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Iran: la République islamique et la dissidence du Grand Ayatollah Montaziri

(French version only)
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Editor-in-chief, Tolerance.ca, Member of Tolerance.ca®
Le Grand Ayatollah Hussein Ali Montaziri n’est plus. Une grosse perte pour les réformateurs iraniens. Après avoir été le bras droit de l’imam Ruhollah Khomeiny, il est ouvertement entré en dissidence politique jusqu’à sa mort. 



Le Grand Ayatollah Hussein Ali Montazeri s’est éteint le 19 décembre 2009 à l’âge de 87 ans, (chez lui) à Qom, la ville sainte du chiisme iranien. Après avoir été le dauphin déclaré de l’imam Ruhollah Khomeiny (père de la Révolution islamique de 1979), sa disgrâce en 1989 (année charnière de son parcours politique et intellectuel) a fait de lui le dissident religieux le plus en vue du pays. Si ce changement de cap lui a coûté très cher au plan personnel, il en a fait l’icône sans conteste de l’opposition à ce qu’est devenue la République islamique d’Iran.

Le «fruit de ma vie»

Le Grand Ayatollah Haj Sheikh Hussein Ali Montazeri est né en 1922 à Najaf Abad à l’ouest de la ville mytique d’Ispahan) d’un père paysan. Sa mère, une femme au foyer, a joué un rôle important dans son initiation aux formes élémentaires de la vie religieuse. Après avoir fréquenté (à l’âge de 12 ans) l’École théologique d’Ispahan, il a (sept ans plus tard) pris le chemin de Qom pour parfaire sa formation religieuse. C’est là qu’il a fréquenté à l’école Fayziyyeh, entre autres, le séminaire d’un certain Ruhollah Khomeiny. Son retour à Najaf Abad ne l’a pas empêché de garder de solides liens avec son illustre professeur et mentor. C’est pourquoi il s’est joint en 1963 à l’appel lancé par Khomeiny contre la «Révolution blanche» du Shah d’Iran. À cause de son rôle actif dans l’opposition islamiste, il a eu (à plusieurs reprises) maille à partir avec la SAVAK (le tristement célèbre service de sécurité intérieure du Shah), connue pour sa brutalité et son recours à la torture pour briser les vocations oppositionnelles dans ce pays. On l’a aussi exilé à plusieurs reprises loin de Qom pour l’isoler de ses partisans au sein du clergé chiite de la ville sainte. Lors de sa dernière détention dans les sinistres geôles royales, il a passé trois ans et demi (en compagnie de l’Ayatollah Taleqani). Son élargissement un an avant le déclenchement de la Révolution islamique lui a permis de jouer un rôle important dans la mobilisation des forces islamistes hostiles au régime royal et donc dans la chute de celui-ci (voir le site de Montazeri: http://amontazeri.com/farsi/f1.asp).

Montazeri a joué un rôle central dans l’établissement des institutions du nouveau régime théocratique. Ses partisans y voyaient la deuxième personnalité islamiste en importance, tout juste après l’imam Khomeiny. D’ailleurs, ce dernier l’appelait souvent «le fruit de ma vie». C’est cette grande confiance mise en lui par le père de la République islamique qui lui a permis d’abord d’être désigné comme imam de la prière du vendredi à Téhéran (importante gratification symbolique. Lui y succédera l’hodjatoleslam Khamenei, à sa propre demande), ensuite d’être élu comme président du conseil des experts et enfin de participer à la rédaction de la nouvelle
Constitution iranienne.

C’est à cause de son activisme que le projet d’une Constitution démocratique a cédé la place à celui où le principe de Velayat-e Faqih (c’est-à-dire le magistère du juriste-consulte) est dominant. Conformément à ce principe du chiisme révolutionnaire, le clerc (faqih) a l’ascendant sur le politique quand il s’agit du gouvernement des hommes. Cela dit, Montaziri n’a cessé (depuis l’adoption de ce principe) de répéter que le rôle du faqih est non de se substituer au Prince ou de jouer l’arbitre des affaires de l’État, mais tout juste de le conseiller. En revanche, si l’appétit de pouvoir s’emparait du juriste-consulte, alors il devrait légitimer une telle ambition politique à l’aide de la sanction du vote populaire.

Montazeri insistait sur le principe de participation de tous au processus de prise de décision iranien. Il mettait un point d’honneur à défendre les droits humains de tous les Iraniens, y compris les femmes et ceux qui s’opposaient à son camp. Une fois devant la justice, ces opposants devraient (selon lui) avoir droit à une justice équitable et respectant pleinement leurs droits. Pour lui, les différentes factions devaient pouvoir accéder aux médias de mass pour exprimer librement leurs points de vue. Leur liberté d’action à l’intérieur des institutions du régime serait (selon lui) bénéfique pour celui-ci.

