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Barack H. Obama et l’objectif de la présence américaine en Afghanistan

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Loin des desseins grandioses des débuts que certains rêvaient pour le pays des Roses aux lendemains de la chute du régime Taliban, les Américains poursuivent ici des objectifs liés à la seule sécurité nationale de leur pays. Réalisme oblige.



Après avoir été abandonné à son triste sort par les États-Unis (suite au retrait humiliant des troupes de l’ennemi soviétique d’antan), l’Afghanistan s’est de nouveau rappelé à leur souvenir douze ans plus tard, à cause des attentats du mardi 11-Septembre 2001 . Des attaques terroristes planifiées dans ce pays par le réseau des réseaux Al-Qaïda. Il a suffi de quelques semaines à la force de feu américaine pour parvenir à balayer le régime fondamentaliste Taliban.

De larges secteurs de la population afghane avaient accueilli avec soulagement la chute de ce régime d’un autre Âge. Plusieurs pensaient que l’arrivée des forces américaines à Kaboul permettrait la mise en place d’une démocratie de style libéral occidental, d’un pouvoir central efficient et au service de sa population, d’une économie de marché à même d’absorber l’abondante main d’œuvre jeune et inactive, sans oublier un système d’éducation moderne permettant de scolariser (entre autres) les petites filles que les réactionnaires, rétrogrades et incultes Talibans privaient de ce droit fondamental.

Mais, le déclenchement précipité de la guerre d’Irak et le détournement des regards et de la grande part des ressources américains vers Bagdad montraient déjà le peu d’intérêt que les nationalistes robustes (Richard Cheney, Donald Rumsfeld, Richard Armitage, Condoleezza Rice) et les néoconservateurs (Paul Wolfowitz, Douglas Feith, Eliott Abrams, Zalmay Khalilzad) au pouvoir à Washington accordaient à l’Afghanistan post-Taliban. Pour eux, leur tâche était accomplie. Il ne fallait donc pas compter sur eux pour y voir les États-Unis s’engager dans un effort fastidieux de «nation-building» (construction nationale), une tâche méprisée par eux. Pourtant plusieurs (notamment en Europe) espéraient que Washington se ravise. De pire perte.

Objectif de Barack H. Obama : sécurité nationale d’abord

L’élection du démocrate Barack Hussein Obama a soulevé beaucoup d’espoir dans le monde, y compris à Kaboul. On pensait à un nouveau départ pour la politique américaine dans cette contrée extrêmement pauvre et fragile.

Alors que le président américain s’apprête à annoncer bientôt les détails de sa nouvelle stratégie afghane (dont l’envoi ou non sur place de dizaines de milliers de soldats supplémentaires, comme le lui demande le général Stanley McChrystal, commandant des forces de l’alliance en Afghanistan), Kaboul et les forces de la coalition internationale retiennent leur souffle. Mais tous ceux qui espèrent que le nouveau locataire de la Maison-Blanche s’engage dans une entreprise complexe de «nation-building» devraient se rendre compte que c’est un réaliste dévoué d’abord et avant tout à l’objectif cardinal de la sécurité nationale des États-Unis. Ils ne devraient donc nullement s’attendre à une forte implication de sa part dans la construction d’une démocratie moderne ou d’un État central fort et fonctionnel, ou encore d’un système d’éducation moderne et non-misogyne.

Rappelons-nous que dès le mois de février dernier (un mois à peine après son entrée en fonctions), le président américain avait dit clairement que l’objectif de son pays était de «démanteler, éradiquer et vaincre Al-Qaïda». Il n’a jamais depuis dévié de cette ligne de conduite stratégique. Pour ceux qui l’ont oublié, la secrétaire d’État Hillary Clinton le leur a rappelé (le 15 novembre dernier) à partir de Singapour où elle participait (à côté de son président) au Forum de coopération Asie-Pacifique.

Lors de deux émissions dominicales phares de la télévision américaine («Meet the Press» de la chaîne NBC et «This Week» de la chaîne ABC , voir www.youtube.com), la chef de la diplomatie américaine a repris le même refrain d’Obama. À savoir que l’objectif de la présence américaine en Afghanistan consiste à «démanteler, éradiquer et vaincre Al-Qaïda» et «non à demeurer indéfiniment en Afghanistan» pour y construire une «démocratie moderne». Elle pense que ce pays ne représente pas d’intérêt national vital à long terme. Pour elle, la «priorité» des priorités est la «sécurité nationale des États-Unis». D’où la stratégie visant à «se protéger et de se défendre contre de futures attaques» terroristes. Comment? En empêchant l’Afghanistan de devenir de nouveau «un sanctuaire et une rampe de lancement pour le terrorisme comme c'était le cas auparavant», disait-elle.

Obstacles à l’objectif de sécurité nationale américaine en Afghanistan

Les États-Unis ont sans aucun doute raison de vouloir se prémunir contre toute nouvelle attaque ourdie par les terroristes d’Al-Qaïda. Quel autre pays à leur place ne ferait pas de même face à cette menace pour la sécurité internationale ? D’ailleurs, différents pays ont déjà pris plusieurs mesures pour s’en prémunir. À raison.

