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Mohamad Bazzi : Les défis de la politique étrangère du Liban au Moyen-Orient

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Mohamad Bazzi est un chercheur senior adjoint au département des études moyen-orientales du Conseil des relations étrangères (New York). Un Think Tank américain très influent dans le domaine des affaires internationales. Il prépare actuellement une étude sur le Hezbollah et la communauté chiite au Liban. Il contribue à plusieurs publications prestigieuses, dont Newsday, The Nation, Salon.com, The New York Times. Nous nous sommes entretenu avec lui à propos des défis de la politique étrangère du Liban au Moyen-Orient. Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®. 



Aziz Enhaili: Quels sont, selon vous, Mr. Bazzi, les principes guidant la politique étrangère du Liban? Y a-t-il à cet égard une doctrine? Sinon, pourquoi?

Mohamad Bazzi: Le problème est que ce nouveau gouvernement libanais devra concilier tant d'intérêts divergents au point qu’il sera incapable de gagner l’accord de toutes ses composantes à propos de toute décision d’importance, en particulier celles impliquant des puissances étrangères. Pourquoi? À cause tout simplement du fait que la prise d’une décision majeure pourrait décevoir une des composantes du gouvernement et pourrait du coup paralyser son action. Il y a tellement d’intérêts divergents au sein de ce cabinet que n’importe quel parti de la coalition (Kataëb, Forces libanaises, Mouvement patriotique libre, Amal, Hezbollah) pourrait s’opposer à la prise d’une décision majeure.

Chaque faction libanaise accuse l’autre de servir les intérêts de puissances étrangères. Sans oublier le fait que le Liban est bel et bien partie prenante de la guerre par procuration menée dans la région. L’Iran et la Syrie (soutiens du Hezbollah et de ses alliés) sont opposés aux États-Unis et à l’Arabie saoudite, qui eux soutiennent la coalition du 14 Mars. Mais si des acteurs extérieurs à la scène libanaise ont joué un rôle dans la paralysie politique des derniers mois, ils n’en portent pas la totale responsabilité. Les Libanais devront trouver eux-mêmes un arrangement politique propre, sans compter sur des puissances étrangères pour régler tous leurs problèmes ou les blâmer chaque fois que quelque chose tourne mal.

Aziz Enhaili: Quels sont les principaux défis du gouvernement Hariri en termes de sécurité nationale?

Mohamad Bazzi: Le plus important défi auquel fera face le nouveau gouvernement Hariri est celui de la frontière sud du pays. La frontière de loin la plus volatile de nos jours au Moyen-Orient. De leur côté, les États-Unis et l’Europe devront s’assurer que cette situation ne soit pas hors contrôle. Israël a violé à de nombreuses reprises la résolution 1701 des Nations-Unies et ce en survolant fréquemment l’espace aérien libanais sans autorisation ou en plantant en territoire libanais des dispositifs de surveillance. De son côté, le Hezbollah continue de renforcer ses capacités militaires au sud et au nord du fleuve Litani. Les deux parties ont même menacé de s’engager en guerre et ont dit être prêtes à le faire.

En revanche, ni Israël ni le Hezbollah n’ont un intérêt immédiat à ouvrir les hostilités. Israël est plus préoccupé par l’Iran que par le Hezbollah. Sans oublier le fait que le gouvernement de Benjamin Netanyahou est soucieux du maintien de bonnes relations avec l’administration Obama. De son côté, le Hezbollah est pris dans la dynamique politique domestique libanaise et ne peut pas se permettre d’être perçu comme celui qui pose des gestes susceptibles de provoquer une nouvelle guerre avec Israël. Nous devrions aussi nous rappeler que la Syrie (alliée du Hezbollah) tente actuellement d’améliorer ses relations avec les États-Unis et ses alliés arabes et froncerait les sourcils si jamais un nouveau conflit venait à éclater dans la région.

Aziz Enhaili: Quels sont, selon vous, les principaux défis de la politique étrangère libanaise au Moyen-Orient?

Mohamad Bazzi: La Syrie et l’Arabie saoudite exercent une influence significative sur les principales factions au Liban. Les Syriens soutiennent le Hezbollah et ses alliés, alors que les Saoudiens appuient Hariri et sa coalition du 14 Mars. Au début du mois d’octobre, le roi saoudien Abdullah était à Damas dans le cadre d’une visite d’État de réconciliation avec le président syrien Bachar El-Assad. L’accueil réservé par Assad au souverain saoudien était grandiose. Cette visite était un grand moment pour la Syrie. Un pays qui avait essayé de retourner dans le giron de l’ordre politique arabe après avoir été isolé durant plusieurs années par le président américain George W. Bush et ses alliés arabes. Cette visite a permis à la Syrie de regagner sa place au sein de la «famille arabe» et d’améliorer ses relations avec l’Arabie saoudite dans l’espoir de faire de même avec d’autres puissances arabes un peu plus tard. Un des fruits concrets de ce sommet saoudo-syrien est l’accord des deux camps libanais menant à la formation finalement du nouveau gouvernement. On peut dire que la réconciliation entre Riyad et Damas a certainement joué un rôle dans cette issue.

