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Israël : Dividendes de la paix avec la Syrie

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
La guerre des Six-Jours en 1967 a accouché d'une situation de ni paix ni guerre entre la Syrie et Israël. Depuis quarante-deux ans maintenant, Damas continue de réclamer de l'État hébreu le retour de son Golan occupé depuis cette guerre préventive. Conformément au droit international. Pour Damas, en cas de non retour dans son giron de ce territoire occupé, point de paix avec Israël. Conclure une telle paix définitive est en revanche dans l'intérêt stratégique de Jérusalem.



Un adage diplomatique levantin veut qu'on puisse gagner la guerre contre la Syrie, mais qu'on ne puisse vivre en paix sans elle. Il suffit de se remémorer ce qui s'est passé à ce jour au Moyen-Orient, depuis la guerre des Six-Jours (et même avant), pour se rendre compte de la justesse d'un tel adage.

Israël est sorti victorieux de tous les conflits classiques qu'il avait engagés contre ses voisins arabes, en raison de sa supériorité militaire et de ses alliances internationales, bien avisées chaque fois. Il n'a en revanche jamais pu vivre en paix avec la plupart de ses voisins. Il a fallu attendre la signature historique des accords de paix de Camp David (1978), sous auspices américaines, avec l'Égypte de Sadate pour qu'enfin sa frontière Sud (avec le pays arabe le plus puissant militairement à l'époque) devienne sécuritaire. Situation renforcée quelques années plus tard à sa frontière Est, après la signature des accords de paix avec la Jordanie. Mais la frontière nordique de l'État hébreu est demeurée inamicale et source de multiples menaces. C'est là où Tsahal, la puissante armée israélienne, a connu la défaite à deux reprises (2000 et 2006). Toujours face au même ennemi, le Hezbollah libanais. Une situation démoralisante pour le moral de troupes souvent habituées à la victoire face à des armées ennemies classiques.

Les succès militaires remportés, de façon éclatante, par les miliciens chiites libanais à ces deux occasions, grâce à la doctrine, aux tactiques et règles d'engagement asymétriques, risquent de donner des idées à leurs frères d'armes palestiniens du Hamas et du Jihad islamique, confrontés eux aussi à la puissante machine de guerre des forces d'occupation israélienne.

Malgré la disproportionnalité du rapport des forces militaires entre les puissances israélienne et syrienne, Jérusalem n'a jamais pu plier Damas à sa volonté. Une situation qui ne pourrait se présenter à court ou moyen terme. Et pour cause.

La Syrie n'a cessé, depuis sa défaite lors de la guerre préventive des Six-Jours (juin 1967), de réclamer le retour à la mère patrie du Golan. Territoire annexé en 1981 par Israël. Une violation caractérisée du droit international. D'où la non-reconnaissance de cette annexion par la communauté internationale. La Syrie a fait de la récupération de ce territoire un des objectifs majeurs de sa politique étrangère. Elle ne peut faire autrement pour notamment des raisons de sécurité. Sa capitale, Damas, est à portée des obus qui, en cas de nouveau conflit, pourraient être lancés à partir des hauteurs du Golan. À cet aspect sécuritaire s'ajoute une dimension nationaliste. Tant que ce territoire demeure occupé, la blessure de la nation syrienne restera béante. Rendant impossible tout accord de paix entre les deux pays.

Jouer l'effet de la montre n'y changera rien. On l'a vu avec Ehud Barak, l'ancien Premier ministre israélien, qui, faute de courage politique, a fait traîner les choses, sans faire avancer le moindre intérêt national. Tout en faisant rater à son pays l'occasion historique de la signature d'un accord de paix définitif en bonne et due forme avec Hafez Al-Assad, sous le parrainage du président américain d'alors, William J. Clinton. Tous ceux qui avaient suivi les péripéties de cette affaire se rappellent du dépit du mourant Lion de Damas et de la colère à peine contenue d'un Clinton voyant là le prix Nobel de la paix lui filer entre les doigts. La même méthode sera encore utilisée par le même Premier ministre avec les négociateurs palestiniens, avec les résultats désastreux que l'on sait pour son pays.

Le geste théâtral du candidat likoudnik Benjamin Netanyahou aux élections générales de 2009, à l'effet de planter un arbuste dans le Golan et son adresse à son propre fils (et à travers lui à la jeunesse de son pays) pour lui faire comprendre qu'Israël n'évacuera jamais le Golan, ne pourra rien changer à la revendication territoriale légitime de la Syrie. Conformément au droit international. L'entêtement de ce dirigeant de droite nationaliste ne fera pas plier Damas.

Maintenant qu'il est élu, on est en droit de s'attendre du nouveau Premier ministre israélien plus de réalisme que de la part d'un candidat à une élection générale. N'a-t-il pas dit lui-même pendant cette campagne électorale qu'il a changé et qu'il a «appris de ses erreurs». D'ailleurs, une posture pragmatique n'est pas contraire à l'intérêt national israélien.

