Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Iran : Mahmoud Ahmadinejad, Israël, la Shoah et la Palestine

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Depuis sa réélection controversée le 12 juin dernier, le président iranien n’a cessé d’alimenter la contestation interne et la controverse internationale. Ses propos controversés sur Israël et la Shoah chez lui comme à la barre de l’Assemblée générale des Nations unies servent notamment à renforcer les ambitions régionales de son pays.



Le président de la République islamique d’Iran ne manque aucune occasion pour faire parler de lui. Au moment où le régime politique théocratique de son pays traverse la crise politique la plus grave de ses trente dernières années d’existence («Iran: Mir-Hossein Moussavi, un dirigeant réformateur?»), Mahmoud Ahmadinejad ne peut résister à la tentation de provoquer la «communauté internationale», notamment pour propos controversés relativement à Israël et à la Shoah.

Après avoir répété sans cesse ses menaces habituelles à l’égard de l'État hébreu («Iran. Les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad»), le président iranien a laissé un grand journal conservateur de son pays organiser un concours international de caricatures antisémites. Prenant prétexte des fameuses caricatures danoises sur le Prophète Mohamed, Téhéran prétendait que ce concours devait démontrer l'hypocrisie du monde occidental, qui tout en permettant sur son sol la publication de caricatures islamophobes (au nom du principe de liberté d’expression) interdit celles antisémites.

Shoah et manipulation de la cause palestinienne

Une des trouvailles du président iranien pour fins de propagande antisémite a consisté en l'organisation à Téhéran d'une rencontre internationale portant sur la Shoah. Y étaient présents, entre autres, des conservateurs iraniens et des négationnistes occidentaux notoires. Ces deux alliés de circonstances partagent (pour des raisons variables) la haine du Juif. Ce Juif imaginaire qui (à les en croire, Protocoles des Sages de Sion à l'appui) chercherait depuis la nuit des temps à dominer le monde et à asservir les goys (c’est-à-dire les non-Juifs)! N'oublions pas que ce document est un faux fabriqué par les services secrets de la Russie tsariste. Comme l'Holocauste de millions de juifs européens sur l'autel de la barbarie nazie était un élément essentiel dans la conquête de la reconnaissance internationale de la légitimité de l'État juif, le régime iranien pense que (en niant cette vérité historique du génocide institutionnalisé juif) il réussirait à saper le fondement de la légitimité de l'État hébreu, première étape, pense-t-il, de son démantèlement pur et simple. À cette fin de propagande, la présence à cette rencontre de conférenciers occidentaux devait servir de quotient et attester de la «qualité scientifique» de cet exercice de communication publique. Cette présence devait également servir à montrer au peuple iranien (et surtout à l’opposition interne) que le régime de leur pays n'était pas isolé sur cette question. Au diable, le caractère douteux de ladite «expertise» historienne de ces invités chouchoutés pour la circonstance!

La dernière fois où Ahmadinejad avait fustigé (mais sans les nommer explicitement) les Juifs à la face du monde, c’était le 24 septembre 2009. Il avait (du haut de la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies à New York) dit (en authentique consommateur des théories de conspiration) qu’il «n’est plus acceptable qu’une petite minorité (c’est-à-dire les Juifs, nda) domine la politique, l’économie et la culture de la majeure partie du monde grâce à ses réseaux complexes, qu’elle établisse une nouvelle forme d’esclavage (sic!) et nuise à la réputation d’autres nations, y compris des pays européens et des États-Unis, afin de satisfaire ses ambitions racistes (sic!)».

Cette déclaration d’Ahmadinejad reprend l’essentiel de la propagande antisémite classique. Elle caricature les Juifs en les présentant comme une minorité toute-puissante dans la majeure partie du monde. À l’en croire, cette minorité poursuivrait un objectif commun contraire à l’intérêt collectif de la «communauté internationale» et de surcroît nuisible aux intérêts de l’Occident dans le monde musulman.

Si les Juifs disposent en fait dans plusieurs pays occidentaux de puissants lobbies défendant notamment les intérêts d’Israël, cela n’a rien d’inhabituel dans le contexte des processus politiques démocratiques. D’autres lobbies «ethniques» font le même travail, mais au service d’autres intérêts étrangers. De plus, les Juifs sont loin d’être homogènes même d’un point de vue politique. À titre d’exemple, si le puissant groupe de pression conservateur et pro-israélien AIPAC a l’habitude de presser Washington d’épouser le point de vue israélien chaque fois qu’il s’agit du Moyen-Orient (au mépris par exemple des intérêts nationaux palestiniens légitimes), un lobby libéral juif comme JStreet plaide quant à lui pour la création d’un État palestinien indépendant à côté de l’État d’Israël. C’est dire combien le paysage politique juif en Occident est plus complexe que ne peut imaginer le président provocateur d’un régime autoritaire.

À l'image des autres dirigeants politiques du monde musulman, le président iranien est conscient de l'importance symbolique que représente pour les peuples de cette partie du monde la lutte d'émancipation palestinienne face à l'occupation militaire et à la colonisation juive israéliennes. C’est pourquoi il a profité de sa tribune onusienne pour fustiger également Israël. Sa cible récurrente. Il n’est pas différent en cela de l’élite au pouvoir à Téhéran. Tout en fustigeant la politique répressive d’Israël dans les territoires palestiniens occupés, Ahmadinejad a appelé la «communauté internationale» à se désolidariser d'Israël. Il a estimé que «le réveil des nations et l'expansion de la liberté (!) dans le monde n’autoriseront plus (les dirigeants israéliens) à perpétuer leur comportement hypocrite et cruel». Dans ce nouveau contexte, il a prédit que «leur politique inhumaine en Palestine (ne pourrait) se poursuivre».

Mahmoud Ahmadinejad pense qu'en répétant à satiété des déclarations hostiles à l'État d'Israël, il pourrait dans ce contexte symbolique très chargé être perçu comme le «champion» de la cause arabe par excellence et s'attirer ainsi la sympathie des «rues» arabe et musulmane et desserrer un peu plus l'étau qui enserre son pays. Mais dans un monde arabe devenu après la guerre en Irak plus conscient que jamais de sa fragilité structurelle et de sa vulnérabilité, l'appui public à l'apprenti pyromane de Téhéran ne pourrait résister à l'assaut de tyrannies acculées, le moment venu, à faire preuve de «bonne» collaboration avec l'Empire. Sans oublier le fait que le programme nucléaire de l'Iran et son ambition d'être reconnu par les États-Unis comme la puissance régionale dans le Golfe arabo-persique ne soient pas du goût des pays arabes voisins, Arabie saoudite en tête. Son instrumentalisation du mouvement chiite Hezbollah pour déstabiliser le Liban participe de cette méfiance arabe à l'égard du tyran de Téhéran.

**

Que le monde arabe ne s’y trompe pas. La propagande antisémite et anti-israélienne du président iranien n’est pas faite pour les beaux yeux d’une nation palestinienne faisant face à l’occupation et à la colonisation israéliennes. Elle est élaborée pour servir (en toute froideur) les seuls intérêts nationaux iraniens.

7 décembre 2009


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter