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Fatah : Le Congrès de la dernière chance ?

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Il a fallu attendre vingt ans pour que finalement le Fatah (acronyme inversé de Mouvement de libération de la Palestine) réussisse à ouvrir le 4 août les travaux de son sixième congrès. 



Témoignage éloquent de l'absence de vision politique de dirigeants vieux, divisés et absorbés par des querelles de personnes et des luttes de positions de pouvoir, au détriment des intérêts suprêmes de leur nation.

Le 4 août dernier, le Fatah, formation de Mahmoud Abbas (74 ans), président de l'Autorité palestinienne (PA), a finalement réussi à tenir son sixième congrès à Bethléem (en Cisjordanie). Il a fallu vingt ans pour réussir finalement à convoquer près de 2000 délégués, chargés d'élire de nouveau les principales instances du Fatah (comité central et conseil révolutionnaire). Les vingt-et-un membres du comité central du Fatah sont chargés de la gestion des affaires palestiniennes quand les cent vingt membres du conseil révolutionnaire sont de leur part dédiés à l'élaboration de sa ligne politique. La dernière fois que ces délégués étaient convoqués à cette messe remonte à l'année 1989 (à Tunis), un an après la reconnaissance d'Israël par l'Organisation de la libération de la Palestine (OLP).

Un congrès du Fatah pour presque rien

Le souverain saoudien, important bailleur de fonds de l'Autorité palestinienne (AP), ne s'est pas trompé quand il rappelait, dans sa missive aux congressistes, réunis à Bethléem, que la division des Palestiniens est «plus nuisible» que tout autre chose pour leur intérêt national. Mais chose certaine: les mea culpa de Mahmoud Abbas, sa reconnaissance des «erreurs» du Fatah et son appel aux fathaouis d'en «tirer (à leur tour) les leçons» qui s'imposent, ne seront pas suffisants pour rapprocher son mouvement des islamistes du Hamas. Pire, ce congrès ne semblait pas avoir l'élan nécessaire pour préparer le terrain à une réconciliation nationale, seule à même de ramener l'unité du peuple palestinien et d'entreprendre, unis, les négociations avec Israël, pour arriver à la création d'un État palestinien. Plusieurs éléments l'indiquaient d'entrée de jeu.

D'abord, le fait qu'il a fallu presque quatre ans pour réussir enfin à venir à bout d'une série d'obstacles propres aux Palestiniens, avant de les voir réunis à Bethléem, est en soi un signe qui ne trompe pas quant à la paralysie de la direction du Fatah.

Ensuite, à l'aide de la méthode privilégiée pour choisir les délégués et le lieu du congrès, cette messe devait fournir avant tout de couverture à la prise de contrôle du Fatah (et de l'OLP) par les proches de Mahmoud Abbas, dont Mohammad Dahlan, le controversé ancien homme fort de la bande de Gaza et le «chouchou» des Américains et des Israéliens. En choisissant une ville palestinienne, on excluait de facto tous les opposants diasporiques à «l'héritage d'Oslo». La rhétorique de ces refuzniks servait de facto la stratégie des proches de Mahmoud Abbas, puisqu'ils pouvaient ainsi contrôler les principales instances du Fatah (comité central et conseil révolutionnaire).

Encore, l'incapacité (ou l'absence de volonté de Abbas et de ses proches) de trouver une méthode de gestion des faces politique et militaire du Fatah. À preuve: sa non- refonte d'une charte datant des années 1950 et qui appelle à la «libération de l'ensemble de la Palestine» (incluant donc Israël) par le biais de la lutte armée. Une aberration par rapport à l'esprit d'Oslo, à l'Initiative de paix de la Ligue arabe (2002) et à la reconnaissance par l'OLP et son chef charismatique Arafat lui-même de l'État d'Israël, dans le cadre de la solution des deux États, l'israélien et le palestinien, vivant côte à côte en bonne intelligence. Sans oublier la renonciation de facto (lors des accords d'Oslo) du Fatah (à travers l'OLP) à la lutte armée en échange de lettres de reconnaissance réciproque avec Israël, et le combat de son AP contre des islamistes (Hamas et Jihad islamique) engagés encore dans la lutte armée contre l'État hébreu.

