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Israël/Palestiniens: Khaled Mechaal, chef politique du Hamas

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Khaled Mechaal est le chef du bureau politique du mouvement islamiste palestinien Hamas. Après avoir défendu une ligne dure à l’égard de l’État d’Israël, il fait depuis quelque temps preuve d’un certain degré de pragmatisme.



À chacun, son Khaled Mechaal. Pour les uns, c’est un «vilain» chef terroriste décidé à détruire l’État d’Israël; pour les autres, un héroïque combattant de la liberté de son peuple. Mais qui est-il vraiment? Est-il un acteur de la paix israélo-palestinienne? Ou serait-il au contraire condamné à jamais à chausser les seuls accoutrements du combattant, fût-il de liberté?

Au début était Silwad et un Palestinien errant

Khaled Mechaal est né en 1956 dans le village Silwad (Cisjordanie). À l’image des autres enfants palestiniens de sa génération, son imaginaire politique est traumatisé par les récits que se racontaient les familles palestiniennes expulsées de leurs maisons, villes et villages ou fuyant devant l’avancée menaçante des milices juives, dont plusieurs n’hésitaient pas à recourir au terrorisme pour forcer les Palestiniens à partir de chez eux, c’est-à-dire de ce qui allait en 1948 devenir Israël. Évidemment, l’historiographie de l’État d’Israël raconte une autre version de cette histoire.

Pour ne rien arranger dans son cas, onze années plus tard, ce qui restait encore de la Palestine du mandat britannique est conquis par l’armée israélienne, à la suite de la guerre des Six-Jours. À partir de cette date historique, l’ONU a ajouté le nom du jeune Khaled à sa longue liste des réfugiés palestiniens. Il a accompagné sa famille en partance pour le Koweït. Il n’a pu à ce jour retourner chez lui, pour des raisons évidentes. Ce sont ces deux événements historiques (la création d’Israël en 1948 et la guerre des Six-Jours en 1967), ressentis comme une catastrophe par le peuple palestinien, qui constituent la trame de fond historico-psychologique de son engagement politique ferme contre l’État d’Israël. Une formation politique perçue (par lui comme par d’autres Palestiniens) comme spoliatrice des droits nationaux légitimes du peuple palestinien.

Ayant été élevé par un père conservateur, imam de mosquée de son état au Koweït (lieu de l’exil familial), l’adolescent Khaled était plus sensible au discours religieux. C’est ce qui explique en partie son adhésion, à l’âge de 15 ans, à la confrérie des Frères musulmans, et non à un mouvement nationaliste arabe, comme c’était la «mode» à l’époque. Cette adhésion à un mouvement islamiste s’est produite quatre ans après la défaite arabe de 1967, c’est-à-dire à un moment clé où l’influence des idées islamistes commençait à prendre de l’ampleur dans l’ensemble de la région. Contrairement à un courant laïc sur la défensive (en raison de la défaite de son champion d’alors, l’Égyptien Nasser), les Frères présentaient quant à eux un double avantage. D’abord, personne ne pouvait leur reprocher cette défaite militaire, puisqu’au moment des faits ils n’exerçaient aucun pouvoir. Plusieurs de leurs dirigeants et militants croupissaient (aux côtés des militants communistes) dans les geôles nassériennes. Ensuite, ils apportaient un nouveau langage politique, un langage avec habillage religieux. Tout en s’adressant à leurs ouailles dans un langage qui leur est accessible (et donc compréhensible), ils les rassuraient sur les lendemains qui chantent. Ils leur disaient que leur ultime victoire sur «l’entité sioniste» est au prix d’une observance stricte des règles de l’islam par les musulmans dans le cadre d’un État islamique. La forte implication avec les Frères musulmans a amené l’étudiant en physique à l’université du Koweït à présider le mouvement des étudiants islamistes palestiniens.

Après une vingtaine d’années passées dans ce richissime émirat pétrolier, Khaled Mechaal est obligé (à l’âge de 34 ans) de reprendre son errance. La raison? L’invasion du Koweït par Saddam Hussein. En soutenant le tyran de Bagdad, Yasser Arafat (chef de l’OLP) condamnait des centaines de milliers de travailleurs palestiniens dans les pays du Golfe Arabo-persique à s’en éloigner. Causant la ruine économique de plusieurs et l’arrêt des transferts d’argent de travailleurs qui faisaient vivre des milliers de familles éparpillées ici et là. Ce ralliement précipité à l’initiative illégale d’annexion d’un pays souverain par le dictateur de Bagdad en dit long sur le flair stratégique d’Abou Amar et du peu de cas qu’il faisait des intérêts économiques des réfugiés de son propre peuple dans les émirats pétroliers du Golfe.

Une fois en Jordanie, Mechaal n’a pas perdu son temps. Il est rapidement devenu le chef du Hamas dans ce pays, trois ans seulement après la création de ce mouvement islamiste par le cheikh Ahmed Yassine («Israël/Palestiniens: le mouvement Hamas»). Sept ans après son arrivée à Amman, le Mossad (les services secrets extérieurs israéliens) a essayé de l’assassiner. Attirant une colère noire de la part d’un roi Hussein qui s’est senti trahi par un Premier ministre (Benjamin Netanyahou) avec qui il maintenait (tout comme avec tous ses prédécesseurs) des canaux de communication constante. Le dos au mur, Israël a livré à la Jordanie l’antidote du poison inoculé au dirigeant islamiste. Et libéré au passage son chef, le paraplégique cheikh Ahmed Yassine. Pour plaire aux États-Unis et à Israël, le successeur du roi Hussein (décédé en 1999), Abdallah II, a fermé les bureaux jordaniens du Hamas et poussé l’encombrant Mechaal à quitter son royaume. Ce dernier a finalement pris le chemin de Damas (après deux années passées à Doha, la capitale qatarie). Depuis, il y réside. En plus de ses propres précautions draconiennes, il bénéficie de la protection rapprochée des services secrets syriens.

Quand le «soldat» en quête de repos met un peu d’eau dans son verre de… thé

Depuis l’assassinat du cheikh Ahmed Yassine (un protégé des Israéliens qui s’est finalement retourné contre eux et incitait ses partisans à user de tous moyens, y compris le terrorisme, contre Israël) et d’El-Rantissi, leaders successifs du Hamas, Khaled Mechaal s’est imposé de facto comme le véritable chef du mouvement islamiste. C’est d’ailleurs lui qui contribue largement à l’élaboration de la stratégie du mouvement islamiste. La communauté du renseignement en Israël comme aux États-Unis le soupçonne d’être le vrai chef de la branche armée: les «Brigades Ezzedine al-Qassam». D’ailleurs, Shimon Peres (vice-Premier ministre au moment des faits) l’avait accusé d’être le véritable commanditaire de l’enlèvement du soldat Shalit («Israël/Palestiniens: Sauver le soldat Gilad Shalit»).

C’est à titre de chef du bureau politique du Hamas à Damas et de chef de sa diplomatie que Mechaal a récolté d’importants fonds dans plusieurs pays du golfe Arabo-persique, et cela au moment où les États-Unis et l’Union européenne avaient mis un terme à leur aide financière, suite à la victoire du Hamas aux élections législatives de 2006 et surtout de son contrôle de la bande de Gaza en 2007. Plongeant la population de Gaza dans une grave crise humanitaire. Une situation rendue encore plus désespérante pour cette population civile par l’opération «Plomb durci» lancée en décembre 2008 par l’armée israélienne, dans un contexte électoral israélien chauffé par la fin attendue de la trêve du Hamas et donc la reprise de ses tirs de roquettes meurtrières sur des villes du Sud d’Israël.