Le dissident religieux et les pragmatiques: «N’ayez pas peur!»
Contrairement à une idée très répandue parmi les iranologues et le monde de la presse, le «froid» de Montaziri avec le régime islamiste remonte non à 1989, mais à l’année 1982. Alors que l’aile dure du régime (Khomeiny en tête) était encore opposée à la fin de la guerre avec l’Irak, lui prônait le choix contraire. Il a fallu six ans supplémentaires de conflit meurtrier pour qu’enfin le Guide suprême accepte de boire la «coupe jusqu’à la lie» (selon ses propres dires). Et ce conformément à la résolution 598 du Conseil de sécurité des Nations Unies qui exigeait des deux belligérants un cessez-le-feu permanent. Une guerre qui avait fait perdre aux deux pays plus de 500 milliards de dollars et ruiné leur économie. Un autre motif de «froid» avec le régime en place était sa théorie encadrant l’action du juriste-consulte mentionnée ci-dessus. Un choix heurtant de front la philosophie de pouvoir politique des khomeynistes qui étaient déterminés à contrôler le pouvoir coûte que coûte. Une conception à la base de la décennie de terreur qui s’était emparée des cercles dirigeants de la République islamique. D’où la chasse lancée à tout ce qui était suspect d’anti-révolutionnarisme. Sans oublier l’instrumentalisation de tout ce qui était susceptible d’être perçu dans le monde musulman comme une atteinte à l’islam.

Un bon exemple de cette exploitation politique des symboles religieux fût «l’affaire Salman Rushdie». Suite à la publication en 1988 de son cinquième roman, intitulé «Les Versets sataniques», ce Booker Prize s’est (le 14 février 1989) attiré les foudres des maîtres de Téhéran et une fatwa en bonne et due forme de l'imam Khomeiny en personne réclamant son exécution. Devenant ainsi à son corps défendant l’enjeu d’une épreuve de forces internationale entre l’Iran et l’Occident. Là encore, Montazeri a marqué sa différence avec son mentor. Il était notamment préoccupé des retombées négatives de cette affaire sur l’image de son pays dans le monde. Cette sortie s’est ajoutée à ses critiques acerbes (dès janvier 1988) du dogme khomeyniste d’exportation de la Révolution, de la répression sanglante des opposants, de la violation de leurs libertés et droits civils et des exécutions massives et expéditives de milliers de prisonniers politiques, notamment les combattants Moudjahidin du Peuple («Iran. Les Moudjahidin du Peuple, unique alternative démocratique au régime islamique ?»)

Ces différentes marques de «froid» avec le régime islamique ont fini par irriter le Guide suprême et l’ont (quelques mois avant son décès) amené à se séparer de celui qu’il avait pourtant désigné en 1985 comme son dauphin et héritier au titre de Guidance suprême de la République. Le Grand Ayatollah dissident est alors confiné à la ville de Qom. Il a suivi le conseil de son maître de rester éloigné des luttes des factions politiques. Mais avec la montée du courant réformateur, il est à maintes reprises sorti de sa réserve pour appuyer cette sensibilité assez pragmatique en politique étrangère. Ayant contesté le titre de «Source d’imitation» nécessaire à l’hodjatoleslam Ali Khamenei pour succéder à Khomeiny («Iran: les trois vies de Sayyed Ali Khamenei»), Montazeri est placé en 1997 (année de l’élection du pragmatique Mohamed Khatami) en résidence surveillée. Sa levée en 2003 lui a permis de critiquer la politique domestique répressive et économique du président Ahmadinejad et la radicalisation de sa politique étrangère (notamment dans le dossier nucléaire). Tout en émettant des doutes à propos de la légitimité de la réélection du protégé de Khamenei («Iran. Les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad»), il a dénoncé la répression qui a suivi, avec «la mort de gens innocents», «l'arrestation de militants politiques réclamant la liberté» et les «procès-spectacle illégaux» d'opposants au pouvoir (http://amontazeri.com/farsi/f1.asp). Tout en appelant l’opposition à ne pas avoir peur, il a mis en garde le régime, déclaré que Khamenei n’avait plus de légitimité et que le régime en place n’est ni «islamique» ni «républicain».

À titre de Grand Ayatollah, Montazeri a conservé son influence au sein de l’aile modérée du clergé chiite et parmi de nombreux chiites d’Iran et d’ailleurs. Ses critiques de l’actuel Guide suprême (de rang religieux inférieur au sien) qui remonte à l’année 1997 lui avaient gagné l’estime à la fois de l’aile pragmatique du régime et des partisans du changement. En qualifiant en août dernier le pouvoir de «dictatorial», il a contribué à la fois à le délégitimer et à galvaniser les troupes réformistes. Venant de la plus importante figure religieuse du chiisme iranien et d’un des pères de la Révolution islamique, de tels propos sont lourds de sens et de conséquences. Cela pourrait être interpréter comme un indice supplémentaire de la fissure du régime théocratique. Une condition nécessaire (mais insuffisante) de tout changement de régime dans ce pays.

**

Depuis la réélection contestée d’Ahmadinejad, l’opposition utilise toutes les occasions qui se présentent devant elle pour exprimer sa contestation du pouvoir en place et celui-ci continue de la réprimer. Si la mort du Grand Ayatollah Montazeri pourrait être considérée comme une perte pour le mouvement réformiste, à celui-ci d’en faire une icône de sa dissidence. Battant ses adversaires sur le champ des symboles.

27 décembre 2010


* Image:Wikipedia


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Aziz Enhaili is an expert on the Middle East, of Islam and Foreign policy. He is a contributor on irregular basis to the ‘’Neighbouring countries’’ of the European Union, a unit of Europe2020, a groupe dedicated to prospective studies. He is... (Read next)

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