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Dominique Vidal : Le mouvement Hamas. Une perspective non israélienne

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Dominique Vidal est un historien spécialiste du Proche-Orient. Il est responsable des éditions internationales et du développement  au journal «Le Monde diplomatique».  Nous nous sommes entretenu avec lui à propos du mouvement palestinien Hamas. Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.



Aziz Enhaili: Qu’est-ce que le Hamas?

Dominique Vidal: Le Mouvement de la résistance islamique (dont l'acronyme en arabe donne Hamas, qui signifie zèle) a été créé par la Société des Frères musulmans, au lendemain du déclenchement de la première Intifada (en 1988). Jusque-là, celle-ci s'était cantonnée à des activités sociales et religieuses, mais ses dirigeants - notamment cheikh Ahmad Yassine, qui deviendra le chef spirituel du Hamas et sera assassiné par Israël le 22 mars 2004- pensent que l'attentisme n'est plus possible. Le Hamas se développe d'abord à Gaza, qui restera le principal de ses fiefs, avant d'étendre ses activités à la Cisjordanie.

Très actif durant la révolte des pierres, il se tient cependant à l'écart de la direction unifiée, qui se réclame de l'OLP. Bien structuré, proche des plus démunis, disposant d'une aura religieuse, le mouvement s'affirme comme un concurrent sérieux du Fatah et de l'OLP, avec sa branche militaire, les brigades Ezzedine Al Kassam. L'expulsion par Itzhak Rabin, en décembre 1992, de 415 militants islamistes vers le Liban, ne fait qu'accroître la popularité de l'organisation.

Le Hamas condamne la conférence de Madrid (1991), puis les accords d'Oslo (1993). Mais l'installation de l'Autorité palestinienne à Gaza le place en porte-à-faux entre sa rhétorique de libération totale de la Palestine, sa volonté de ne pas provoquer une guerre civile inter-palestinienne et sa détermination à préserver son réseau associatif.

Si le massacre de Hébron, perpétré en février 1994 par le colon extrémiste Baruch Goldstein, favorise les premiers attentats-suicides, la direction du Hamas engage un dialogue avec Yasser Arafat. Ce dernier joue à merveille de la carotte et du bâton, multipliant les arrestations et les intimidations tout en dialoguant avec l'organisation et en autorisant certains de ses organes de presse. Fin 1995, il paraît même sur le point d'obtenir la participation du mouvement aux élections de janvier 1996. Mais finalement les pourparlers échouent, avec la série d'attentats-suicides commis par les islamistes en Israël au printemps.

Le déclenchement de la seconde Intifada (en septembre 2000) fait passer au second plan les divergences avec le Fatah. Les attentats-suicides en Israël, lancés par le Hamas dès le printemps 2001, trouvent un large appui chez les Palestiniens et renforcent le mouvement. En représailles, Israël mène une politique d’assassinats ciblés des militants impliqués dans ces actions, puis, à partir de 2003, des principaux chefs militaires et politiques du mouvement.

Cette image combattante du Hamas jouera certainement un grand rôle dans sa victoire électorale, en janvier 2006, face à un Fatah en pleine déconfiture. Mais le gouvernement que préside Ismaïl Haniyeh, bien qu’issu d’élections démocratiques souhaitées par l’Occident, n’est pas reconnu par celui-ci. Même la constitution d’un gouvernement d’union nationale, l’année suivante ne suffit pas. Le tir de missiles sur Sderot et d’autres villes du sud d’Israël sert de prétexte à celui-ci pour déclencher une offensive meurtrière, sans parvenir pour autant à écraser le mouvement islamiste.

Aziz Enhaili: Quels sont les objectifs du Hamas ?

Dominique Vidal: A l’origine, le Hamas se bat pour des objectifs essentiellement religieux. C’est l’islamisation de la Palestine qui lui tient à cœur. Mais il sera amené progressivement à s’inscrire dans le combat pour l’indépendance. Dans sa Charte, adoptée le 18 août 1988, il affirme que la terre palestinienne est une propriété religieuse (wakf), laquelle ne peut être négociée ni cédée. Mais, là encore, le mouvement va évoluer : dès les années 2000, plusieurs de ses dirigeants - dont Ismaïl Haniyeh à l’Intérieur et Khaled Meshaal à l’extérieur - envisagent un État palestinien dans les frontières d’avant 1967. Ce compromis, ils le justifient au nom de la perspective d’une «trêve» (hudna) de longue durée avec Israël. Cette perspective est cependant loin de faire l’unanimité au sein du mouvement, dont l’aile radicale sort renforcée par l’agression israélienne.

Aziz Enhaili: À quoi imputez-vous la popularité du Hamas ?

Dominique Vidal: Le succès du mouvement islamiste aux élections législatives de janvier 2006 apparaît comme une défaite du Fatah plus que comme une victoire du Hamas.

Ce que les électeurs reprochent au parti fondé par Yasser Arafat, c’est d’abord son impasse stratégique : avec l’avortement des accords d’Oslo, le tournant politico-diplomatique pris par le Fatah dans les années 1970 se solde par un échec. En échange de ses reculades, il n’a rien obtenu d’Israël. Mais les Palestiniens se plaignent aussi de la corruption de l’Autorité palestinienne et de sa gestion autoritaire et inefficace.

Face au déclin de son concurrent laïque, le Hamas se présenta comme une force montante triplement auréolée : par son rôle dans la lutte armée, on l’a vu, tout au long de la Seconde Intifada; par son activité caritative aux côtés des plus pauvres et des jeunes; et bien sûr par sa dimension religieuse.

Si, vainqueur des élections législatives, le Hamas a connu une période d’état de grâce, il commence, d’après les sondages (évidemment sujets à caution), à payer le prix de son exercice du pouvoir, dans les conditions terribles de l’embargo occidental, puis de l’agression israélienne. Certains Palestiniens semblent lui imputer une partie de cette tragédie, mais aussi la brutalité de son comportement à l’égard de ses opposants et l’islamisation qu’il conduit à marche forcée.

Seul le résultat des futurs scrutins, présidentiel et législatif, permettra de mesure exactement le rapport des forces, notamment entre Hamas et Fatah.

Aziz Enhaili: Pourquoi recourt-il aux kamikazes ?

Dominique Vidal: Le Hamas ne recourt plus aux attentats-kamikazes depuis plusieurs années. Mais il est vrai qu’il l’a fait massivement pendant la Seconde Intifada. Sur le plan international, ces pratiques terroristes – dans la mesure où elles visent des civils innocents – ont profondément entaché l’image des Palestiniens. Mais le mouvement islamiste y voyait une forme de légitime défense contre la répression de l’armée israélienne qui, elle aussi, s’en prenait à des civils innocents – c’est ce que j’appelle «terrorisme d’Etat». On peut cependant douter que la loi du talion constitue une avancée pour un mouvement de libération nationale.

Aziz Enhaili: D’où vient le financement des activités du Hamas ?

Dominique Vidal : Nul ne sait exactement comment le Hamas se finance. Jusqu’à son arrivée au pouvoir, il comptait vraisemblablement, outre le soutien de ses sympathisants palestiniens, à la fois sur l’appui de certains pays arabes sunnites, à commencer par l’Arabie saoudite, et chiites, avec la République islamique d’Iran. Depuis janvier 2006, il profite sans doute aussi de la rente que représente la direction du gouvernement, du moins au niveau de la bande de Gaza.

Aziz Enhaili: Pensez-vous que les relations entre le Hamas et l’Iran pourraient lui coûter à long terme ses liens traditionnels avec les monarchies du Golfe?

Dominique Vidal
: C’est certainement une contradiction qui risque de coûter cher au Hamas. Mais, jusqu’à présente, il a réussi à maintenir son grand écart.

Aziz Enhaili: Pensez-vous que Marwan Barghouti (si Israël le libère) puisse réconcilier le Fatah avec le Hamas et former un gouvernement d’union nationale capable de négocier un accord définitif de paix avec Israël ?

Dominique Vidal: A terme, je l’espère. Mais ce sera sans doute un très long chemin. Car le fossé qui sépare les deux mouvements est profond. Il porte à la fois sur des dimensions économiques, sociales, politiques, idéologiques et religieuses. Il se double désormais aussi d’une division géographique, entre la Cisjordanie et Jérusalem-Est d’un côté, et la bande de Gaza de l’autre.

Et l’impasse dont Israël porte la responsabilité a encore accru l’hostilité réciproque. Témoignage de la volonté du parti présidentiel de se rénover, le Congrès du Fatah de cet été n’a cependant pas modifié la priorité de l’Autorité palestinienne: reprendre à tout prix le pouvoir à Gaza. Et le Hamas, de son côté, entend le garder.

Ce n’est pas que d’un homme, fût-il Marwan Barghouti, dont les relations avec le Fatah restent bonnes, que dépend la réconciliation. La condition fondamentale de cette dernière, c’est la reconstruction d’une perspective stratégique et politique de nature à rassembler la majorité de Palestiniens.

Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.

Le dernier livre de Dominique Vidal s’intitule: Comment Israël a expulsé les Palestiniens 1947-1949  (Paris: Editions de l’Atelier, 2008).

16 décembre 2009


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