Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

La crise politique de l'Irak

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Conformément à ses engagements électoraux, Barack Hussein Obama a commencé cet été le rapatriement en dehors de l'Irak des grands contingents des forces de combat américaines. Si ce développement d'importance peut être célébré comme un signe supplémentaire du recouvrement de la souveraineté du pays, il est fort à craindre que le pays ne réussisse pas à venir à bout de la crise politique en cours avec ses minorités arabe sunnite et kurde.



Après des décennies de dictature, les forces américaines et britanniques ont envahi l'Irak au printemps 2003 et renversé son régime. Après un court moment de soulagement de la part de la plupart des Irakiens et d'emballement de plusieurs dans le monde arabe, le chaos s'est installé partout dans ce pays, particulièrement dans le centre et le sud irakiens. Personne n'était plus en sécurité nulle part («Barack Hussein Obama : Recherche désespérée de partenaires au Moyen-Orient»). C'était là un des effets pervers de la non-préparation de l'administration américaine de l'après-invasion..

L'Irak qui devait en principe être, selon les cercles néoconservateurs à Washington (dont l'American Enterprise Institute), le point de départ de la «contagion» démocratique dans l'ensemble du Moyen-Orient a fini par se transformer en bourbier pour les troupes américaines et la stratégie de «changement de régime» de George W. Bush. Après un moment de panique, les autocrates arabes ont regagné confiance dans la survie de leurs régimes. Le cauchemar irakien avec son lot quotidien de victimes s'est chargé, de son côté, de calmer les ardeurs démocratiques de plus d'un peuple arabe.
Pour s'assurer de rester loin de toute nouvelles visées hostiles des nouveaux maîtres de Bagdad, les tyrans arabes et musulmans du Moyen-Orient ont fait en sorte que les troupes américaines s'enlisent en Irak. La Syrie fermait les yeux sur la traversée de «volontaires arabes» de sa frontière avec l'Irak pour rejoindre la résistance nationaliste, quand l'Arabie saoudite laissait plusieurs de ses jihadistes rejoindre les terroristes de la branche irakienne d'Al-Qaïda. L'Iran a, quant à lui, profité du changement dans ce pays («Iran. Les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad») .
 
Plusieurs de ses anciens «protégés» Arabes chiites et Kurdes occupent depuis des postes clés dans le nouveau régime. De précieux leviers dont Téhéran pourrait se servir pour manipuler en tout temps le «jeu irakien» ou rendre plus compliquée la tâche américaine dans ce pays et dans la région.

Nouri al-Maliki face à la crise politique irakienne

L'Irak est un pays de diverses communautés ethniques, religieuses et confessionnelles. S'y côtoient, les groupes ethniques Arabe, Kurde, Persan et Turcoman. En plus des communautés religieuses et confessionnelles sunnite, chiite, chrétienne, etc. Ces groupes sont traversés par différents clivages. C'est dire la complexité et la richesse de la fabrique sociale irakienne et aussi sa fragilité face à toute manipulation politique.

Les grands perdants du changement à Bagdad en 2003 sont les Arabes sunnites. Une minorité qui a vu le pouvoir lui échapper aux mains de la majorité du pays (Arabes chiites), aidée en cela du concours de la minorité kurde. Les mouvements de déplacement de plus d'un million d'Arabes sunnites dans des pays arabes voisins comme la Syrie ou la Jordanie ont réduit le poids politique de cette minorité. Les stratégies d'«épuration» confessionnelle de plusieurs zones de Bagdad par exemple, menées par des miliciens chiites, ont radicalisé plusieurs Sunnites. Les voilà à leur tour faire de même à l'égard des chiites. Dans un contexte marqué par le démantèlement de l'État irakien, chaque communauté s'est organisée en milice d'autodéfense. Plusieurs miliciens n'hésitaient pas à laisser libre cours à la vengeance. Au grand malheur d'un peuple irakien livré à ses vieux démons.