Une fois en position de force (suite aux succès politiques de son mouvement), le diplomate islamiste en chef s’est dit (dès février 2006) prêt à envisager un État palestinien dans les frontières d’avant la guerre de juin 1967, si Israël reconnaissait les droits palestiniens et s'engageait à se retirer de tous les territoires occupés (y compris Jérusalem-Est). Déclaration réaffirmée lors de sa dernière visite à Moscou et au cours de nombreuses rencontres avec de hauts dignitaires occidentaux, dont l’ancien président américain Jimmy Carter (voir la tribune de celui-ci: «Unnecessary War», Washington Post, 8 janvier 2009). Mechaal est rejoint en cela par le Premier ministre Ismaïl Haniyeh. Une offre déjà faite par le chef spirituel du Hamas Ahmed Yassine en 2003 (voir son entretien accordé le 6 mai 2003 au «Le Monde»).

Pour un mouvement politico-religieux, dont la Charte (adoptée le 18 août 1988) affirme que la terre de la Palestine, toute la Palestine (y compris donc Israël), est une propriété religieuse (wakf) des musulmans jusqu’à la fin des temps, laquelle ne peut être négociée ni cédée par aucun musulman (et donc aucun Palestinien), l’offre de Mechaal est une concession politique d’une grande importance. Une concession à n’ignorer, encore moins à interpréter de manière erronée. Pour gagner l’adhésion de ses ouailles à cette nouvelle stratégie, les leaders islamistes (dont Mechaal) ont justifié religieusement ce compromis historique à l’aide la catégorie islamique de «hudna» (trêve). Évidemment, les Israéliens auront raison de douter de cette démarche tant et aussi longtemps que le Hamas ne modifiera pas cette charte qui recycle les vieux stéréotypes antisémites et promet la destruction à l’État Israël.

En revanche, l’avantage de cette formule politique est double. D’abord, elle permet au Hamas de sauver les apparences islamiques de sa démarche (lui qui disait que la Palestine était une terre «waqf» à ne jamais partager, encore moins à céder à des non-musulmans), tout en concluant une trêve de longue durée avec Israël. Sans dire le mot, il s’agit d’une reconnaissance de facto de l’État hébreu. Ensuite, même si ce dernier n’obtient pas tout ce qu’il veut, c’est-à-dire une reconnaissance de jure de la part des islamistes palestiniens, il s’assure d’une paix froide, mais une paix de facto quand même. Étant donné la rhétorique agressive (notamment sa charte) du Hamas et ses actions militaires, les craintes des Israéliens d’un possible double langage sont compréhensibles. Et ils sont en droit de demander plus. Cela dit, le rapport de forces militaires sur le terrain les avantage.

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Le parcours de Khaled Mechaal est fort intéressant. Il traduit l’évolution de facto d’un mouvement islamo-nationaliste (du moins d’une partie de ce mouvement) d’une position idéologique à une autre pragmatique. Preuve s’il en est encore besoin de la prise de conscience parmi une partie importante des Palestiniens qu’il n’y a pas de solution militaire à leur conflit avec Israël. Une prise de conscience qu’on retrouve également chez plusieurs leaders islamistes, dont le Premier ministre Haniyeh. Sans oublier le courant nationaliste de l’OLP de Mahmoud Abbas qui contrôle actuellement l’Autorité palestinienne à Ramallah. Évidemment, il y a encore plusieurs parmi les Palestiniens (dont le Jihad) qui restent encore enfermés dans leur vieux schéma guerrier désuet. Cela dit, si Mechaal s’est déjà prononcé en faveur d’un accord de paix, il a estimé qu’un tel accord doit être négocié par un gouvernement d’union nationale, incluant donc le Hamas. À défaut de quoi, il a lié sa légitimité à un vote référendaire de tous les Palestiniens. Le risque est que les Israéliens voient dans la nouvelle position de Mechaal une preuve d’affaiblissement du Hamas et du coup campent sur une position idéologique renvoyant le processus de paix aux calendes grecques.

21 décembre 2009.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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