Malheureusement cette stratégie fort louable sera confrontée tôt ou tard à plusieurs limites. D’abord, parlons de l’objectif et ensuite, du contexte de son atteinte. Contrairement à ce que semble penser Washington, Al-Qaïda n’est pas seulement une organisation structurée avec un comité directeur, un siège social et des fantassins. Même son schéma organisationnel est différent de celui des organisations traditionnelles. C’est aussi et surtout une IDÉE. Même si tous les membres du premier cercle dirigeant venaient à disparaître par l’effet de l’enchantement du magicien Hussein, cela ne fera pas pour autant disparaître cette multinationale terroriste. Grâce à la troisième révolution (celle de l’information), elle a fait des émules dans le monde entier. De plus, la disparition éventuelle des membres du premier cercle dirigeant ouvrira le chemin devant ceux du niveau suivant pour les remplacer à la tête du réseau. C’est pourquoi au lieu de concentrer tous les efforts sur la capture ou la liquidation des membres du premier cercle d’Al-Qaïda, il vaudrait mieux (en plus) s’attaquer aux racines du «mal» qui ont permis dans cette région à cette «multinationale» non seulement de voir le jour mais de continuer à ouvrir de nouvelles «succursales» aux quatre coins du monde.

Il s’agit d'abord d’un contexte politique bloqué depuis plusieurs générations à cause notamment de l'opposition des autocraties en place à toute réforme politique et économique réelle et d'envergure car porteuse de l'effondrement de leur ordre politique. D'ailleurs, ces dirigeants se servent d'une tragédie réelle, celle d'un peuple palestinien soumis à une occupation militaire israélienne implacable pour tenter de détourner les regards de leurs populations ailleurs. Ensuite, le contexte socio-économique de crise qui participe lui aussi dans cette région à cette dynamique de fabrication de terroristes potentiels. À cause d’un système économique archaïque basé non sur des principes de mérite, d’imagination et de compétition créatrice, mais au contraire sur une culture de prédation, de copinage, de clientélisme et de patronage, les cohortes des jeunes arrivant chaque année sur le marché du travail font face à ce système économique qui n’a pas les moyens structurelles de les intégrer tous réellement dans la société. À cela s’ajoute la variable idéologique. En raison de leur incapacité structurelle à intégrer le monde du XXIème siècle, de nombreuses autocraties moyen-orientales préfèrent enfermer leurs populations dans des carcans d’un autre Âge, mâtinés d’une culture de la haine de l’Autre et dépourvus de toute imagination. Elles sont aidées en cela par un système d’éducation sinistré. Pris ensemble ces facteurs favorisent l’éclosion d’une jeunesse frustrée, dont une partie pourrait être captive d’un message radical comme celui d’une organisation comme Al-Qaïda. C’est dire la complexité de la tâche de lutte anti-terroriste et le besoin de temps pour tenter d’y parvenir.

Pour l’implantation de cette stratégie ambitieuse, le contexte afghan ne s’y prête guère. Toute lutte efficace contre un réseau terroriste comme Al-Qaïda nécessite (entre autres) une forte dose d’adhésion d’une population reconnaissant la légitimité politique du régime en place. Mais voilà, il n’en est rien dans ce pays. En plus des fraudes massives entachant mortellement la crédibilité du scrutin et de l’élection présidentielle de 2009 («Afghanistan: l'élection présidentielle d'août 2009»), le régime de Hamid Karzaï est inefficace, incompétent et corrompu jusqu’à ses plus hautes sphères. Il n’a apporté à son peuple ni sécurité, ni paix, encore moins la prospérité tant attendue. Sans oublier sa mésalliance avec les tristement célèbres seigneurs de la guerre et plusieurs importants trafiquants de la drogue («Présidentielle afghane: Pourquoi Karzaï n’est pas la solution»). De plus, le soutien multiforme (dont celui militaire) apporté par les États-Unis et ses alliés à celui qui a carrément volé une élection frauduleuse est contreproductif pour les objectifs de Washington dans la région («Afghanistan: Karzaï et la faiblesse d’un partenariat en temps de guerre»). Non seulement il entache la réputation d’une grande démocratie, mais également il apporte de l’eau au moulin de la propagande anti-américaine d’Al-Qaïda, allié des anciens maîtres de Kaboul, les Taliban. Rendant un peu plus compliquée la lutte anti-terroriste prônée par Washington.

**

Dans le contexte des attentats du 11 septembre 2001 , la préoccupation de la lutte anti-terroriste contre un réseau comme Al-Qaïda est tout à fait louable. Mais en raison de ce qu’est en soi l’objet de la traque, du contexte général qui l’a engendré et des déficiences sociopolitiques structurelles du milieu afghan, il sera très difficile pour Washington d’arriver à ses fins.

18 novembre 2009


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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