Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Al-Qaïda : Le «retour» d’Oussama Ben Laden

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Huit ans se sont écoulés depuis les attentats du 11 septembre 2001. À chaque «anniversaire» de ces attaques correspond une nouvelle bande sonore de ben Laden au peuple américain. Au lieu de célébrer (suite au message de cette année), dans la hâte, la victoire, et donc la fin proche d’Al-Qaïda, le temps devrait être davantage à la prudence.



Après les attentats de 2001, l’administration Bush (forte de la solidarité internationale) avait lancé une «guerre de nécessité» contre l’Afghanistan pour notamment renverser le régime taliban et démanteler les bases d’entraînement d’Al-Qaïda. Objectifs atteints quelques semaines plus tard («Afghanistan: l'élection présidentielle d'août 2009»)  Deux ans plus tard (et avant même la capture de Ben Laden), les néoconservateurs de Washington ont tourné leur bras vengeur en direction de l’Irak pour renverser son régime («La crise politique de l'Irak») . Mission qui semblait tellement accomplie que Bush a rapidement claironné la victoire de son pays dans cette «guerre de choix». Mais la suite des événements a montré les erreurs d’appréciation et la méconnaissance de la partie américaine du Moyen-Orient réel. L’Irak (tout comme l’Afghanistan) s’est rapidement transformé en tombeau pour GI’s.

En plus des pertes humaines et financières américaines (et occidentales) considérables, un boulevard s’est ouvert devant les forces hostiles à l’hégémonie américaine au Moyen-Orient («Barack Hussein Obama. Recherche désespérée de partenaires au Moyen-Orient»). «L’évacuation» de l’Irak du jeu régional était du pain béni notamment pour une puissance iranienne qui avait hâte de s’affermir comme puissance régionale incontournable pour résoudre les crises moyen-orientales (Irak, Afghanistan, Israël-Palestine, Liban, Soudan, Érythrée/Éthiopie, Somalie) («Iran. Les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad»).

Al-Qaïda a également profité de la nouvelle donne régionale. Tout en voyant baisser la pression américaine sur ses lieux d’asile dans les zones tribales pakistanaises, l’occupation de l’Irak a éloigné des troupes américaines conséquentes. Elle a fourni à Al-Qaïda l’occasion d’affûter sa rhétorique de mobilisation anti-américaine et d’y porter le coup aux GI’s, sans avoir besoin d’aller aux États-Unis. Dans ce sens, l’Irak a donné une nouvelle vie au réseau de Ben Laden. Depuis, celui-ci a multiplié les menaces contre les États-Unis et leurs alliés. Un ton adouci lors de sa dernière «adresse» au peuple américain au moment où les commémorations du huitième
«anniversaire» des attaques du 11 septembre battaient leur plein.. Ce changement de ton annonce-t-il la fin proche d’Al-Qaïda?

Oussama Ben Laden fait sa nouvelle rentrée politique

Deux jours après ces commémorations, le nouvel enregistrement de Ben Laden est diffusé par As-Sahab. Pour rappel, le précédent message remonte au 3 juin dernier. Il y rejetait le message d’ouverture que Barack Obama s’apprêtait à addresser le lendemain (à partir du Caire) au monde musulman. Ce faisant, il a montré qu’il était toujours en vie et en mesure d’agir.

Dans le message de cette année, il a choisi une nouvelle posture discursive. S’il a lié les attentats de 2001, entre autres, au soutien américain à la politique israélienne face aux Palestiniens, il a évité cette fois de faire l’éloge des pirates de l’Air auteurs de ces attaques. De plus, il a exhorté le peuple américain de mettre la pression sur son gouvernement pour qu’il mette un terme aux guerres d’Irak et d’Afghanistan, ainsi qu’au soutien à Israël, en échange d’un arrêt des attentats. À défaut de quoi, a-t-il prévenu, «la guerre d’usure» contre les États-Unis continuerait. Pour surfer sur la vague Obama, Oussama s’est efforcé d’y montrer une certaine empathie. Ainsi, celui qui, hier, ne différait de son prédécesseur que du point de vue de la forme, ne suivrait plus «les pas de son prédécesseur dans sa politique d’hostilité à l’égard des musulmans». Et «l’esclave» d’hier serait aujourd’hui un «opprimé» et un «otage des groupes de pression et du lobby juif». Tout en l’appelant à changer de politique étrangère au Moyen-Orient, il le prévient qu’un tel changement causerait sa perte.

Contexte géopolitique du changement de ton de Ben Laden

Le nouveau message «adouci» est intervenu dans un nouveau contexte géopolitique. D’abord, à Washington. L’élection à la tête de la première puissance mondiale d’un premier président noir, avec un background culturel musulman du côté de son père kényan, était une surprise totale pour l’état-major d’Al-Qaïda, qui excluait cette éventualité. Depuis, il n’a pas su s’y ajuster. De plus, l’ouverture d’Obama au monde islamique, démarche emprunte d’empathie et de respect, a désarmé une large part de l’arsenal rhétorique qaïdiste. Contrairement à un W. Bush honni dans le monde arabo-musulman pour sa rhétorique et sa politique étrangère agressive, Barack Hussein Obama y jouit (surtout depuis le discours historique du Caire) d’une forte popularité. Le facteur Hussein Obama a donc largement nui à l’entreprise Oussama. D’où les tentatives vaines d’Al-Qaïda de le discréditer.

Au cœur du Grand Moyen-Orient, Al-Qaïda a fait également face à de nouveaux développements d’importance. D’abord, au Pakistan. L’arrivée d’un gouvernement civil coïncide avec un début de changement dans la culture stratégique de l’élite politique et militaire pakistanaise quant à la définition des menaces pour la sécurité nationale et l’intérêt national du «pays des Purs».

Dorénavant, l’Inde n’est plus la menace, mais une parmi d’autres.

Avec l’avancée sérieuse des Talibans pakistanais dans le pays et leur rupture des accords passés avec l’armée, l’heure n’est plus aux demi-mesures. D’où les offensives sans précédent lancées par l’armée contre plusieurs de leurs fiefs, dont la vallée de Swat. Tout en tuant de nombreux talibans pakistanais, ces offensives ont porté des coups durs à Al-Qaïda au Pakistan.

Cette «mutation» stratégique est intervenue dans un contexte de fortes pressions américaines sur l’armée pakistanaise pour qu’elle dirige ses armes non contre l’Inde mais contre les Talibans pakistanais et ceux afghans réfugiés dans les zones tribales. Sans oublier Al-Qaïda. Pour se montrer persuasifs, les Américains ont augmenté leur aide économique et militaire à Islamabad et promis de faire davantage dans le domaine du développement économique et social.

Ensuite, en Irak. Les scènes macabres de décapitation d’Irakiens et d’étrangers et l’entreprise visant à plonger le pays en guerre civile entre chiites et sunnites de Zarkaoui, chef d’Al-Qaïda en Irak, ont discrédité le réseau terroriste dans le monde arabe. Facilitant son isolement en Irak, après l’accord américain conclu avec une partie de la résistance sunnite.

Enfin, l’Arabie (tout comme le Maghreb). Le démantèlement des cellules «dormantes» du réseau est en cours. Limitant sa marge de manœuvre.

**

Après des années de lutte internationale contre Al-Qaïda, plusieurs observateurs ont hâtivement célébré le nouveau message de Ben Laden comme un signe d’affaiblissement de son réseau. Mais de notre point de vue, cette sortie est loin d’exprimer un changement de cap pour lui, encore moins un signe de vouloir tourner la page pour son mouvement sacrificiel. Ce réseau dispose encore de capacités non négligeables de nuisance. Si ses bases afghanes ont été démantelées, il s’est trouvé d’autres «ventres mous» (dont la grande zone sahélienne) pour préparer et/ou mener de nouvelles opérations. Le chaos sévissant en Somalie ou menaçant de s’étendre à un Yémen victime d’une logique dynastique prédatrice de l’État est du pain béni pour Al-Qaïda.


20 septembre 2009


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter