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Afghanistan: Karzaï et la faiblesse d’un partenariat en temps de guerre

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Contre toute attente, Hamid Karzaï (président afghan sortant) est déclaré «élu» par la commission électorale de son pays. À défaut de la sanction populaire d’un vote honnête et régulier, la légitimité du pouvoir afghan est plus que jamais fragilisée. 



La reconnaissance expresse par la «communauté internationale» de l’issue de cette «élection» atteste à la fois de son impuissance et de l’inexistence d’alternative acceptable et crédible à ses yeux face à un Karzaï plus affaibli que jamais (pour cause notamment de résultats largement frauduleux lors de l’élection d’août dernier). Menaçant à terme l’existence même de la mission afghane de l’Otan. Du pain béni pour l’opposition armée talibane.

Suite aux fraudes massives lors de l’élection présidentielle afghane d’août dernier en faveur du président sortant, la légitimité de cet exercice démocratique et des institutions sensées y découler a pris un coup sérieux («Présidentielle afghane: Pourquoi Karzaï n’est pas la solution»). Pour essayer de sauver les «meubles», l’administration américaine a déployé de fortes pressions sur Karzaï pour le dissuader de se déclarer vainqueur juste après le premier tour et l’obliger d’organiser un second tour. D’où l’annonce par le président sortant (la mort dans l’âme) de la tenue le 7 novembre de ce dernier tour.

Mais voilà, le principal adversaire de Hamid Karzaï, Abdullah Abdullah (ancien ministre des Affaires étrangères) a (le 1er novembre) jeté l’éponge. Il a estimé que les conditions nécessaires pour la tenue d’une élection honnête, juste et régulière étaient absentes (voir son entrevue accordée à Christiane Amanpour du réseau CNN).

Force est de constater (de notre part) que dans un laps de temps aussi court entre les deux tours de l’élection, penser pouvoir conjurer les démons du tour du mois d’août dernier était irréaliste. Étant donné le fait que les mêmes causes donnent souvent les mêmes conséquences, il ne fallait pas penser que (dans le contexte afghan actuel) la «commission électorale indépendante» (CEI, dont tous les membres ont été désignés par Karzaï lui-même) délivrerait un résultat différent du précédent. D’où le sentiment de blocage politique. Mais il fallait faire quelque chose pour en sortir.

Devant le retrait de la candidature du principal adversaire de Karzaï, plusieurs au sein de la «communauté internationale» ne voyaient plus grand intérêt à tenir un second tour où (de leur point de vue) le président sortant allait à coup sûr être réélu. Les craintes du déchaînement des représailles talibanes à l’occasion de ce second tour prévu étaient un argument supplémentaire militant dans ce sens. C’est dans ce contexte que Azizullah Ludin (président de la CEI et dont Abdullah voulait la tête, en vain) s’est cru légitimer à déclarer l’élection de Karzaï comme président du pays.

L’aggravation de la crise de légitimité du régime Karzaï

Le contexte et la façon dont a été arrachée la déclaration de l’«élection» de Hamid Karzaï sont de mauvais augure pour l’avenir de l’Afghanistan et la mission afghane de l’Otan.

Les fraudes massives constatées lors du premier tour de l’élection ont montré combien le président sortant était prêt à recourir à n’importe quel moyen (y compris illégal) pour demeurer président du pays. Ses alliances douteuses avec, entre autres, des trafiquants de drogue et des seigneurs de la guerre (notoirement connus pour leurs violations répétées des droits humains et leurs crimes de guerre durant la période allant de la chute du régime communiste à l’établissement de l’«émirat islamique» taliban) ont fait frémir plus d’un en Afghanistan («Présidentielle afghane : Pourquoi Karzaï n’est pas la solution»).  Sans oublier la corruption endémique et l’incompétence notoire de son gouvernement, réalités dont souffre énormément son peuple («Barack Hussein Obama: Recherche désespérée de partenaires au Moyen-Orient»). Des éléments qui (tout en ne plaidant pas en faveur de son régime) sont du pain béni pour l’opposition armée talibane et ses alliés jihadistes étrangers («Al-Qaïda : Le «retour» d’Oussama Ben Laden»).

Le retrait d’Abdullah est une autre mauvaise nouvelle pour le régime Karzaï. Cet ancien ministre des Affaires étrangères n’est pas un candidat comme un autre. C’est l’ancien compagnon de route de Shah Massoud, assassiné par des agents d’Al-Qaïda, la veille du mardi 11 septembre 2001. Ce chef charismatique moujahidine était (jusqu’à son dernier souffle) le dernier résistant à la fulgurante avancée des talibans du mollah Mohamed Omar.

Abdullah est un pa-dijik (le mot est de nous. C’est la contraction des mots Pa-chtoune et Ta-djik). Son père est un pachtoune alors que sa mère est une tadjike. Il est le chef incontesté des Tadjiks. Une minorité forte (dit-on) de presque le cinquième de la population totale du pays («Afghanistan: l'élection présidentielle d'août 2009»). En boycottant le processus électoral, il a réduit encore davantage la base sociale et ethnique d’un régime Karzaï dont les limites étaient déjà sérieusement réduites. Rappelons-nous également que des parties substantielles du «Pachtounistan» afghan (dont le président est issu) étaient déjà de facto sous le contrôle des Talibans et que même Kaboul (la capitale du pays) n’était pas épargnée de leurs coups.

En se retirant de la course électorale, Abdullah a privé le président sortant de la dernière chance de légitimer son pouvoir corrompu aux yeux de la population et de la «communauté internationale». De plus, il a renforcé sa propre crédibilité et sa posture de seul chef de l’opposition face à un président plus que jamais discrédité et affaibli. Ce faisant, le dessein initial du régime Karzaï de «punir» tous ceux (parmi les Pachtounes) qui avaient osé le braver (lui le chef tribal féodal) au cours de la dernière année ou soutenir son principal adversaire devient compliqué à poursuivre..

En déclarant Karzaï «élu» sur la base des mêmes résultats d’un scrutin contesté (à cause des fraudes massives l’entachant), son propre chef de la commission électorale indépendante (CEI) a involontairement asséné un des derniers coups de Jarnac à une légitimité dont le président sortant voulait tant parer son régime impopulaire. Une situation à l’avantage de l’insurrection.

L’Otan en guerre et le piège d’un partenaire affaibli

Avec ces derniers développements, la tâche de Barack H. Obama s’est singulièrement compliquée. Voilà une administration américaine qui comptait sur l’élection présidentielle pour parer de légitimité le gouvernement afghan. Non seulement Karzaï est plus discrédité et plus affaibli que jamais à la suite de l’exercice électoral, mais également le second tour qui devait rectifier le tir n’aura finalement pas lieu. Washington comptait énormément sur cette élection pour asseoir la légitimité du gouvernement de Kaboul, une première étape nécessaire avant d’amorcer ultérieurement tout retrait des troupes d’Afghanistan, dans l’honneur..

De plus, face à sa base démocrate et indépendante, il est devenu plus difficile pour Obama de défendre l’idée d’envoyer des dizaines de milliers de soldats supplémentaires sur place (comme le lui a demandé le général Stanley McChrystal) pour défendre quoi? Un gouvernement illégitime, corrompue, inefficace et impopulaire.. Contrairement à ce qu’ont espéré certains officiels américains, Karzaï n’aura maintenant ni le temps indispensable, ni la volonté et encore moins la force nécessaire pour renverser la vapeur et regagner la légitimité auprès de son peuple. Il a (durant de nombreuses années) volontairement (ou involontairement) laissé trop d’occasions lui filer entre les doigts. Une situation que ses récentes déclarations à l’effet qu’il va lutter contre la corruption et l’insécurité et qu’il va œuvrer pour une réconciliation nationale ne changeraient nullement. D’où l’impuissance de Washington et de ses alliés embarqués dans l’aventure afghane. D’où également la nécessité pour ces derniers de réfléchir à ce qu’il faudrait faire dorénavant pour ne pas perdre la face et voir Al-Qaïda de nouveau de retour à Kaboul («Jean-Pierre Filiu: Les neufs vies d’Al-Qaïda») (cette réflexion stratégique fera l’objet d’un prochain article).

**

Huit années nous séparent déjà du lancement de l’aventure afghane. Une période durant laquelle le président Karzaï a réussi l’exploit de devenir illégitime (non pas à cause du seul fait d’arme d’une opposition armée talibane épaulée de renforts jihadistes étrangers), mais surtout de son propre fait, lui qui n’a réussi ni à juguler la corruption endémique ou l’inefficacité notoire de son gouvernement, encore moins à apporter la sécurité et la prospérité à son peuple. C’est pourquoi l’empressement de la «communauté internationale» à le reconnaître comme président du pays ne changera rien à la situation de discrédit frappant (depuis des lustres) son régime ni ne permettra de mettre un terme à l’avancée irrésistibles des jihadistes. Pour le malheur de l’Afghanistan.


4 novembre 2009


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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