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Israël/Palestiniens: Pourquoi libérer Marwan Barghouti

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Marwan Barghouti est l’ancien chef du Fatah en Cisjordanie et figure éminente des deux Intifada palestiniennes. Il est détenu dans les geôles israéliennes depuis 2002. Le Hamas a fait figurer son nom en haut de sa liste des prisonniers palestiniens à libérer en échange du soldat israélien Gilad Shalit. Il est temps de le libérer pour donner une chance à la paix israélo-palestinienne. 



De sa cellule israélienne, Marwan Barghouti (50 ans) a récemment accordé une entrevue au journal italien «Corriere della Sera». Il y a annoncé que son objectif majeur était d’abord de «réaliser l’unité des factions palestiniennes, puis de se porter candidat à l’élection présidentielle de la Palestine». Évidemment, une fois libéré. Sauf que celui que plusieurs (y compris en Israël) appellent «le Mandela de la Palestine» a été condamné (le 20 mai 2004 ) à cinq peines de prison à perpétuité et à 40 ans de réclusion pour tentative de meurtre («Israël/Palestiniens: Sauver le soldat Gilad Shalit»). L’année 2000 est une date charnière de son parcours politique car depuis sa vie n’a plus été la même.

Formation d’un dirigeant politique

Marwan Barghouti est né en 1959 dans le village de Kobar près de Ramallah, une ville de la Cisjordanie. Il avait presque neuf ans quand (suite à la guerre de juin 1967) l’État hébreu a occupé militairement ce qui restait encore de la Palestine du mandat britannique, c’est-à-dire la bande de Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est (sans oublier d’autres territoires arabes). Israël avait à l’époque presque vingt ans d’existence. Cette défaite arabe a représenté pour le jeune Marwan (tout comme pour les autres Palestiniens) une catastrophe historique. Ayant grandi à l’ombre d’une occupation militaire israélienne insupportable pour son peuple, l’adolescent a rejoint en 1974 les rangs du Fatah. Un mouvement nationaliste fondé par Yasser Arafat pour libérer la Palestine. Il était (au début des années 1980) président fondateur de la Jeunesse du Fatah et président en exercice du conseil étudiant de la prestigieuse université Bir Zeit, où il a fini par obtenir une maîtrise en relations internationales (1998).

Après avoir passé six ans dans les geôles israéliennes, celui qui avait œuvré à la première Intifada palestinienne est déporté en 1987 vers la Jordanie voisine pour appartenance à une organisation «terroriste». Depuis, il n’a cessé de monter dans la hiérarchie du Fatah. Dès 1989, il est chargé (à titre de membre élu (la même année) du Conseil révolutionnaire) de la coordination des relations entre les militants Fatah à l’intérieur et à l’extérieur des territoires occupés. De retour en Cisjordanie en 1994 (après sept années d’exil jordanien), conformément aux accords d’Oslo, il y est élu secrétaire général du Fatah. Deux ans plus tard, il est élu comme indépendant au Conseil législatif palestinien (parlement). Du haut de sa chaire, il a soumis en 1997 une motion de non-confiance à cause de la corruption et de la mauvaise gestion des deniers publics par l’Autorité palestinienne et n’a pas hésité à se montrer très critique de la centralisation excessive du pouvoir aux mains d’Arafat et des graves violations des droits humains par la pléthore de ses services de sécurité. Ses relations avec les mouvements islamistes étaient cordiales. Tout comme l’étaient ses relations avec de nombreux politiciens et figures du mouvement de la paix israéliens.

Intifada al-Aqsa et émergence d’un leader palestinien populaire

Dans un contexte politique explosif marqué à la fois par l’échec du processus de paix d’Oslo, le durcissement de la répression israélienne, l’accélération de la colonisation juive des territoires palestiniens et la déception face à un Arafat impuissant et à sa-dite «Autorité» inefficace, non transparente et corrompue, il a suffi de la visite en septembre 2000 d’Ariel Sharon (chef du Likoud, opposition de droite nationaliste) de l’esplanade de la mosquée d’Omar à Jérusalem-Est en pleine campagne électorale israélienne pour que la seconde Intifada palestinienne éclate. Les Palestiniens avaient interprété cette visite comme la provocation israélienne de trop et la négation de leurs droits historiques et politiques sur cette partie de la ville de Jérusalem dont ils voudraient faire la capitale de leur futur État.

Barghouti s’est particulièrement illustré au cours de cette Intifada militarisée. Il a (semble-t-il) fondé et dirigé la milice des «Brigades des martyrs d’al-Aqsa» en 2000. Il était la figure dominante du «Front national et islamique» qui incluait le Fatah, le FPLP, le FDLP, le Hamas et le Jihad islamique. Les «Brigades» ont mené des attaques contre des soldats et des colons juifs dans les territoires palestiniens et perpétré des attentats-suicides à l’intérieur d’Israël, faisant plusieurs victimes civiles.

Le revirement de celui qui (en 1994) était très engagé de façon pragmatique dans la défense du processus d’Oslo est révélateur du désespoir et de la perte de confiance des Palestiniens dans les intentions réelles d’Israël. Si ce n’était de sa vigilance, il serait assassiné (dès 2001) par les services de sécurité israéliens. L’année d’après, il est appréhendé à Ramallah. Le 6 juin 2004 , il est condamné à la prison à vie cinq fois. Ses partisans encore libres l’ont réélu en janvier 2006 au Conseil législatif palestinien comme tête de la liste Fatah.

Après le décès d’Arafat, Barghouti a annoncé son intention de se porter candidat à sa succession lors de l’élection à la tête de l’Autorité palestinienne de janvier 2005. Mais les caciques du Fatah ne l’entendaient pas de cette oreille, eux qui avaient déjà porté leur dévolu sur un des leurs, Mahmoud Abbas. D’où le retrait forcé de la candidature du «Mandela de la Palestine» pour, disait-on, sauvegarder l’unité des rangs du Fatah. Lors du congrès de juin 2009, il est élu parmi les dirigeants du Fatah («Fatah : Le Congrès de la dernière chance?»).

Durant sa captivité, le point fort de Barghouti était sa démarche de rapprochement des positions des prisonniers politiques de différentes factions (Fatah, Hamas, FPLP…), quand d’autres dirigeants s’enfermaient (ou continuent de s’enfermer) dans leur sectarisme politique. À cela s’ajoutait (quand il était «libre» de son action) son penchant pour la mobilisation de la base palestinienne en vue de créer (ou de consolider) un consensus politique. Héritage sans doute de ses premières années à l’université Bir Zeit. Son image d’homme de consensus fiable et de combattant nationaliste infatigable lui a gagné l’estime de tous, y compris au sein du Hamas. Cette immense popularité l’a aidé notamment à convaincre des factions hostiles les unes aux autres à se mettre d’accord et à conclure un cessez-le-feu avec Israël (juin 2003). Il a également contribué à la signature (en 2006) par les détenus de ces formations (dont le Hamas) dudit «Document des prisonniers pour la réconciliation nationale». Une initiative qui a appelé notamment à la formation d’un cabinet d’union nationale et à la négociation avec Israël d’un accord de paix définitif débouchant sur la création d’un État palestinien à l’intérieur des frontières d’avant la guerre de 1967. Il a aidé en 2007 à la conclusion de l’accord de La Mecque sensé déboucher sur un gouvernement d’union nationale entre le Fatah et le Hamas.

Pourquoi libérer le «Mandela de la Palestine»

Maintenant que le statu quo israélo-palestinien devient intenable d’abord et avant tout pour un État hébreu pris plus que jamais dans les sables mouvants d’un Moyen-Orient volatile, il est urgent d’en sortir. Sinon, le prix de l’«entêtement» de la droite nationaliste et de l’extrême droite risquerait d’être très élevé. Pour donner une chance réelle à la paix et garantir par la même occasion la sécurité réelle et à long terme de l’État d’Israël, Marwan Barghouti semble être le mieux placé parmi les dirigeants palestiniens actuels pour succéder à Mahmoud Abbas, tenir tête au Hamas et au Jihad et rassembler son peuple autour d’un compromis historique avec Israël. N’avait-il pas pris partie pour le processus d’Oslo? Tout en luttant contre les vecteurs de l’occupation israélienne (le soldat et le colon), ne répétait-il pas son opposition au recours aux attaques contre les civils en territoire israélien? Plus important encore: n’exprimait-il pas son attachement à la solution des deux États indépendants, souverains et égaux, Israël et la Palestine, vivant en bonne intelligence? Même s’il a appelé au respect du droit au retour de tous les réfugiés palestiniens (une revendication palestinienne traditionnelle), il a plaidé pour un règlement humanitaire de cette tragédie. Plus significatif encore pour Israël est sa conversion à la «ligne verte» comme frontière du futur État palestinien; ce qui revient à reconnaître l’existence de l’État d’Israël.

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En apprenant le 10 novembre dernier la décision de Mahmoud Abbas de ne pas se présenter à sa propre succession («Autorité palestinienne: Pourquoi il est temps pour Mahmoud Abbas de partir»), Shimon Peres a multiplié les pressions pour l’y faire revenir. Maintenant qu’il est président d’Israël et a en main un idéal successeur potentiel à la tête de l’Autorité palestinienne en la personne de Barghouti, aura-t-il le courage d’honorer son engagement de janvier 2007 quand il n’était encore qu’un vice-Premier ministre en campagne pour la présidence de l’État hébreu, engagement selon lequel il signerait un pardon présidentiel en faveur de son élargissement, s’il était élu? Ou au contraire préférera-t-il suivre la ligne dure des milieux ultranationalistes de son pays?

11 décembre 2009


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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