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Waziristan-Sud et les raisons d’un succès limité appréhendé de la campagne militaire

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
L’armée pakistanaise mène depuis le 17 octobre dernier une vaste campagne dans le Sud-Waziristan, fief des talibans pakistanais et refuge des talibans afghans et des combattants d’Al-Qaïda. Pour différentes raisons, les dividendes de cette opération d’envergure seront limitées. Risquant même de renforcer la position talibane des deux côtés de la frontière. 



Tous ceux qui s’étaient réjouit trop vite de la liquidation (le 5 août dernier) par un missile tiré par un drone américain de Baitullah Mehsud (le leader de Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), mouvement des talibans pakistanais) n’ont pas tardé à déchanter. Pour montrer qu’ils n’ont rien perdu de leur force de frappe, les combattants du TTP ont récemment multiplié leurs opérations dans différentes zones du pays.

Une de leurs dernières opérations spectaculaires était l’infiltration d’un de leur commando à l’intérieur même du quartier général de l’armée pakistanaise à Rawalpindi. Non loin de là (rappelons-nous, il y a deux ans), l’ex-Première ministre du pays (Benazir Bhutto) a été assassinée. Sans oublier leur attentat à la voiture piégée qui a fait 105 morts à Peshawar, dans le nord-ouest du pays (le 28 octobre), tout juste après l'arrivée en visite officielle à Islamabad de la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton. Leurs attentats des deux dernières années ont causé la mort de 2300 personnes et déstabilisé le «pays des Purs».

Objectifs de l’opération «Chemin de délivrance» au Sud-Waziristan

Après plusieurs mois d’hésitations, le pouvoir militaire pakistanais a lancé (le 17 octobre dernier) une vaste campagne dans le Sud-Waziristan. Baptisée pour l’occasion du nom de «Chemin de délivrance», cette campagne serait (à en croire ses architectes militaires pakistanais) «la mère de toutes les batailles». Le choix de ce théâtre des opérations n’est pas dû au hasard. C’est le fief principal des talibans pakistanais du TTP et le refuge (dit-on) des talibans afghans et des combattants d’Al-Qaïda (dont Oussama Ben Laden et son bras droit, l’égyptien Ayman al-Zawahiri) («Al-Qaïda : Le «retour» d’Oussama Ben Laden»). Cette région (située dans le nord-ouest du pays) est de loin la plus troublée des sept zones tribales de la ceinture pashtoune frontalière avec l’Afghanistan.

Le choix du moment du lancement de «Chemin de délivrance» obéit à plusieurs considérations domestiques et internationales. Face à une vague sans précédent d’attentats spectaculaires (en deux semaines seulement) contre les grandes villes du pays (Lahore, Karachi, Islamabad, Peshawar, Rawalpindi) et des sièges d’organisations internationales civiles (Programme alimentaire mondial et ONU), l’armée devait réagir, et vite («Pakistan: La question du Cachemire, Islamabad et les jihadistes»). Sa crédibilité était en jeu. Devançant même le calendrier initial de ses plans.

Si Hakimullah Mehsud (le nouveau chef du TTP) avait lancé cette campagne de terreur dans l’intention de faire renoncer Islamabad à son plan annoncé (depuis quelque temps) d’attaquer son fief, c’est-à-dire le Sud-Waziristan, force est de constater que sa stratégie a lamentablement échoué. Non seulement l’armée s’est enfin décidée à lancer son offensive, mais elle bénéficie également (deux semaines plus tard) d’un large appui populaire, y compris dans le Sud-Waziristan. Une campagne militaire devant servir également à contenir les critiques américaines à l’effet que le pouvoir militaire joue double jeu et n’est pas réellement engagé dans une lutte frontale contre les jihadistes talibans et étrangers («Barack Hussein Obama : Recherche désespérée de partenaires au Moyen-Orient»).

L’opération «Chemin de délivrance» est (à ce jour) le quatrième épisode (après ceux de Bajaur, Mohmand et Swat) d’une campagne lancée depuis un an contre des zones du TTP. Dans un premier temps, elle déploie des troupes au sol et des avions de combat. Pour briser la résistance jihadiste, on a également recours aux tirs d'artillerie lourde.

L’objectif majeur de l'offensive des 30.000 soldats pakistanais engagés dans le «Chemin de délivrance» (comme son nom le laisse entendre) est de déloger les 10.000 combattants Tehrikis et leurs «frères d’armes» étrangers de leur sanctuaire situé dans les zones tribales frontalières de l'Afghanistan. Pour ce faire, l’armée s’est initialement donnée jusqu’à la fin du mois de décembre prochain (c’est-à-dire avant l’arrivée de l’hiver), à en croire Makhdoom Shah Mahmood Qureshi (le ministre pakistanais des Affaires étrangères) (comme rapporté par plusieurs dépêches de l‘AFP depuis la Malaisie). Ce sursaut vigoureux de la part du pouvoir militaire s’explique par une nouvelle perception des menaces qui veut que ce sont les talibans pakistanais du TTP qui représentent aujourd’hui une menace «existentielle» pour l’État pakistanais lui-même, un État dont les forces armées représentent l’épine dorsale.

Les premières déclarations de l’armée pakistanaise laissent entendre que la durée de la campagne menée sur trois fronts serait plus courte que prévue. La prise (le 24 octobre) de Kotkai (village natal et fief du leader des TTP) est perçue par le commandement militaire comme un succès de bon augure pour la suite de sa campagne. Mais, plusieurs éléments devraient inciter le pouvoir militaire à la vigilance.

Raisons des limites du succès de la campagne militaire au Waziristan-Sud

Contrairement à ce qui s’est passé en mois de mai dernier lors de la campagne de la vallée de Swat, le TTP n’abandonnera pas la partie facilement cette fois. N’oublions pas qu’il s’agit du fief non seulement du mouvement des talibans pakistanais, mais également du refuge des talibans afghans, des combattants d’Al-Qaïda et des troupes du Mouvement islamique d’Ouzbékistan. Ces combattants islamistes sont des guerriers redoutables. Ils sont passés maîtres dans le domaine de l’art de la guérilla. Ils connaissent le terrain accidenté et escarpé du Waziristan-Sud mieux que les soldats pakistanais dépêchés sur place pour leur faire la guerre et dont la plupart sont étrangers à cette région.

Parions que si les jihadistes n’arrivent pas à refouler l’armée pakistanaise loin de leur sanctuaire central (hypothèse réaliste pour disproportion du rapport des forces), ils essayeront d’étirer les combats asymétriques le plus longtemps possible, c’est-à-dire jusqu’à l’arrivée de la saison de l’hiver. Comment? En utilisant (entre autres) la technique insurgée d’harcèlement classique de «frapper et courir se cacher». Pour une armée étrangère à l’environnement pachtoune, mal équipée, sous-payée, non entraînée à la guerre pendant l’hiver, non formée à la lutte anti-insurrectionnelle, ses troupes lancées aux traces des jihadistes au Waziristan-Sud pourront succomber à la démoralisation. Trait psychologique qui irait crescendo avec la multiplication des frappes de la guérilla islamiste et l’étalement de la durée de la campagne militaire.

Autre élément menaçant à terme de miner la légitimité de la campagne en cours concerne la population du Waziristan-Sud. Si le passé est garant de l’avenir, l’armée pakistanaise pourrait échouer à garder l’appui actuel de la population wazirie à son opération. Le déplacement forcé (pour raison de combats féroces et pour la quatrième fois en l’espace d’un an) de plus des trois-quarts de la population (250.000 sur 300.000 personnes, selon des estimations officielles pakistanaises) des districts touchés et l’incapacité de l’armée à répondre adéquatement aux demandes des populations déplacées allant croissant avec l’allongement de la période des opérations (faute de ressources humaines et financières nécessaires et suffisantes, de refuges adéquats et de services de base), feraient en sorte que la colère populaire dirigée initialement contre les Jihadistes pourrait être détournée cette fois contre l’armée pakistanaise et le gouvernement civil lui-même. Minant à terme la légitimité de la campagne.

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Jamais Islamabad n’a été autant que ces trois dernières semaines la cible d’une vague d’attentats aussi meurtriers que spectaculaires. S’il fallait réagir vite et de manière ferme contre le TTP et ses alliés jihadistes au Sud-Waziristan, le choix du calendrier n’est pas approprié. Si la campagne devait s’étirer jusqu’à l’arrivée de la saison de l’hiver, les succès relatifs remportés jusqu’à maintenant pourraient se transformer en chimère. Avec le risque de renforcer la position des talibans pakistanais et (du coup) affaiblir celle du pouvoir civil d’Islamabad.


3 novembre 2009


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