Si cette posture rhétorique cherche à réduire la perte de crédibilité du Fatah face à l'organisation islamiste, en se donnant l'image d'un mouvement plus patriotique (un objectif loin d'être garanti dans le contexte actuel de blocage du processus de paix), elle fait du coup du tort à sa crédibilité comme partenaire de paix. Elle offre d'un autre côté des munitions à ceux, dans le camp israélien, qui sont d'avance hostiles à la création de l'État palestinien. D'ailleurs, la coalition de droite nationaliste et d'extrême droite au pouvoir à Jérusalem n'a pas hésité à exploiter rapidement la déclaration d'Abbas à ce Congrès à l'effet que les négociations de paix ne reprendront avec Israël qu'après le gel de toute colonisation de la Cisjordanie, la libération des prisonniers palestiniens et la levée du blocus de la bande de Gaza, comme la preuve de l'absence, côté palestinien, d'une réelle «volonté de parvenir à un accord avec Israël». C'est dans ce sens que s'est exprimé le ministre israélien de l'Environnement, Gilad Erdan. Sans oublier les soupçons que cette rhétorique peut nourrir dans l'esprit des Israéliens résignés maintenant à la paix avec les Palestiniens, quant aux objectifs réels du Fatah.

Enfin, l'absence d'une réelle volonté de rajeunir un mouvement largement contrôlé par une gérontocratie qui pense que l'âge et les services rendus dans le passé au mouvement national lui confèrent un droit dû de rester aux commandes d'un parti plus que jamais divisé, tiraillé, sclérosé et largement discrédité aux yeux du peuple palestinien pour l'échec de sa stratégie politico-militaire face à l'occupation, sa gabegie, l'autocratisme de son leadership, son clientélisme, sa corruption et ses passe-droits. Sans oublier son échec à apporter la sécurité et le bien-être à une population vivant toujours sous occupation et dans un état miséreux.

Ces anciens compagnons de route d'Arafat étaient là pour également aider à l'élection de leur homme «fort», Mahmoud Abbas, à la tête du Fatah et pour permettre de garder les principales instances décisionnelles du mouvement (dix-huit des vingt-trois postes du comité central et quatre-vingt des cent trente postes du conseil révolutionnaire) sous le contrôle ferme d'Abou Mazen (nom de guerre du président de l'AP) et de ses partisans. C’est ce dessein qui explique pourquoi les congressistes ont couronné un Abbas, seul en lice, malgré le fait qu’il n’a ni fait avancer les revendications nationales palestiniennes, ni ramené l’union parmi son peuple.

*

Décidément, le Congrès du Fatah, en ce mois d'août, était à plusieurs titres un Congrès de la dernière chance pour un mouvement qui donnait déjà plusieurs symptômes d'une maladie chronique. Contrairement à ce qu'exigeait le nouveau contexte local (palestino-israélien) et international (les engagements fermes d'Obama lors de son discours historique du Caire) («Barack Hussein Obama : Recherche désespérée de partenaires au Moyen-Orient») , en termes de modernisation du discours, de dépoussiérage des méthodes de lutte privilégiées, de rajeunissement de sa direction, Mahmoud Abbas et sa garde rapprochée ont visiblement préféré «insulter l'avenir», en privilégiant les ambitions d'une gérontocratie passéiste et idéologue au détriment des intérêts de son propre mouvement. Accélérant ainsi son déclin comme mouvement populaire au profit du Hamas, et renforçant les divisions inter-palestiniennes, en attendant un énième épisode d'affrontement avec le parti islamiste. Au grand malheur du peuple palestinien et de la cause de la paix israélo-palestinienne.


* Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne. Image : imemc.org


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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