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Présidentielle afghane : Pourquoi Karzaï n’est pas la solution

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Hamid Karzaï est largement contesté dans son pays. Ses détracteurs lui reprochent l’inefficacité de son gouvernement et sa corruption. Même lui l’a reconnu candidement dans une entrevue accordée récemment à un magazine français. En huit ans de pouvoir, il n’a réussi ni à apporter la paix et la prospérité à son pays ni à protéger son peuple des coups meurtriers des insurgés talibans et des «bavures» des forces de l’Otan.
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Deux mois se sont écoulés depuis la tenue de l’élection présidentielle afghane. Sa légitimité est entachée à cause de fraudes massives dans plusieurs districts du pays. 

Au lieu d’aider l’Otan a sauvé sa mission afghane, cette consultation (la seconde depuis la chute du régime des Talibans) lui complique singulièrement la tâche. C’est pourquoi un second tour s’impose de toute évidence.

Huit ans se sont écoulés depuis le début de la «mission afghane» de l’Otan (avec mandat onusien. Un mandat renouvelé il y a seulement une dizaine de jours). La chute du régime taliban (hôte d’Al-Qaïda) a permis au protégé des néoconservateurs américains (Hamid Karzaï) de devenir en 2004 président de la République islamique d’Afghanistan, après avoir été président du gouvernement intérimaire deux ans plus tôt («Afghanistan: l'élection présidentielle d'août 2009»). Sans oublier le démantèlement des camps d’entraînement d’Al-Qaïda. Mais, le «chouchou» d’hier n’a visiblement cessé depuis de décevoir plusieurs en Occident comme en Afghanistan.

Le casse-tête électoral du 20 août 2009

Cinq ans plus tard, le pays a connu sa seconde élection présidentielle de l’ère post-talibane. À cette occasion, le véritable adversaire électoral de Hamid Karzaï était son ancien ministre des Affaires étrangères (jusqu’à 2006), Abdullah Abdullah. Pour le président sortant, l’enjeu était de gagner la bataille, à tout prix, dès le premier tour. À cause des menaces maintes fois proférées par les insurgés talibans à l’endroit de tout électeur se rendant dans les urnes le jour du vote, les Nations unies et l’Otan craignaient de leur côté que les Pachtounes du sud et du sud-est du pays (groupe le plus nombreux et bastion taliban s’il en est) boycottent en grand nombre le scrutin. Affaiblissant du même coup la légitimité du régime de Kaboul et menaçant leur présence dans ce pays. D’où plusieurs mesures préventives de la part des forces de la coalition internationales pour éviter que les bureaux de vote ne deviennent des cibles pour insurgés.

L’État afghan ne s’est épargné aucun effort pour aider son président sortant à remporter l’élection dès le premier tour. Il s’est aidé du concours multiple de la corruption électorale, d’une administration électorale corrompue, de la dépendance vis-à-vis de Karzaï de la Commission électorale indépendante (CEI, chargée en principe de la supervision de l’élection et de l'annonce du résultat du scrutin). Notons bien que les membres de cette commission (tous nommés par Karzaï) rencontraient régulièrement le président sortant, mais non ses rivaux !

Au lieu de fermer les 1500 «bureaux fantômes» (sur sept mille à peu près), c’est-à-dire des bureaux situés dans des zones inaccessibles aux observateurs pour raisons notamment de sécurité, cette commission a préféré traîner les pieds. Avec comme conséquence des votes plus nombreux que les inscrits dans plusieurs provinces. À en croire les observateurs électoraux de l’Union européenne, on pourrait estimer le nombre de ces bulletins suspects à plus d’un million. Une fraude qui toucherait plus du tiers des suffrages enregistrés en faveur de Karzaï (voir Peter W. Galbraith, Time, 19 octobre 2009). Pour ne rien laisser au hasard, le président sortant avait conclu plusieurs accords avec de nombreux seigneurs de la guerre (accusés de graves violations des droits humains) et de chefs locaux (dont plusieurs trafiquants de drogue). Une alliance en échange de contreparties en termes de pouvoir et de prébendes.

Dans ces conditions, il n’était pas étonnant de voir la CEI passer outre les directives de la Commission des plaintes électorales (CPE, un organisme mis en place par les Nations unies pour enquêter sur les fraudes électorales). Après dépouillement des bulletins de 91% des bureaux de vote, la CEI a déclaré (le 7 septembre) que Karzaï bénéficiait de 54,6% des suffrages (contre 28,3% pour son principal rival, Abdullah). Ce résultat donnait donc au président sortant ce qu’il espérait, c’est-à-dire la majorité dont il avait besoin pour rempiler dans son poste pour cinq années supplémentaires. Mais c’était sans compter notamment avec l’opiniâtreté de son principal rival ainsi que de ses partisans, notamment dans le nord tadjik. Abdullah a non seulement mis en doute ce résultat, mais de plus clamé sa propre victoire. Ses partisans ont menacé de descendre sur Kaboul si les chiffres de la CEI n’étaient pas révisés. Plongeant le pays dans une situation inextricable de blocage politique. Il fallait donc de toute urgence débloquer cette donne.

Pour relancer le processus politique, le choix était entre deux hypothèses de travail. La première était d’organiser un second tour. La seconde passait par la formation d’un gouvernement d’union nationale. Si Abdullah faisait rapidement sienne cette seconde proposition, les proches de son adversaire s’y refusaient. D’où l’imposition de facto de la première proposition.

Le dévoilement le lundi 19 octobre des conclusions de l’enquête diligentée par la CPE à l’effet que la fraude avait touché de nombreux districts, a permis un nouveau décompte des suffrages récoltés par les deux principaux candidats. C’est pourquoi (le lendemain) les 54,6% des suffrages accordés initialement par la CEI à Karzaï sont tombés à 49,67%, donc sous le seuil des 50% nécessaires pour être élu dès le premier tour. Devant la fermeté d’Obama (qui avait dépêché sur place John Kerry, président de la Commission des affaires étrangères du Sénat), Karzaï n’avait plus le choix. Il devait accepter d’affronter dans un second tour Abdullah. Une échéance annoncée pour le 7 novembre prochain.

Maintenant que le climat d’incertitude entourant le résultat du premier tour s’est dissipé, l’organisation du second tour de l’élection posera deux types de problèmes. Le premier est techno-sécuritaire. Le second est politique. La question de la sécurité physique des électeurs potentiels se trouvant sur les lieux du vote ou s’y rendant demeure entière. L’Otan et les forces afghanes disposent-elles d’assez de forces pour protéger les nombreux bureaux de vote des coups des insurgés? Les conditions hivernales du pays ne rendraient-elles pas bientôt inaccessibles de nombreux districts du pays, décourageant même plusieurs de se rendre aux bureaux de vote? Les observateurs électoraux seront-ils en nombres suffisants pour couvrir ces bureaux? Jusqu’à quel point les organes onusiens et afghans chargés de la supervision de l’élection réussiront-ils à éviter que les fraudes ne sévissent de nouveau? À cet effet, deux cent observateurs du premier tour impliqués dans les fraudes ont été remerciés. Le face-à-face Karzaï-Abdullah (deux« anciens») n’inciterait-il pas plusieurs à rester chez eux le jour J (provoquant la chute d’un taux de participation déjà animique à moins de 38%, comme c’était le cas au premier tour, contre 5% dans certains districts du sud)? À ces questions s’ajoute une d’importance. Elle concerne la crédibilité de Karzaï lui-même. Un candidat que la secrétaire d’État Hillary Clinton voyait déjà élu au second tour.

Karzaï n’est pas la solution

Hamid Karzaï est largement contesté dans son pays. Ses détracteurs lui reprochent l’inefficacité de son gouvernement et sa corruption. Même lui l’a reconnu candidement dans une entrevue accordée récemment au magazine français Paris-Match (2-8 avril 2009). En huit ans de pouvoir, il n’a réussi ni à apporter la paix et la prospérité à son pays ni à protéger son peuple des coups meurtriers des insurgés talibans et des «bavures» des forces de l’Otan («Barack Hussein Obama: Recherche désespérée de partenaires au Moyen-Orient»). Lui-même se terre dans son palais présidentiel pour se prémunir d’éventuelles tentatives d’assassinat. Son alliance (au moment de l’élection d’août) avec de nombreux seigneurs de la guerre (tout comme le bourrage des urnes en sa faveur) n’est pas de nature à lui gagner l’appui populaire, encore moins la confiance de l’administration américaine.

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L’élection d’août dernier devait être pour l’Otan une étape de «sortie» d’Afghanistan, la tête haute. Mais, elle s’est révélée une catastrophe pour le processus politique afghan et la «communauté internationale». De plus, pour pouvoir combattre les insurgés grâce à l’engagement de nouvelles troupes américaines en Afghanistan (comme le lui avait demandé le général Stanely McChrystal, chef des forces américaines et atlantiques à Kaboul), l’administration Obama a un urgent besoin d’un partenaire légitime et crédible aux yeux du peuple afghan. D’où l’importance d’un second tour régulier et exempt de fraudes massives. Karzaï pourra-t-il être ce type de partenaire? Et réussira-t-on vraiment à tenir en échec les grandes manoeuvres des fraudeurs éventuels? Il est permis d'en douter.

21 octobre 2009


* Image : http://www.president.gov.af/index_eng.aspx


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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