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Florence Beaugé, journaliste française interdite d’accès au territoire tunisien

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Florence Beaugé est chargée de la couverture des pays du Maghreb au sein du service international du journal français «Le Monde», où elle travaille depuis l’an 2000. Auparavant, elle a travaillé pendant quinze ans sur le Proche-Orient et le conflit israélo-palestinien. De retour en Tunisie, elle a été refoulée ce mercredi 21 octobre. Une décision qui pourrait être liée au contenu d’un de ses récents articles sur un couple d’opposants tunisiens. Pour en savoir un peu plus sur les tenants et aboutissants de cette décision de refoulement, nous avons réalisé l'entrevue qui suit avec cette journaliste dont le professionnalisme et le sens de l’éthique ne souffrent aucune entorse. Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.



Aziz Enhaili : Merci, Florence Beaugé, pour avoir accepté de nous accorder cette entrevue. Que vous est-il arrivé en Tunisie le 20 octobre? Et pourquoi?

Florence Beaugé : Le mardi 20 octobre en fin d’après midi, je suis arrivée à l’aéroport de Tunis-Carthage pour la seconde fois en quinze jours. Sur la passerelle, m’attendaient plusieurs policiers en civil, pour me dire que j’étais interdite d’accès au territoire tunisien. J’ai demandé pour quelle raison. On m’a répondu «c’est une décision souveraine, qui n’a pas à être expliquée». J’ai demandé pour combien de temps j’étais ainsi bannie de la Tunisie. Mes interlocuteurs m’ont répondu qu’ils ne le savaient pas.

Comme il n’y avait pas de vol retour sur Paris ce soir là, j’ai demandé à pouvoir passer la nuit dans un hôtel de Tunis. Cette demande m’a été refusée. De même que les deux diplomates de l’ambassade de France qui sont venus sur place et ont réclamés à pouvoir me rencontrer en ont été empêchés par la police tunisienne... Il fallait que je reste dans la zone internationale de l’aéroport. J’ai donc passé la nuit sur un siège d’une salle d’embarquement. Cela dit, j’ai été bien traitée. Je pense même que ceux qui étaient chargés de ma surveillance étaient plutôt navrés de devoir faire injure au sens légendaire de l’hospitalité tunisienne…

J’ai repris le premier vol sur Paris (le lendemain), le mercredi 21 octobre.

Aziz Enhaili : Qu’est-ce qui a justifié votre expulsion ?

Florence Beaugé : Les autorités tunisiennes ne me l’ont pas dit, mais de source française, je sais qu’il s’agit d’un petit article que j’avais écrit pendant mon précédent séjour en Tunisie («À Tunis, le quotidien d’un couple d’opposants», Le Monde, 09 Octobre 2009).

J’y racontais la journée «ordinaire» d’un couple d’opposant-défenseur des droits de l’homme en Tunisie. J’avais pris cette fois là pour exemple précis le cas de l’avocate Radhia Nasraoui et de son mari, Hamma Hammami (porte parole du Parti communiste des ouvriers de Tunisie, parti interdit). Je précise tout de suite que cet article jouxtait dans «Le Monde», le jour de sa parution, une longue – très longue - interview du ministre tunisien de la justice et des droits de l’homme (Béchir Tekkari), à qui je donnais la parole, entre autres, sur le cas de Nasraoui-Hammami.

Je racontais donc comment Hammami avait été roué de coups par la police tunisienne, quelques jours plus tôt (à sa descente d’avion), rentrant de Paris, où il avait été interviewé par Al-Jazeera et France 24. Il avait dénoncé (dans ces deux interviews) la façon dont la famille Trabelsi (la belle famille du président Ben Ali) s’accapare les richesses de la Tunisie. Je racontais aussi comment Radhia Nasraoui, venue chercher son mari à l’aéroport, avait été ensuite frappée par les policiers. Puis je passais à un incident qui leur était arrivé quelques jours plus tard. Le réservoir de la voiture dans laquelle ils étaient montés avec leur fille de 10 ans (Sarah) avait été siphonné. On avait remplacé l’essence par du liquide inflammable. Ils auraient donc pu périr brûlés vifs…

Voilà ce qui a justifié mon expulsion de Tunisie et l’interdiction qui m’est faite, désormais, de mettre les pieds dans ce pays.

Aziz Enhaili : Quelle est (selon vous) la raison de la campagne haineuse déclenchée contre vous ces derniers jours par une certaine presse… aux ordres?

Florence Beaugé : La campagne haineuse de la presse tunisienne de ces derniers jours a d’autres motifs. Elle tient au fait que «Le Monde» a publié (dans les jours qui ont précédé l’élection du 25 octobre) trois reportages que j’avais réalisés en Tunisie (début octobre) et gardés au marbre, en prévision du scrutin. Dans ces trois reportages, je rapportais de ce que me racontaient les Tunisiens sur les bons et les mauvais côtés de 23 ans de «Bénalisme». Je me faisais aussi l’écho d’un sujet qui alimente grandement les conversations privées en Tunisie: la façon dont «les familles Trabelsi et Ben Ali pillent le pays», selon l’expression utilisée par toutes les personnes que j’ai interviewées.

En représailles, j’ai donc eu droit en ce moment à une campagne de presse délirante! Il paraît que je suis une «pseudo-journaliste», «Florence la terreur», «psychotique, hystérique», qui plus est «maléfique» «et par-dessus le marché idiote»! C’est gracieux et élégant comme descriptif…Talentueux, aussi.

Aziz Enhaili : Que pourriez-vous dire pour l’histoire à ces plumitifs qui vous ont attaqué?

Florence Beaugé : Pour la petite histoire, sachez que j’ai été journaliste (j’étais alors toute jeune débutante) à La Presse (à Tunis), pendant presque trois ans, dans une vie antérieure! J’y avais pour amis (entre autres) Mohamed Mahfoud et le photographe Khaled Najar, aujourd’hui disparus. Slah Maaoui était mon rédacteur en chef. C’était la belle époque (pour La Presse), si je compare ce journal à ce qu’il est devenu. Il fait en tout cas partie de ceux qui m’insultent aujourd’hui de façon ordurière.

Aziz Enhaili : Enfin, un dernier mot.

Florence Beaugé : J’ajoute enfin une dernière chose: je ne suis pas amère de nature, et tout cela ne m’empêchera pas de continuer à adorer la Tunisie…
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Florence Beaugé est l'auteur de «Algérie : de la guerre à la mémoire  Paris-Alger : quel avenir ?» et de «L'Algérie des années 2000. Vie politique, vie sociale et droits de l'homme», parus aux Éditions du Cygne.

29 octobre 2009


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