’Ivoire en 2010), les présidents sortants, le Zimbabwéen Robert Mugabe et le Kényan Mwai Kibaki, se sont maintenus au pouvoir, au mépris du choix de la majorité des électeurs qui les avaient rejetés, plongeant leurs pays respectifs dans une grave crise politique avec des retombées néfastes sur le plan économique. Au «final», ils ont pu conserver le convoité poste présidentiel en échange de la désignation de leurs adversaires et véritables vainqueurs (le Zimbabwéen Morgan Tsvangirai et le Kenyan Amolo Odinga Raila) comme Premiers ministres. Tout en s’obstinant à leur faire avaler les nombreuses couleuvres, l’une après l’autre, en attendant le jour où ils pourraient s’en débarrasser. À ce jeu, l’autocrate zimbabwéen s’est tristement et particulièrement illustré.

Marchant sur les traces de ses deux modèles africains, le président ivoirien sortant a lui aussi l’intention de se maintenir à la tête de l’État, au mépris de la volonté claire de la majorité de ses compatriotes. Tout comme eux, ce qu’il est prêt à céder à son adversaire, le président démocratiquement élu, c’est le poste de Premier ministre.

**

La Côte d’Ivoire ne cesse de s’enfoncer dans la crise politique. Dans l’indifférence d’un Gbagbo assoiffé de pouvoir. Pour éviter tout dérapage, la «communauté internationale» devrait agir en conséquence et vite.

5 janvier 2011



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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