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Maroc - France : l’inachevée affaire Ben Barka

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
En 1965, disparaissait Mehdi Ben Barka devant la brasserie parisienne Lipp. Ce leader charismatique de la gauche marocaine et figure emblématique de la Tricontinentale était la bête noire du roi Hassan II et des États-Unis. Depuis, son fantôme hante le régime marocain tenu responsable de son sort, et embarrasse la France.



Au lendemain de l’indépendance du Maroc (1956), une lutte à finir pour le pouvoir s’est engagée entre la monarchie et les nationalistes du Parti d’Istiqlal (PI). Grâce à l’appui de la France et des États-Unis, le roi en est sorti victorieux. Le PI quant à lui a vu son aile gauche quitter le navire. Prélude à son rapprochement graduel avec le régime despotique d’Hassan II. La gauche s’est pour sa part regroupée autour de Mehdi Ben Barka (né en 1920). En s’inscrivant dans une ligne d’opposition authentique à un pouvoir royal dont il voulait réduire les prérogatives, ce jeune leader charismatique est devenu la bête noire d’Hassan II et des «masques de fer» de son régime. L’échec des différentes tentatives visant à le récupérer n’ont fait qu’ajouter au dépit de la Couronne et à la colère de ses serviteurs zélés.

Suite à différentes tentatives d’intimidation et même d’assassinat, Mehdi Ben Barka ne pouvait rester au Maroc. C’est le début du périple ulyssien du «commis voyageur» de la révolution mondiale. Il était la cheville ouvrière de la Tricontinentale, une conférence internationale qui devait réunir (à La Havane en janvier 1966) des représentants des mouvements de libération nationale d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, sans oublier les gouvernements adversaires ou éloignés de l’orbite occidental. Si Moscou et Pékin (deux centres concurrents du communisme international d’alors) voyaient avec bienveillance l’émergence de ce nouveau bloc antioccidental, ils suivaient de près les pas de ce génie de l’organisation et de la diplomatie publique. Washington (tout comme Paris et Jérusalem) étaient quant à elles inquiètes des retombées d’une telle organisation sur un monde plongé en pleine Guerre froide. Ils voyaient là un risque pour leurs intérêts stratégiques respectifs. D’où la convergence des intérêts de ces différentes puissances avec celui de Rabat. Il fallait donc agir et vite, avant qu’il ne soit trop tard…

Et depuis, le fantôme ne cesse de hanter les couloirs du Palais royal…

Mais il fallait avant tout l’éloigner de l’Égypte nassérienne où il s’était réfugié avec sa famille, et l’attirer à Paris. Ce sera chose faite le 29 octobre 1965, quand deux représentants de la police française l’ont intercepté devant la brasserie Lipp au boulevard Saint-Germain. Il disparaîtra pour toujours aux mains de ses kidnappeurs français et de leurs commanditaires marocains. Avec la contribution des services secrets américains et israéliens. Le contre-espionnage français n’était pas loin.

Si d’aventure de part et d’autre du bassin méditerranéen certains pouvaient penser que le passage du temps devait suffire à jeter dans l’oubli le souvenir du leader de la gauche marocaine, ils sont restés pour leurs frais. Quarante-quatre ans après les faits, son fantôme rode toujours sur les deux rives de la Méditerranée et hante encore son pays, tout en embarrassant Paris. Durant toutes ces années, ni la famille du kidnappé ni son comité international de soutien n’ont abandonné leur quête de vérité pour que la justice française (saisie depuis 1975 de l’affaire pour «assassinat») fasse enfin la lumière sur ce qui est réellement arrivé à Ben Barka ce fameux 29 octobre.

