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Affaire Polanski : quand le vieillissement et le passage du temps tiennent lieu de sentence
par Osée Kamga Ph.D. (UQAM), Université de Sudbury, Canada, membre de Tolerance.ca ®
Dans un entretien paru dans le numéro du 16 octobre du magazine français Le Figaro, le Président Sarkozy a soutenu que l’arrestation du cinéaste Roman Polanski constituait « une mauvaise administration de la justice. » Son argument : beaucoup de temps a passé depuis les faits et le criminel est aujourd’hui bien vieux.
Etonnante réaction, s’il en est une, qui mérite qu’on s’y attarde un peu. Pour le dire comme la Campbell Brown de CNN, « Let’s cut through the bull…»
L’intervention du président français participe de l’onde de sympathie qui a enveloppé Polanski après l’annonce de son arrestation. On a chanté son talent, ses œuvres de bienfaisance, la grandeur de l’homme. À lire certaines réactions en sa faveur, on aurait dit une sorte de double réincarnation, la combinaison de Picasso et de Mère Theresa. Très bien. Mais rappelons en passant que nombre de braves gens aussi bien généreux que talentueux ont connu le cachot ou y sont encore, et leur notoriété n’a su en rien les soustraire à l’administration de la justice. Les Tyson, Vick, Davis, Barclay et autre Simpson sont du nombre.
Cependant, ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas le sort de Polanski. Qu’il soit extradé ou pas aux Etats-Unis, qu’on l’emprisonne ou pas ne me préoccupe pas ici. Le fait est que bientôt cette affaire sera conclue. Elle laissera sous peu indifférents la plupart des gens qui en ont entendu parler. Bientôt, elle sera oubliée même par les acteurs du processus, lesquels auront bien vite trouvé d’autres fugitifs à traquer, de nouveaux criminels à poursuivre, la défense d’autres causes, bref, d’autres chats à fouetter. Ce qui m’intéresse ici, c’est bien cette parole du chef de l’État français : «Je comprends que l'on soit choqué par la gravité des accusations contre Roman Polanski. Mais j'ajoute que ce n'est pas une bonne administration de la justice que de se prononcer trente-deux ans après les faits alors que l'intéressé a aujourd'hui 76 ans.»
D’abord le style : « Je comprends que l’on soit choqué par la gravité des accusations... » Notons que le Président ne se dit pas lui-même choqué. Simplement, il comprend que l’on soit choqué. Un peu comme je comprends que mon voisin soit choqué quand un chien inconnu laisse sur sa pelouse une ignoble défécation. Quand on parle du viol d’une mineure, il me semble que l’indignation devrait être plus profonde, plus vive, s’élever d’un cran. Il y a donc lieu de se scandaliser que le chef de l’État français, pays des droits de l’homme, traite avec condescendance tous ceux que les faits reprochés à Polanski ont fripés. Seulement, le Président est allé plus loin dans l’expression de sa pensée : « Ce n'est pas une bonne administration de la justice que de se prononcer trente-deux ans après les faits alors que l'intéressé a aujourd'hui 76 ans.» Ouf ! Du coup, on réalise que la pseudo-compassion du départ n’était en réalité que la résurgence de cette vieille technique manipulatoire qui vise à appâter l’auditoire, en créant l’impression qu’on est avec lui, qu’on est de son côté. Le Président sait que si cette dernière phrase, au demeurant pensée clé de son énoncé, était prononcée de manière isolée, on le taxerait d’insensibilité envers les victimes du viol, de parti pris pour les gens riches et célèbres aux dépens de la justice. Il ne le sait que trop bien, d’où l’usage d’un sentencieux détour rhétorique. Mais commençons par rappeler au Président que dans le cas d’espèce, la justice américaine n’est pas entrain de « se prononcer » sur un crime qui date, mais tente simplement d’administrer à un fugitif sa sentence.
Sur le fond. L’argument du Président Sarkozy est le suivant : l’affaire est vielle, le gars a vieilli, oublions tout ça. Une logique lourde de conséquences. Pensons un peu à ce qu’elle impliquerait pour Ernest Sonnier, ce texan qui a passé 23 ans en prison pour des crimes qu’il n’a pas commis, jusqu’à ce que des tests d’ADN, tout en l’innocentant, mettent la police sur les traces des véritables coupables. Après tout, le temps a passé et ces derniers ont vieilli, why go after them ! Pensons à ce qu’une telle logique signifierait pour les criminels nazis qu’on traque et qu’on arrête ici et là dans le monde. Après tout, l’affaire date de quelque six décennies et les concernés sont aujourd’hui des pépés rongés aussi bien par les courbatures que par le poids de leurs sinistres forfaits. Dans une telle logique, les Ivan Demjanjuk (88 ans), Aribert Heim (94 ans), Sandor Kepiro (94 ans), et autres Milijov Asner (95 ans), Harry Mannil (88 ans) ne devraient plus être inquiétés, car ils ont vieilli et le temps a passé.
Loin de moi de vouloir établir quelque comparaison que ce soit entre le crime reproché à Polanski et les atrocités de l’holocauste. Simplement, je m’indigne que la sympathie pour le personnage ait pu voiler la raison du Président Sarkozy, considéré par beaucoup comme l’homme d’État français le plus brillant de sa génération, le commettant à une déclaration aux contours aussi insoupçonnés que terribles. En fin de compte, je sais une chose : le passage du temps et le vieillissement ne constituent pas des sentences dans le code pénal américain. Pour la France, I have no idea.
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Osée Kamga, Ph.D. en communication, est professeur et coordonnateur du programme d’Études journalistiques de l’Université de Sudbury, ainsi que Président du Comité de gouvernance de son Centre Éthique. Il est par ailleurs chercheur associé du Laboratoire des média audiovisuels pour l'étude... (Lire la suite)
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