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Liban: le gouvernement d’union nationale de Saâd Hariri et le condominium syro-saoudien

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Après plusieurs mois de blocage, le Premier ministre libanais désigné, Saâd Hariri, a finalement annoncé (le lundi 9 novembre) la formation de son gouvernement «d’union nationale». 



Si cette formation est en soi un développement positif pour le pays, le contrôle de la présidence de la République s’est en revanche renforcé à cette occasion, tout comme le condominium syro-saoudien sur le jeu libanais.

Le 7 juin dernier, la majorité anti-syrienne dirigée par Saad Hariri (fils de Rafik Hariri, ancien Premier ministre assassiné à Beyrouth le 14 février 2005) est sortie «victorieuse» de l’épreuve législative (soixante et onze députés sur les cent vingt-huit que compte la Chambre des représentants) face aux chiites du Hezbollah et à leurs alliés (cinquante-sept députés) («Élections libanaises. Un système politique captif des jeux d’influence»).

Cette «Alliance du 14 Mars» est soutenue par les États-Unis et l’Arabie saoudite quand celle en face («Alliance du 8 Mars») l’est par la Syrie et l’Iran. Malgré cette «victoire», il a fallu au jeune Premier ministre désigné Saâd Hariri (39 ans) cinq longs mois de négociation ardue et tortueuse avec le camp adverse et son propre camp pour pouvoir finalement former son gouvernement dit «d’union nationale».

La formule dite de «gouvernement d'union nationale» était en réalité une demande de la part des partis de l'opposition pro-syrienne qui craignaient que la majorité anti-syrienne s'arroge les décisions importantes, notamment celle touchant la question très sensible de l'arsenal militaire du parti de Dieu (Hezbollah, la bête noire des États-Unis, de l’Union européenne, du Canada et d'Israël). La seule formation libanaise à avoir conservé son arsenal après la fin de la guerre civile en 1990. La raison? Protéger (dixit le cheikh Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah) la souveraineté du pays du Cèdre de toute agression militaire israélienne éventuelle.

Entre-temps, chacun de ces deux camps pro- et anti-syrien accusait l’autre d’être responsable du blocage politique dans lequel se trouvait le pays. De plus, si la majorité victorieuse traitait la minorité défaite d’être une «marionnette» aux mains de la Syrie et de l’Iran, celle-ci accusait l’autre d'obéir aux ordres américano-saoudiens. La crainte de la population était que le pays s’expose de nouveau à des heurts sanglants semblables (ou pires que) ceux de mai 2008.

La formule «15 + 10 + 5»

Les deux camps se sont finalement tombés d’accord sur la formule dite «15+10+5». Ce procédé répartit les postes ministériels de la manière suivante : 15 maroquins pour les partis de la majorité (Primature, Justice, Finances, Économie et Commerce, Éducation et Enseignement supérieur, Travaux publics et Transports, Information, Travail, Culture, Affaires sociales, Environnement, Relations parlementaires, Déplacés et Ministère d’État), dix pour les formations de l’opposition (Affaires étrangères et Émigrés, Jeunesse et Sports, Santé publique, Tourisme, Énergie et Eau, Télécommunications, Industrie, Agriculture, Développement administratif et Ministère d’État) et cinq postes restants pour des «indépendants» désignés par la présidence de la République (vice-Premier ministre et ministère de la Défense, Intérieur et Municipalités et trois Ministères d’État). Selon cette distribution, deux membres du Hezbollah se sont vus accordés deux maroquins «non sensibles» : l’Agriculture (Hussein Hajj Hassan) et le Développement administratif (Mohammad Fneich).

Pour le Parti de Dieu, c’est sa troisième participation au gouvernement. Toujours dans le camp de l’opposition, le Courant patriotique libre (CPL) du général Michel Aoun s’est mérité cinq portefeuilles (au lieu des six voulus initialement), dont Énergie et Eau (Gebran Bassil) et Télécommunications (Charbel Nahhas). À signaler (entre autres) la présence de deux femmes parmi les membres de ce gouvernement : Rayya Haffar (Finances) et Mona Ofeich (ministre d'État). La première fait partie de la majorité et la seconde est une des cinq «indépendants» désignés par le président Michel Souleïmane.

Une des raisons principales du blocage des négociations d’un point de vue strictement libanais, c’est qu’on ne s’entendait pas à propos des noms de certains candidats au ministère et les maroquins accordés aux partis de l’opposition, notamment le Hezbollah. Celui-ci refusait en outre de participer à tout cabinet où les demandes de ses alliés chrétiens maronites du CPL resteraient lettre morte.

Les partis de la minorité (le Hezbollah en particulier) voulaient à tout prix éviter la situation où le camp en face puisse s’arroger les décisions politiques stratégiques, dont celle touchant la démilitarisation éventuelle des miliciens chiites.

Pour amadouer Michel Aoun (le chef du plus important groupe parlementaire chrétien, le CPL), Hariri a fait deux concessions importantes. D’abord, il est revenu sur son refus initial de nommer Gebrane Bassil (gendre du chef du CPL et ministre sortant des Télécommunications) comme ministre (il a fini par lui accorder le poste d’Énergie et Eau). Il a ensuite laissé le ministère «sensible» de Communications à un de ses partisans (Charbel Nahhas).

Si elle a permis de sortir le pays de l’impasse politique dans laquelle il se trouvait, cette formule dite «15 + 10 + 5» présente plusieurs inconvénients. D’abord, l’autorité morale de Hariri sort affaibli du bras de fer avec le parti de Dieu. Même constat pour le président de la République (même si cela est d’une ampleur moindre). Ensuite, le parti d’Hassan Nasrallah confirme là encore son statut d’acteur incontournable chaque fois qu’il s’agit de la politique libanaise. Encore, cette formule ne reflète aucunement les résultats du scrutin de juin. Mais si Hariri s’est trouvé obligé (au déplaisir de Washington et de Riyad) de revenir sur ses engagements fermes du début, c’est à cause notamment de la division de «son» propre camp, suite au départ des Druzes de Walid Joumblatt et leur rapprochement avec Damas et le Hezbollah, parrain protecteur de la coalition des ennemis d’hier : l’«Alliance du 8 Mars».

Enfin, si cette formule fait en sorte qu’aucune des deux «Alliances» ne dispose d’un droit de veto (mécanisme revendiqué mordicus par l’opposition), elle marque le renforcement du poids de la présidence de la République (et par ricochet du pouvoir militaire, puisque Michel Souleïmane est lui-même militaire de carrière) par rapport au Premier ministère. Son contrôle de plusieurs portefeuilles de «souveraineté» (Défense et Intérieur) fait de lui (et non du Premier ministre) l’arbitre ultime du jeu politique libanais.

Liban et condominium syro-saoudien

Pour éviter que la crise politique ne se mue en crise institutionnelle, il fallait réussir à convaincre les deux «Alliances» de s’entendre. D’où l’implication directe de leurs parrains régionaux respectifs : l’Arabie saoudite (pour la majorité anti-syrienne) et la Syrie (pour la coalition d’opposition). Sans oublier également la «bénédiction» des acteurs américain et iranien s’affrontant (par intermédiaires interposés) sur l’échiquier moyen-oriental.

Pour se rendre compte de l’impact de ces jeux d’influence, il suffit de constater la «coïncidence» du début de relâchement de la tension interlibanaise avec la visite du président syrien Bachar El-Assad à Riyad, suivie quelques jours plus tard de la rencontre de réconciliation le 7 octobre dernier à Damas entre le président syrien et le roi saoudien Abdallah. Pour le souverain d’Arabie, il s’agissait de la première visite d’État dans la capitale syrienne après des années de relations tendues, notamment à cause de la question libanaise. Sans oublier les soupçons de Riyad à l’effet d’une implication syrienne présumée dans l’assassinat de son ressortissant Hariri. Cette rencontre n’aurait pas eu lieu si Riyad n’avait pas déjà reçu des assurances fermes de la part de Damas quant à sa «livraison» de l’accord du Hezbollah à la formation du gouvernement de Saâd Hariri.

Pour sceller leur réconciliation, les deux dirigeants arabes ont appuyé dans un communiqué conjoint la formation d’un gouvernement libanais d’union nationale. De plus, chacun de ces deux dirigeants est intervenu auprès de ses protégés à Beyrouth pour calmer le jeu et lever les derniers obstacles sur le chemin de la formation du «gouvernement d’union nationale». Quitte à ce que l’«Alliance du 14 Mars» ne se prévale pas d’une majorité des portefeuilles (seize postes sur trente) et l’«Alliance du 8 Mars» n’obtienne pas une minorité de blocage (onze ministères). Ce sera finalement chose faite le 9 novembre dernier.

Si cet épisode renforce encore un peu plus l’influence saoudienne à Beyrouth, il permet au président syrien de montrer son influence, son efficacité et son utilité au Moyen-Orient juste avant son déplacement en Europe pour y rencontrer son «ami» français, le président Nicolas Sarkozy. Contribuant ainsi au grand retour de la Syrie sur la scène internationale. Avec la bénédiction de Riyad, grand allié de Washington.

**

Maintenant que l’annonce de la formation du gouvernement libanais est faite par le Premier ministre Saâd Hariri, il lui reste à gouverner. Le pourra-t-il vraiment? Étant sa composition trop disparate, pourra-t-il vraiment élaborer des politiques publiques cohérentes et surtout prendre un certain nombre de décisions difficiles qui s’imposent et qui risquent à terme de précipiter son implosion?

11 novembre 2009.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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