Avec l’accession de Mohamed VI au trône (1999) («Maroc. Les dix années de transition politique sous Mohamed VI»), la famille Ben Barka espérait pouvoir enfin voir le bout du tunnel. La bienveillance de ce roi et son innocence de ce crime d’État ne pouvaient qu’alimenter ce désir. D’ailleurs, ce roi avait lui-même (au début de son règne) consenti à autoriser les magistrats français chargés de l’affaire à se rendre au Maroc pour auditionner quatre serviteurs de l’État, soupçonnés d’être reliés à l’«affaire Ben Barka». Il s’agit du général Hosni Benslimane, chef de la gendarmerie royale (corps d’élite de l’armée marocaine), du général Abdelhak Kadiri, ancien patron de la Direction générale des études et de la documentation (DGED, renseignements militaires), d’Abdlehak Achaâchi, agent du Cab 1 (la maison-mère des services secrets marocains) et de Miloud Tounsi (alias Larbi Chtouki), l'un des membres présumés du commando marocain auteur de l'enlèvement de Ben Barka. Mais coup de théâtre en 2003 : les autorités marocaines changent d’idée et refusent l’audition de ces quatre commis de l’État. Suscitant la colère de la famille du disparu et l’«incompréhension» du mouvement marocain des droits humains.

… et la France entre embarras et «raison d’État»

Le départ du pouvoir de Jacques Chirac (grand ami de la Couronne marocaine) et l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Élysée devaient lever, pensait-on dans certains milieux, un obstacle psychologique supplémentaire à l’omerta d’État entourant cette affaire claire-obscure. Mais c’était un pari risqué dans la mesure où on ignorait là la «raison» d’État qui souvent prime sur la quête du droit dans ce pays, et ailleurs sans doute.

Au premier jour de la visite d’État (le 22 octobre 2007) de Sarkozy au Maroc (la première à titre de président de la République), le juge parisien Patrick Ramaël a signé quatre mandats d’arrêt contre les quatre commis de l’État marocain présumés liés à l’«affaire Ben Barka». Pour gagner les grâces de Rabat, le gouvernement français a aussitôt bloqué ces mandats. Presque deux ans plus tard, la nouvelle ministre de la Justice française a (le 2 octobre 2009) demandé auprès d’Interpol la «suspension» de la diffusion de ces mêmes quatre mandats d'arrêt, vingt-quatre heures seulement après avoir donné son feu vert! Suscitant la colère de la famille Ben Barka et la consternation de nombreux militants des droits humains au Maroc comme en France. Ce coup de théâtre spectaculaire exprime-t-il la volonté de l’Élysée de ne pas déplaire à un Mohammed VI qui s’apprête (en ce mois d’octobre) à faire sa première visite d’État en France depuis que Sarkozy est élu président de la République? Ou s’explique-t-il plutôt par la volonté de certains secteurs au sein de l’État et des milieux de l’industrie d’armement en France de forcer la main de Rabat pour qu’elle se ravise et achète les onéreux avions Rafale du groupe Dassault, alors qu’ils se sont révélés moins efficaces pour la défense nationale du Maroc et n’ont cessé de cumuler les défauts techniques et les revers commerciaux?

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Plus de quatre décennies se sont écoulées depuis l’éclatement de cette «affaire Ben Barka». Depuis, le roi Hassan II et Charles de Gaulle (président de la France au moment des faits) ont rejoint leur demeure éternelle. Sans oublier la disparition également de deux des principaux acteurs (côté marocain) de cette «affaire» (les généraux Mohammed Oufkir et Ahmed Dlimi). Il est maintenant plus que temps que les deux pays lèvent enfin le voile sur ce qui s’était réellement passé ce fameux 29 octobre. Il faudrait également qu’on montre enfin à la famille de l’illustre disparu où se trouve le lieu de sa «sépulture». Cela permettra enfin au fantôme du disparu de cesser de roder sans cesse dans les couloirs du Palais royal et de ceux de l’Élysée et d’aller vers la lumière. Cela permettra d’un autre côté à sa famille de se recueillir sur ce lieu, de faire son deuil et d’aller de l’avant. Permettant au passage à la monarchie de se débarrasser enfin d’une affaire pesante et à Paris d’éviter encore une fois d’être embarrassée.

Le 8 octobre 2009


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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