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Afghanistan: la «feuille de route» du nouveau gouvernement de Hamid Karzaï

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Le 19 novembre dernier, de nombreux convives de marque afghans et étrangers ont assisté à l’investiture de Hamid Karzaï comme président de la République islamique d’Afghanistan. C’est dire l’importance de l’enjeu afghan pour la «communauté internationale» et les défis herculéens que devra rapidement relever celui qui a préféré (ces dernières années) gérer son pays comme un chef de tribu à partir de son palais des Roses. 



Le jeudi 19 novembre, Hamid Karzaï (51 ans) est investi comme président de la République afghane. Pour la seconde fois. Cette investiture intervient dans un contexte critique pour lui et pour les forces de la coalition internationale présentes à Kaboul.

Contexte de l’investiture de Hamid Karzaï

D’un point de vue politique afghan, le président investi ce jeudi souffre d’un déficit de légitimité politique indéniable. Son maintien en place est dû non aux vertus du suffrage universel, mais plutôt à la décision d’une Commission électorale indépendante (instance officielle), dont il a désigné tous les membres. Une instance qui voulait aux lendemains du premier tour de l’élection présidentielle du 20 août dernier déclarer son «patron» vainqueur, malgré les fortes protestations afghanes et internationales pour fraudes massives («Présidentielle afghane: Pourquoi Karzaï n’est pas la solution»). Il a fallu l’intervention déterminée de John Kerry (président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat américain et envoyé express du président américain Barack H. Obama à Kaboul) pour que Karzaï se rallie enfin à l’idée d’un second tour. Une manche qui n’a finalement pas eu lieu, à cause du retrait d’Abdullah Abdullah, le candidat arrivé deuxième au terme du premier tour de l’élection.

Le candidat Karzaï à sa propre succession est sorti affaibli d’un exercice auquel les États-Unis tenaient au départ pour lui permettre de regagner au moins un semblant de légitimité, et du coup légitimer leur propre présence militaire dans le pays des Roses aux yeux de leur opinion publique («Afghanistan: Karzaï et la faiblesse d’un partenariat en temps de guerre»).

D’un point de vue militaire, la nouvelle investiture du président Karzaï est intervenue dans le contexte d’une guerre engagée depuis huit ans par les États-Unis et leurs alliés de l’Otan contre les anciens maîtres du pays et leurs alliés jihadistes. Ce conflit sanglant est marqué d’une part par l’augmentation vertigineuse des pertes enregistrées au sein des forces de la coalition internationale et, d’autre part, par la recrudescence des opérations très meurtrières et de plus en plus audacieuses menées par des insurgés talibans afghan en liaison avec leurs alliés, les talibans pakistanais et les combattants d’Al-Qaïda. D’ailleurs, les anciens maîtres de Kaboul ont déjà établi leur gouvernement de l’ombre et contrôlent dorénavant plus de 40% des districts du pays où ils lèvent les impôts et rendent la justice, quand le président en titre n’est même pas totalement en sécurité dans son propre palais. Les Talibans disposent également de zones de repli dans les zones tribales de la ceinture pachtoune du Pakistan voisin, grâce à la complicité des services secrets militaires pakistanais (ISI).

«Feuille de route» et défis du nouveau gouvernement de Karzaï

En présence de plus de trois cent dignitaires afghans et étrangers, dont les ministres des Affaires étrangères américain, britannique, français et turc, Hamid Karzaï a prêté serment. Pour convaincre des bailleurs de fonds occidentaux de moins en moins patients qu’il demeure un partenaire fiable, il a prononcé un discours où (tout en promettant d'apprendre de ses erreurs) il s’est engagé (entre autres) à «mettre fin à la culture de l'impunité», à «combattre le trafic de drogue» et à «traduire en justice les corrompus». Il a également dit espérer que «les forces afghanes pourront prendre en charge la responsabilité de la sécurité dans cinq ans» (voir www.cnn.com).

Ces engagements interviennent dans le contexte de fortes pressions internationales. À cet égard, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton a dit qu’en «ce moment, le président Karzaï et son gouvernement tiennent l'occasion de passer un nouveau contrat avec le peuple afghan, de prouver que des comptes seront rendus et qu'il y aura des résultats tangibles qui amélioreront la vie des gens» (voir la dépêche de Reuters, 18 novembre 2009).

Pour transformer sa déclaration en engagements concrets, Karzai ne pourra faire abstraction de ce qu’on pourrait qualifier de «Feuille de route» afghane. Celle-ci couvre deux dimensions. D’abord, la politique domestique. Ensuite, la politique étrangère.

Au niveau domestique, il faudrait à la fois mener un vaste projet de réformes politiques et constitutionnelles et revoir un certain nombre d’alliances sociales et politiques du régime en place. Le projet de réformes en question comprend trois axes.

D’abord, l’élément «État de droit». Une des raisons de perte de la légitimité du régime Karzaï réside dans ses innombrables violations graves des droits de la personne. Le recours systématique à la torture des prisonniers (y compris de très jeunes afghans) tombés aux mains de tortionnaires n’hésitant pas à les violer dans des centres de détention connus et secrets, est à bannir immédiatement.

Cette pratique est non seulement condamnable d’un point de vue moral, elle est également contreproductive d’un point de vue politique, puisqu’elle constitue un extraordinaire levier de propagande auquel recourent les insurgés pour discréditer le pouvoir en place. Il est également primordial que les hauts responsables de ces crimes soient sévèrement sanctionnés. C’est la seule façon pour regagner un peu la confiance d’une population traumatisée par trente ans de guerre et presque une décennie de mauvais traitements. Cela ne pourra se faire en l’absence notamment d’une police professionnelle encadrée par une commission et un code d’éthique avec des «dents», d’un système de justice indépendant et assez bien organisé et d’une magistrature bien rémunérée.
Ensuite, l’axe «bonne gouvernance».

D’entrée de jeu, Karzaï devrait changer de style politique et se comporter non comme un chef de tribu mais comme un président moderne de la République. Les membres de son gouvernement devraient être désignés pour leurs compétences et non en raison de leur allégeance politique, clientéliste ou clanique. Cette formule intelligemment menée devrait lui permettre de se débarrasser d’alliés encombrants, tels les seigneurs de la guerre. Karzaï devrait aussi piloter une réforme constitutionnelle permettant le transfert de certains de ses pouvoirs vers les régions et les assemblées locales. Un tel partage des pouvoirs et des ressources avec les élites de la périphérie inciterait plus d’Afghans à participer au processus politique et à la reconstruction nationale, et du coup regagnerait à Kaboul un certain degré de légitimité. Avec une police performante et peu corrompue, une justice bien formée et bien rémunérée et un gouvernement crédible et compétent, il sera plus facile de mener une lutte efficace contre le fléau de la corruption qui mine l’ensemble de l’édifice afghan. Pour s’en rendre compte, il suffit de se rappeler que l’Afghanistan s’est classé en 2009 au deuxième rang des pays les plus corrompus au monde, selon l’indice de Transparency International. Sans oublier le ministre des mines accusé d’avoir reçu une enveloppe brune de 30 millions de dollars.

Ce même appareil d’État revigoré pourrait être le meilleur outil de lutte efficace contre le fléau du trafic de la drogue. Cette lutte contribuera par ricocher à priver les insurgés talibans et les seigneurs de la guerre d’une source importante de leurs revenus et donc de leur pouvoir de nuisance et d’influence. Mais pour arriver à doter le pays de cette structure étatique complexe, Karzaï aura besoin de l’aide de la «communauté internationale». Sans quoi, il ne pourra ni recruter ni former assez de forces de sécurité et de soldats en mesure de stabiliser le pays. De plus, la «communauté internationale» devrait annoncer un horizon de retrait du gros des bataillons de combat du pays pour rassurer les insurgés nationalistes et les inciter à déposer les armes.

Enfin, l’axe politique. Pas de stabilisation pour ce pays sans réconciliation nationale. Cela suppose d’aller dans deux directions. D’abord, s’ouvrir aux adversaires politiques de Karzaï, dont Abdullah, Ghani et Bashardost. Cette intégration devrait déboucher sur un vrai partage du pouvoir. Ensuite, dialoguer avec les talibans nationalistes, c’est-à-dire des combattants motivés par des considérations de lutte nationale et non par une idéologie jihadiste internationaliste.

Au niveau régional, il faudrait améliorer les relations diplomatiques, politiques, sécuritaires et économiques avec le Pakistan voisin et le rassurer sur ses intérêts en Afghanistan. Sans cela, la sécurité du pays des Roses demeurera à tout jamais compromise.

**

C’est au moment du dévoilement de la composition de son cabinet que Karzaï montrera s’il a réellement appris «de ses erreurs» et s’il est sincère dans son ouverture vis-à-vis de ses adversaires. Si d’aventure il s’entêtait à agir en chef de tribu, en distribuant privilèges et prébendes, alors il ne serait capable ni de «mettre fin à la culture de l'impunité», ni de «combattre le trafic de drogue» et encore moins de «traduire en justice les corrompus». Laissant passer là «l'occasion de passer un nouveau contrat avec le peuple afghan». Au grand bénéfice des jihadistes.

23 novembre 2009


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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