L’administration Obama n’a pas caché son soutien sans équivoque à Hariri et elle s’est sentie soulagée après la formation du gouvernement libanais, enfin après cinq mois de manœuvres politiques. Cela dit, il y a quand même un paradoxe. D’une part, même si le Hezbollah a une voix forte au sein de ce nouveau cabinet, l’administration Obama voudra faire tout son possible pour éviter d’avoir à faire à lui. Évidemment, elle fera affaire avec les alliés du Hezbollah, Nabih Berri en particulier. Mais, elle devra éventuellement prendre une décision pour pouvoir changer de politique à l’égard du Hezbollah.

Après les élections législatives du 7 juin dernier, on a assisté à l’émergence en Occident d’une vision simpliste de ce qui s’est passé ce jour-là. À savoir qu’étant donné que le Hezbollah et ses alliés n’ont pas gagné la majorité des sièges, alors le mouvement chiite devrait perdre un peu de son lustre et la coalition pro-occidentale devrait par conséquent diriger le Liban. En réalité, le Hezbollah demeure la force politico-militaire dominante au pays. Et pour cause. Il est d’une part l’acteur clé de toute stabilité intérieure et extérieure du Liban, et, d’autre part, ses actions sont lourdes de conséquences. Elles détermineront si une autre guerre aura lieu avec Israël, ou si le Liban aura encore une fois à être secoué par un conflit interne.

Aziz Enhaili: Étant donné le fait que le gouvernement Hariri n’a aucun contrôle sur l’agenda extérieur du Hezbollah, quelles sont ses options face à Israël, un pays qui continue d’occuper une bande du territoire libanais? Pourrait-il par exemple signer un traité de paix avec l’État hébreu?

Mohamad Bazzi: le Premier ministre Saâd Hariri va partager le pouvoir avec le Hezbollah et ses alliés. Cependant, son gouvernement n’aura aucune influence sur la milice du Hezbollah ou sur son arsenal placé le long de la frontière Sud du Liban avec Israël. Je ne pense pas que Hariri ait la possibilité de signer un traité de paix avec Israël. En raison de la dynamique politique régionale, ce sera presque impossible pour le Liban de signer un traité de paix avec Israël, sans un accord global entre les États arabes et Israël.

Le problème le plus immédiat auquel fait face Hariri est que le Hezbollah élabore sa propre stratégie militaire et prend des décisions sans impliquer l’État libanais. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou avait dit clairement qu’il tiendra le gouvernement libanais responsable pour toute action du Hezbollah. Cela met Hariri dans une position extrêmement difficile et le rend plus dépendant de l’administration Obama pour que celle-ci garde le contrôle d’Israël. Mais la question qui se pose dans ce cas de figure est de savoir jusqu’à quand le gouvernement américain continuera de le faire.

Le danger de la rhétorique intense couplée de l’accumulation des armes est qu’il suffit d’incidents mineurs le long de la frontière avec Israël pour que les choses échappent à tout contrôle. Au cours des récents mois, deux salves de roquettes ont été lancées sur Israël à partir du sud du Liban et deux caches d’armes ont explosées.

Conformément aux accords de Taëf (Arabie saoudite, ndlr) qui avaient mis en 1990 un terme à quinze ans de guerre civile au Liban, toutes les milices du pays ont été désarmées. Sauf le Hezbollah qui a été autorisé à garder son arsenal en guise de «résistance nationale» à l’occupation israélienne du Sud-Liban, une occupation qui a pris fin en mois de mai 2000. Après ce retrait israélien, de nombreux Libanais se sont demandés pourquoi le Hezbollah ne s’est pas débarrassé de son arsenal militaire pour devenir un simple parti politique. Mais le Hezbollah s’est défendu en disant que sa mission de résistance n’est pas encore terminée à cause de l’occupation par Israël d’une petite bande du territoire libanais se trouvant à l’intersection d’Israël, de la Syrie et du Liban (les fermes de Shabaâ). Mais dernièrement, les Nations-Unies ont statué que ce territoire appartient en fait à la Syrie et non au Liban.

Aziz Enhaili: Merci beaucoup, Mr. Bazzi, pour cette entrevue.

Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.

22 novembre 2009


* Image: http://www.cfr.org/content/bios/Bazzi2007_dl_1.jpg


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