Ayant perdu le pouvoir pour toujours, les Arabes sunnites se sont servis de la résistance à l'occupation américaine et du terrorisme pour essayer de peser de tout leur poids sur le partage du pouvoir à Bagdad. Ni les troupes d'occupation américaines ni les forces de sécurité du nouveau pouvoir irakien n'ont pu venir à bout de cette opposition violente et très sophistiquée.

Pour stabiliser l'Irak, une des priorités du général américain David Petraeus était d'éloigner la résistance arabe sunnite des jihadistes d'Al-Qaïda. Ce découplage devait servir à isoler les insurgés islamistes étrangers, avant de les éliminer. Ce sera chose faite en 2007, grâce notamment aux moyens conséquents mis à la disposition des milices sunnites du «Réveil» (Sahwa) et des chefs de tribu.

L'autre priorité de Petraeus était d'amener les Sunnites à participer aux affaires du nouvel Irak. Une démarche incontournable pour ramener la paix et la stabilité dans ce pays. Mais c'était sans compter avec les résistances d'un gouvernement Maliki dont une partie importante de ses appuis est composée de miliciens chiites sectaires hostiles aux Sunnites. D'où le blocage politique constaté encore à ce jour à Bagdad, malgré les fortes pressions de Barack Obama et de son vice-président. Une aubaine pour les terroristes d’Al-Qaïda en Irak.

La question kurde est un autre élément constitutif de la crise
politique irakienne. Les relations entre la minorité kurde et Saddam Hussein étaient souvent tumultueuses. Il a toujours tenté de faire écraser les nationalistes kurdes. Allant en 1988 jusqu'à gazer plusieurs milliers d'entre eux à Halabja, au nord du pays. Dans l'indifférence de la communauté internationale. La défaite de l'Irak lors de la guerre du Koweït (1991) a permis de mettre en place deux zones d'exclusion aérienne, une au Sud de l'Irak, l'autre au Nord. C'est à l'ombre de la protection de celle-ci que le peuple kurde d'Irak s'est épanoui. Il a bénéficié d'une large autonomie. Chose absente dans les zones kurdes des pays voisins.

Malgré la participation des Kurdes au sommet de l'État irakien (Talabani à la présidence de la République), le pouvoir arabe chiite reste méfiant à l'égard de leurs intentions réelles. Les puissances régionales (Turquie, Iran et Syrie) surveillent eux aussi ce qui se passe au Nord de l'Irak. Ils craignent que ce qui s'y déroule ne donne des idées à leurs propres kurdes. D'ailleurs, ils s'opposeraient à toute déclaration d'indépendance de ce territoire. Pour traquer et éliminer les guérilleros kurdes du PKK, l'armée turque n'hésite pas, de temps en temps, à passer outre la souveraineté irakienne.

La question du statut futur de la ville de Kirkuk est une pomme de discorde entre les Kurdes et le gouvernement central d'Irak. Les premiers voudraient l'annexer à la région autonome du Kurdistan irakien (dirigée par un gouvernement régional), alors que Bagdad s'y oppose. Les Turcomanes de la région préfèrent eux aussi le statu quo. L'enjeu est ici d'importance. Doté de cette zone pétrolifère très riche, le Kurdistan irakien deviendrait très autonome économiquement. Un tel développement priverait Bagdad d'un contrôle direct sur de précieuses ressources énergétiques et économiques et ferait faire à la zone kurde un pas de plus vers l'indépendance.
*

L'Irak connaît une crise politique majeure. Les jihadistes sont toujours tapis dans l'ombre. De plus, le jeu sectaire du gouvernement Maliki ne peut résoudre cette crise. En l'absence d'une réelle réconciliation nationale, les perdants du changement de 2003 (les Arabes sunnites) pourraient reprendre les armes et plonger le pays dans une guerre civile. La question kurde est un autre casse- à tête pour Bagdad.


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter