Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Pakistan : La question du Cachemire, Islamabad et les jihadistes

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
La question du Cachemire représente depuis la partition de l’Empire des Indes (1947) une pomme de discorde entre l’Inde et le Pakistan. Deux puissances nucléaires qui se sont affrontés à quatre reprises. Pour mener leur guerre à basse intensité contre le puissant voisin indien, les militaires pakistanais se sont toujours servis des jihadistes. Au péril de l’État pakistanais lui-même.



Fortes de l’enseignement de quatre conflits classiques sanglants, les forces armées pakistanaises sont conscientes du fait que le voisin indien l’emporterait si d’aventure un nouveau conflit classique éclatait encore une fois entre les deux frères-ennemis de la péninsule, en raison d’un rapport de forces militaires encore défavorable. Visiblement, le passage du temps n’a pas encore permis de panser des plaies encore vives. Et pour cause. Les conditions douloureuses d’une partition inscrite pourtant dans les tables de l’Empire des Indes y sont, entre autres, pour quelque chose. À cela s’ajoute un dossier épineux devenu (avec le temps) un abcès de fixation dans leurs relations bilatérales aux niveaux politique, diplomatique, sécuritaire et économique. Il s’agit de la question cachemirie.

Le Pakistan continue (depuis des décennies) de revendiquer comme partie intégrante de son territoire le Jammu-et-Cachemire (c’est-à-dire la partie du Cachemire contrôlée par Delhi). L’échec de cette demande s’explique par la façon dont chacun de ces deux pays se perçoit d’un point de vue idéologique. Le Pakistan est une création artificielle. Le père de la nation (Muhammad Ali Jinnah) y a concouru pour (disait-il) permettre aux musulmans de l’Empire des Indes de se regrouper dans un même cadre politique et de gérer leurs propres affaires. C’est dans ce cadre que la revendication de ce territoire à majorité musulmane prend tout son sens.

Du côté du pays de l’Éléphant (symbole de l’Inde), on voit les choses autrement. Contrairement à un «pays des purs» se revendiquant comme pays musulman «pure» (plutôt un fantasme), l’Inde (quant à elle) cultive au contraire l’image d’un pays multiculturel et multiethnique. L’intégration en son sein de la région convoitée par le voisin serait en fait une illustration de cette même identité diversifiée. De plus, laisser partir cet État de l’Inde ne sonnerait-il pas le glas de l’Union? N’oublions pas que cette fédération fait face depuis plusieurs décennies à de nombreux mouvements séparatistes.

Armée pakistanaise et guerre de basse intensité par jihadistes interposés

Le Pakistan demeure encore sous le coup du «syndrome de la forteresse assiégée» par (pense-t-on) le puissant et traditionnel «ennemi» indien. C’est cette donne qui explique une part importante de la politique étrangère d’Islamabad et certaines de ses alliances hasardeuses. D’où également la somme énorme de moyens financiers et d’énergie déployées à perte pour s’en prémunir ou le contrer. Le but évident d’une telle entreprise (pesant lourdement sur le budget de l’État : plus de 40% consacrés à la Défense nationale) est de protéger des intérêts stratégiques tenus pour vitaux.

En raison à la fois du blocage dans le dossier du Cachemire et (surtout) de son incapacité à renverser le rapport de forces en sa faveur, le pouvoir militaire pakistanais a privilégié une «diplomatie du chaos» dans cette région. D’où l’utilisation de jihadistes cachemiris (dont la Lashkar-e-Toiba, la Le-T, on y reviendra dans un article à part) et autres insurgés. C’est dans ce contexte que se sont situés les différents attentats islamistes contre les symboles de la présence indienne dans cette région contestée. En portant également le feu à l’intérieur de l’Inde elle-même (au-delà donc du Jammu-et-Cachemire proprement dit) et en s’attaquant à plusieurs reprises à des symboles politiques et économiques de la plus haute importance symbolique pour l’Union (dont Mombay en novembre 2008), les jihadistes ont voulu montrer leurs capacités opérationnelles, au grand dam de forces de sécurité et de militaires indiens impuissants. Les militaires pakistanais quant à eux s’en sont servis indirectement comme moyen de pression sur Delhi.

À cause de la méfiance pakistanaise traditionnelle envers l’Inde, l’armée avait déployé de forts contingents dans leur zone frontalière. De plus, l’influence grandissante de Delhi dans l’Afghanistan ante- et post-taliban continue d’être perçue comme une menace pour l’intérêt national pakistanais dans ce pays. N’oublions pas (à cet effet) que (depuis l’invasion soviétique) Islamabad considère son voisin du nord comme sa profondeur stratégique. D’où l’aide multiforme apportée alors aux Talibans du mollah Mohammed Omar par sa puissante direction pour le renseignement interservices (ISI), avant les attentats terroristes du 11 septembre 2001.

L’alliance de fait des militaires avec les islamistes radicaux a contribué à renforcer (jusqu’à un certain point) leur poids politique au détriment notamment des forces non-religieuses. Ceux-là ont alimenté l’instabilité du pays, en s’attaquant notamment à la minorité chiite. Même des forces de sécurité n’ont pas échappé à leur coup de feu. Cette puissance idéologique pourrait à terme saper les fondements mêmes du pays.

En revanche, le pouvoir civil du Parti des Peuples du Pakistan (PPP) perçoit dorénavant les islamistes comme une menace pour la stabilité et la sécurité nationale du Pakistan. Une évolution déjà constatée chez Benazir Bhutto pendant son dernier exil émirati. Les jihadistes pakistanais ou étrangers établis notamment dans les zones tribales du Nord-Est ne voient pas d’un bon œil le nouveau gouvernement démocratique d’Islamabad et son alliance avec les États-Unis. Ils tâcheront de le déstabiliser chaque fois que l’occasion leur sera donnée. D’ailleurs, le symbole par excellence du nouveau pouvoir civil, c’est-à-dire le veuf de Benazir (Ali Assef Zardari), est dans leur ligne de mire. Sa femme (ancienne Première ministre) est tombée sous le coup d’une de leurs opérations-suicides (en décembre 2007) à Rawalpindi, le centre même des fameux ISI.

**

Durant des décennies, l’armée pakistanaise a mené une guerre de basse intensité contre l’Inde, par jihadistes interposés. L’enjeu : la partie du Cachemire contrôlée par Delhi. Elle s’est également servie de l’Afghanistan comme lieu d’endiguement de l’influence indienne. Mais à trop manipuler le «génie» jihadiste, le «pays des purs» se trouve actuellement pris dans une dynamique qui pourrait à terme lui échapper. Une force qui pourrait même menacer à terme l’existence de l’État pakistanais. Son alliance avec les États-Unis et ses opérations militaires d’envergure d’abord dans la vallée de Swat (en mai dernier) puis en cours dans les zones tribales du Nord-Ouest contre les fiefs des jihadistes pakistanais et étrangers ne sont pas une surprise pour des insurgés au fait de la politique internationale et des fortes pressions de la part d’Américains tentés par des révisions de leur stratégie af-pakistanaise. Ce sont ces nouveaux développements sur le terrain qui expliquent l’ampleur de la vague actuelle d’attentats meurtriers perpétrés par des jihadistes voulant forcer la population civile à contraindre le pouvoir militaire à faire marche arrière et arrêter sa campagne militaire dans les zones tribales du Waziristan-sud. Une issue irréaliste dans le contexte actuel.

30 octobre 2009


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter