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Haïti – Après les décombres, quel espoir pour le pays ?

(French version only)
Après le tremblement de terre qui a fauché la vie à des centaines milliers de personnes sur cette petite île des Caraïbes, la question de l’avenir du pays se pose. Le peuple du roi Christophe sortira-t-il un jour de la « raque de l’histoire »? Ma seule certitude, c’est l’incertitude.



Dans un élan de générosité internationale envers Haïti aux lendemains de la catastrophe du 12 janvier dernier, des individus, des groupes sociaux et humanitaires, des artistes, des gouvernements se sont mobilisés pour apporter leur soutien à un peuple dévasté. Ils ont donné pour la reconstruction du pays, pour aider le peuple à se relever. Bien sûr, il y aura une certaine reconstruction, nombre de bâtiments détruits repousseront de terre, d’autres endommagés seront réparés, des routes seront refaites, des hôpitaux réaménagés, des églises reconstruites, etc. Peut-être même que l’électricité, rationnée dans la capitale depuis des années, finira par être disponible en permanence. L’engagement américain et l’implication soutenue du président Clinton autorisent une telle optique, jusqu’à une certaine mesure à tout le moins. Pourtant, il y a tout lieu de demeurer préoccupé, parce que l’aide internationale, quelle qu’en soit l’ampleur, a ses limites comme vecteur de développement. Non seulement son efficacité ne saurait être qu’à la mesure du projet social, mais en plus, cette aide ne peut se substituer à la détermination des autorités locales.
 
C’est peut-être ici que l’idée de mise en tutelle qui a flotté dans les airs autour de la Conférence de Montréal, tenue le 25 janvier 2010, mérite considération. Certes, elle sonne rétrograde et même humiliante pour un peuple qui a conquis durement sa liberté. Mais peut-on parler de liberté dans un contexte où une maladie curable vous condamne à mort ? Avant le tremblement de terre, ma belle sœur s’est rendue à l’hôpital où un médecin a diagnostiqué une méningite du type bactérien et lui a annoncé que sa seule chance de survie résidait dans une évacuation aux États-Unis. Il y a eu la lourdeur des démarches et six jours plus tard, ma belle-sœur expirait. Bien sûr, la méningite est une maladie mortelle, mais le type particulier dont ma belle-sœur a souffert a 9 chances sur 10 d’être traité dans un pays comme le Canada. Quelle liberté ont ces enfants squelettiques et affamés à côté de leurs parents tout aussi squelettiques et affamés que j’ai rencontrés à Cité Karidad ou à Cité Soleil, des hommes et femmes déployant toute leur énergie pour changer leur condition, mais se réveillant matin après matin enveloppés dans une misère de plus en plus abjecte? Survivre dans une misère qui interdit tout avenir à vos enfants peut être signe de résilience, mais ça n’a rien de liberté. Avant le tremblement de terre, l’année universitaire était déjà hypothéquée par la grève et les perturbations sur le campus. C’est pour fuir ces conditions que de nombreux haïtiens empruntent le chemin de l’étranger, beaucoup sur des radeaux qui les conduisent bien souvent au naufrage et à la mort.

Je peux comprendre que l’idée d’une mise en tutelle soit vilipendée par nombre d’intellectuels haïtiens. La fierté même du peuple le commande. Cependant, je crois qu’il y a des moments de l’histoire où il faut faire des choix difficiles, entre la fierté et une liberté un peu plus tangible. Dans l’esprit du policy of Realpolitik que prônait Kissinger, il arrive qu’on doive marcher sur son orgueil, non pas comme négation de son passé ou de ses principes, mais simplement par réalisme. Dans le cas d’espèce, saisir un tremplin vers quelque chose de plus acceptable, quelque chose comme une existence plus humaine, quelque chose de moins insultant à la pudeur humaine. Les gouvernements successifs d’Haïti, à tout le moins, ceux de l’histoire récente du pays se sont montrés incapables de créer des conditions structurelles et infrastructurelles minimales favorables à quelque épanouissement que ce soit pour leurs citoyens. Au contraire, ils ont su nourrir un terreau social propre à engendrer des personnages du type Aristide. On saurait difficilement se fier à un tel creuset pour trouver une élite capable de faire face aux défis que représente la modernisation du pays.
 
La solution est-elle la tutelle ? Ce n’est pas ce que je dis. Je dois néanmoins souligner qu’il y a plus dramatique que la tutelle, tragique même, c’est-à-dire le statu quo. Je dois rappeler que nombre de pays qui ont connu la tutelle marchent aujourd’hui la tête haute. Même l’Irak, malgré les attentats qui ensanglantent encore le pays, n’hésite pas à manifester son indépendance, signant de lucratifs contrats avec les Chinois, tentant des rapprochements avec l’Iran, au grand dam des Américains qui ont administré le pays après la chute de Saddam Hussein.
 
Dictatures, incompétences ou les deux combinées, voilà ce à quoi a eu droit le peuple haïtien depuis des décennies. Je crois que certains proclament liberté et indépendance pour se gargariser l’esprit et chatouiller les oreilles à ceux qui veulent bien leur prêter attention. C’est sans doute intellectuellement sexy d’articuler de tels termes. Mais allez dire ça à ces étudiants qui ne savent pas pourquoi l’Université est fermée, à ces citoyens qui se méfient de la police, à ces parents impuissants devant la souffrance de leurs enfants qui crient famine, à ces malades qui vont mourir d’une affection bénigne, à ma belle-sœur dont les enfants sont aujourd’hui orphelins. Allez le dire à ces dizaines, peut-être même des centaines de jeunes gens en quête de liberté que la mer emporte chaque année.
 
Et on parle liberté et indépendance. Avec un tel écho, je crains que le cycle de l’incompétence de l’élite se poursuive, c’est-à-dire qu’un gouvernement incompétent et corrompu en remplace un autre absolument identique. Je crains que l’élan actuel de générosité internationale ne se suspende avec la fin des projecteurs sur le pays, laissant cours à l’irresponsabilité habituelle; que le déboisement à outrance provoque à nouveau d’autres catastrophes naturelles; que les trafics en tout genre, drogue, armes, enfants, médicaments périmés, etc. continuent de pourrir le pays.
 
La diaspora devrait faire plus
 
Au cœur de la tourmente entourant le tremblement de terre, j’étais curieux d’apprendre ce que mes étudiants savent d’Haïti. Alors, je leur ai posé la question. Bien sûr, je ne m’attendais pas à ce qu’ils me parlent de la première république noire, ou de la victoire haïtienne sur l’armée française au début du XIXe siècle. Je ne m’attendais pas non plus à ce qu’ils me parlent du roi Christophe ou de cette Citadelle qu’il a bâtie, Citadelle aujourd’hui classée patrimoine mondial. Ils m’auraient parlé de la contribution des Haïtiens au développement socioéconomique du Québec, leur apport notamment dans le domaine de l’éducation dans nombre de pays africains aux lendemains des indépendances, que j’aurais été agréablement surpris. Sur le fond, j’espérais simplement qu’ils évoquent un musicien haïtien qu’ils connaissent, un écrivain haïtien dont ils auraient entendu parler (surtout que Dany Laferrière emportait le Médicis seulement quelques semaines plus tôt). J’imaginais qu’au moins l’un d’eux me parlerait de la Gouverneur générale du Canada, ou peut-être de la délicieuse cuisine haïtienne à laquelle il aurait goûté. Malheureusement, la plupart des réponses ont simplement repris le redondant discours médiatique sur la pauvreté du pays. Qui pourrait leur en vouloir ? C’est tout ce qu’on entend chaque fois qu’il est question d’Haïti. Chaque fois qu’un journaliste ouvre sa bouche ou ramasse sa plume, on dirait qu’il se sent obligé de mentionner qu’il s’agit du plus pauvre pays des Amériques, peu importe que cette information soit pertinente ou pas pour son propos. Et généralement, il n’y a pas beaucoup d’Haïtiens pour lever le petit doigt, pour affirmer que ce pays peut être caractérisé autrement. Pourtant, les hauts-faits du pays, sa vitalité culturelle et intellectuelle, le rayonnement mondial de ses ressortissants constituent autant d’atouts qui méritent d’être mis en relief. C’est là où la diaspora devrait faire plus, se manifester davantage, reprendre l’initiative du discours, pour ne pas laisser aux parleurs bien souvent ignorants, le soin de façonner ou de cristalliser dans les esprits une certaine image de leur pays.
 
Je racontais mon expérience d’Haïti à mon collègue et ami Fabien Cishahayo, ma déception envers la diaspora, mes craintes et franchement, mon pessimisme. Il m’a alors répondu, avec son incisive éloquence habituelle : « Nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d’être pessimistes. » Comme j’aimerais avoir sa détermination !
 

Le 3 mars 2010
 


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Ecrivain/enseignant
By Nganenu on May 14,2010

La responsabilite historique.

Tolerance.ca fait bien qui note l'activisme de l'ancien president americain. Cela pourrait tout aussi se dire retour de l'ascenceur car il faut dire que Christophe et ses compagnons d'arme aiderent a faire basculer la  balance du cote des Americains qui se battaient pour leur liberte. La 1ere republique noire dans l'hemisphere nord aida plus que les US. Les Simon Bolivar reviendraient que nous leur rappelerons que la main decisive vint de Haiti. Mais on le sait, la France rallia jusqu'aux US pour faire le malheur de republique. Et a cause de cela, celle qui n'a jamais veritablement combattu pour se liberer de la monstruosite nazie est coupable. Coupable aussi pour avoir demande a la 1ere republique de lui payer induments, des indemnites pour ses planteurs vaincus. Imaginer les US payant a l'Angleterre des indemnites pour s'etre liberes! Le devoir de l'intellectuel c'est justement de pointer du doigt les plaies des nations, toutes les plaies. En cela, vous exigez a la fois la tolerance et la justice. Nganenu

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