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Mathieu Guidère: Linguistique prédictive et prévention du terrorisme

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Le docteur Mathieu Guidère est professeur à l’Université de Genève. Il est notamment spécialiste de la veille stratégique et de la linguistique cognitive. Alors qu’il enseignait encore à la prestigieuse École spéciale militaire de Saint-Cyr (France), il a inventé la «Linguistique prédictive» en 2006. Appliqué aux affaires de défense et de sécurité, cet outil novateur d’analyse des propos et des écrits est censé repérer les individus qui sortent de la «norme».



Après avoir examiné avec le Dr Giduère, dans un premier entretien, Al-Qaïda au Maghreb islamique, nous abordons avec lui, dans cette deuxième interview, la «Linguistique prédictive», cet outil qui sert déjà de base à certaines applications informatiques dans le domaine de la défense et de la sécurité. Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.

Aziz Enhaili: Comment cette idée de linguistique prédictive vous est-elle venue?

Mathieu Guidère: L’idée de la linguistique prédictive m’est venue en 2006 alors que je travaillais sur le «Radicalization Watch Project» (RWP), programme de veille sur les groupes radicaux dans le monde. En particulier, mon attention a été attirée par des similitudes frappantes entre les « Biographies des martyrs » (Siyar Al-Shuhadâ’), qui sont des espèces de «testaments» écrits en arabe par des individus issus de différents pays musulmans mais qui envisageaient tous de «se sacrifier», c’est-à-dire de perpétrer un attentat suicide que ce soit en Irak ou au Maghreb. Ils rédigeaient ou filmaient leur «testament» avant leur passage à l’acte. J’ai d’ailleurs traduit en français et publié une partie de ces «testaments» dans un livre intitulé : Les Martyrs » d’Al-Qaïda (Paris, Editions du Temps, 2006).
 
En étudiant attentivement ces écrits et en comparant leur contenu, j’ai pu en déduire une tendance à la radicalisation et une sorte de logique commune, exprimée dans le langage, qui conduit ces individus malgré leur éloignement géographique et leurs motivations différentes à projeter les mêmes actions. Ils avaient tous une logique téléologique, c’est-à-dire une logique qui stipule que toute chose a une fin et qui est, par conséquent, prédictible à partir du langage qui l’exprime. J’ai pu notamment en déduire l’implantation future de la branche d’Al-Qaïda au Maghreb (AQMI) et son recours prévisible aux attentats suicides, aspects qui étaient à l’époque à l’état embryonnaire («Voir Mathieu Guidère: Al-Qaïda au Maghreb islamique»). La suite des événements allait, malheureusement, donner raison à l’approche linguistique prédictive.

Aziz Enhaili: Alors qu’est-ce que la linguistique prédictive?

Mathieu Guidère: La linguistique prédictive est un domaine d’analyse logico-sémantique qui traite de l’extraction d’informations à partir des données disponibles sur «l’intention» et le «vouloir-faire» pour les utiliser ensuite dans la prédiction de tendances et de comportements futurs. En d’autres termes, le langage nous éclaire pour une large part sur le raisonnement et sur les intentions des personnes, et c’est là qu’intervient la linguistique prédictive : elle permet de saisir, à travers les paroles et/ou les écrits des uns et des autres, ce qu’ils envisagent de faire, ce qu’ils veulent faire-faire, ce qu’ils n’aiment pas voir faire, ce qu’ils ont l’intention d’entreprendre ou de contrecarrer, etc.

Aziz Enhaili: Comment fonctionne-t-elle?

Mathieu Guidère: La linguistique prédictive part toujours des données concrètes, c’est-à-dire de ce que disent ou écrivent les personnes à propos de quelque chose. Elle explore déductivement les données langagières afin de générer des conclusions plausibles. Cela passe par l’établissement de relations entre de nombreux facteurs pour permettre l’évaluation de l’existant et sa projection dans le futur.

A partir de ces données linguistiques et sémantiques, il est possible de classer les individus en fonction de leur tendance à produire tel ou tel type de discours, suivant telle ou telle orientation communicative. Ensuite, l’analyse de cette orientation permet de déduire une probabilité à agir de telle ou telle manière. En d’autres termes, la linguistique prédictive analyse les données du passé ou du présent concernant un individu ou une entité pour évaluer la probabilité que cet individu ou cette entité fasse preuve d’un comportement spécifique à l’avenir.

Aziz Enhaili: A-t-elle déjà été appliquée? Si oui, dans quel domaine et quel pays?

Mathieu Guidère: Cette démarche a été d’abord appliquée par les Américains aux «noms de guerre» des membres d’Al-Qaïda afin de prédire ceux qui envisageaient de perpétrer des attentats suicides, et cela à partir d’une analyse approfondie de ces noms, de leurs relations et de leurs référents historiques. En effet, il semble y avoir un lien entre le nom de guerre que se choisit un membre d’Al-Qaïda et le type d’action qu’il envisage d’accomplir dans le futur. Je vous renvoie pour cela à l’article publié fin 2006 dans la revue américaine Defense Concepts, sous le titre «Al-Qaeda’s Noms de Guerre» (http://www.c4ads.org/files/defense_concepts_I.3.pdf).
 
Mais la linguistique prédictive a été également appliquée à l’étude prospective de l’opinion publique arabe et musulmane concernant le président Barack H. Obama, et cela à partir de tout ce qui a été dit et écrit sur les forums de l’Internet et les réseaux sociaux concernant sa relation à l’Islam et aux Musulmans. Je vous renvoie pour cela à mon livre intitulé Obama inchallah (Paris, Editions Le Manuscrit, 2009), dont l’idée trouve son origine dans une interrogation sur la dimension prédicative de l’expression «Inchallah / insh’Allah». Est-elle simplement une expression conventionnelle? Sinon, dans quelle mesure cette expression renseigne-t-elle sur l’intention du locuteur qui l’utilise?
 
Aujourd’hui, certaines sociétés informatiques françaises et américaines développent des systèmes de veille stratégique, notamment de surveillance du Web et d’E-Réputation, à partir d’une technologie basée sur la linguistique prédictive. Mais il n’existe pas encore de système disponible dans le commerce et basé exclusivement sur une analyse sémantique prédictive.

Aziz Enhaili: A-t-elle donné des résultats probants? Si oui, pouvez-vous nous donner des exemples?

Mathieu Guidère: Dans tous les exemples cités précédemment, la linguistique prédictive a donné des résultats encourageants. Mais plus spécifiquement dans le domaine de la lutte anti-terroriste, il semblerait que la technologie utilisée par les Américains et par les Français pour déjouer certains projets d’attentats ait bénéficié de l’apport de la linguistique prédictive. La presse française s’en est fait l’écho fin 2009 au sujet d’un ingénieur franco-algérien soupçonné d’avoir eu des contacts avec Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Je vous renvoie pour cela à l’article du magazine Le Point. De même, le système de surveillance ECHELON semble faire appel à la linguistique prédictive pour l’analyse des données récoltées, mais cela reste à vérifier.

Aziz Enhaili: Quelles sont les faiblesses de cette méthode? Existe-t-il des risques d’erreur?

Mathieu Guidère: La linguistique prédictive n’a pas une prétention à l’exhaustivité ni à l’infaillibilité. Elle ne prédit pas ce qui va arriver ni ce que l’individu va faire. Elle donne simplement des indications à partir de ce qu’il dit ou écrit sur ce qu’il veut ou envisage de faire. Bref, elle fait des analyses prévisionnelles à partir de l’existant sans inférer une décision. Le risque serait de croire qu’il s’agit là d’une méthode infaillible pour connaître les actions à venir. Un autre risque serait de croire que les individus sont prédéterminés et qu’ils feront nécessairement ce qu’ils disent ou écrivent. Cela est une erreur. L’humain est trop complexe pour qu’on le réduise à sa production langagière, même si celle-ci peut refléter effectivement ses conceptions, ses perceptions et ses intentions.

Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.

15 janvier 2010
 


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