Israël est en danger de non paix

Signer un accord de paix global et définitif avec la Syrie est dans l'intérêt national de l'État hébreu. Plus Jérusalem traînera les pieds, plus élevée seront le prix et la contrepartie d'un tel accord. Pourquoi ? L'invasion américaine de l'Irak en 2003 a débarrassé Israël de son principal ennemi arabe, à la grande satisfaction des milieux likoudniks ici (le Premier ministre d'alors Ariel Sharon en tête) comme aux États-Unis, en Europe et en Australie. Mais, cette satisfaction était de courte durée. Un effet pervers de ce conflit est venu changer l'équation régionale pour Israël, les États-Unis et le reste de l'Occident. Sans oublier les puissances arabes sunnites du Moyen-Orient («Barack Hussein Obama. Recherche désespérée de partenaires au Moyen-Orient»)

L'invasion de l'Irak et la chute du régime de dictature de Sadam Hussein a débarrassé Téhéran de son puissant ennemi traditionnel. Un pays qui lui avait livré, dans le passé, la plus longue guerre qu'ait connue le Moyen-Orient contemporain (1980-1988). La chute du raïs baathiste s'est ajoutée à la chute d'un autre régime hostile, situé cette fois à sa frontière Est, «l'émirat islamique» d'Afghanistan (2001) («Les 100 jours d’Obama et le Moyen-Orient»)

L'invasion américaine de ces deux pays limitrophes de l'Iran et les ratés de la gestion (ou absence de gestion effective) de l’après-dictature laïque ou religieuse ont plongé ces deux pays, dévastés par des décennies de guerre et/ou de sanctions onusiennes, dans le chaos. C'est le règne de l'anarchie. Plus personne n'est en sécurité nulle part. Plusieurs se sont servis de cette situation de chaos général pour se livrer à des actes crapuleux (racket, viol, tueries, kidnapping, etc.), attiser la haine confessionnelle, chasser des gens de leur quartier et/ou de leur travail ou maison pour en prendre le contrôle…

Une aubaine pour les fantassins de la «Maison du Guide suprême» Ali Khamenei, le chef de l'État iranien. Sans oublier ses leviers notamment irakiens. Ces forces attendaient leur heure pour prendre en charge la situation notamment en Irak. En contribuant à mettre de l'ordre localement, les Iraniens se sont assuré une posture de puissance jamais connue depuis plus d'un siècle. Dorénavant, il faudrait compter avec eux. Dans l'impuissance totale des troupes américaines dans la région. Des forces réduites à observer l'avancée des pions iraniens dans l'échiquier irakien et au-delà.

En mettant le pied en Irak, la jonction iranienne se faisait avec l'allié traditionnel syrien. L'alliance avec Damas est vieille de presque trente ans. Elle était dans le passé dirigée contre le baathiste Saddam Hussein, l'ennemi juré des baathistes syriens. Chacune des deux ailes historiques du parti Baath, né en Syrie, disputait à l'autre le titre de leader de la «nation arabe».

L'Iran a profité du dépit de Damas notamment pour la perte du Golan pour cultiver sa bienveillance. Une condition nécessaire pour qu'elle puisse mettre le pied au Liban, l'arrière-cour de la Syrie durant plusieurs décennies. La signature avec l'Iran d'un accord de sécurité et d'alliance stratégique, et son corollaire économique, étaient les bienvenues dans une Syrie mise sous double pression américaine et israélienne, et plongée dans une grave crise économique. Les menaces rhétoriques de «changement de régime» à Damas et les sanctions économiques américaines, sous George W. Bush, ont poussé ces deux pays à renforcer leur alliance en vue de contrer la stratégie régionale de Washington et de Jérusalem.

C'est dans ce cadre qu'entre le soutien politique, financier et militaire apporté par la Syrie et (surtout) l'Iran d'abord au Hezbollah libanais, puis au Hamas et au Jihad islamique palestiniens. Ce parapluie a largement permis aux miliciens chiites d'administrer une défaite cinglante à la puissante Tsahal, à deux reprises. La première fois quand ils ont chassé l'armée israélienne de la presque totalité du Sud du Liban en 2000, après presque vingt ans d'occupation militaire. La seconde, lors de la guerre de 2006, quand Israël n'a réussi à atteindre aucun de ses objectifs politiques et militaires initiaux. Tout en enregistrant un nombre de pertes humaines jugé «inacceptable» par la population israélienne. Provoquant le retrait précipité des troupes du Liban, la démission de plusieurs responsables politiques et militaires et la formation d'une commission d'enquête.

Grâce à ces succès militaires éclatants, le Hezbollah a renforcé sa position au sein de l'échiquier politique libanais («Élections libanaises. Un système politique captif des jeux d’influence»).  Il est dorénavant perçu comme le protecteur non seulement de la communauté chiite (la plus importante du pays), mais de la souveraineté nationale face à un Israël perçu comme une menace pour la sécurité et la souveraineté du Liban, à cause du passé récent des interventions israéliennes. Sortant ainsi du ghetto chiite dans lequel était enfermé un autre mouvement chiite (plus ancien) du nom d'Amal (Espoir). Dorénavant, plus rien ne peut se faire sans lui (encore moins contre lui). Ce repositionnement est une bonne nouvelle pour la Syrie, et surtout pour l'Iran.

Le Hamas et le Jihad, deux mouvements islamo-nationalistes sunnites, luttent contre l'occupation militaire israélienne. À ce titre, ils bénéficient eux aussi du soutien et de l'aide multiforme de Damas et de Téhéran. Si une partie du leadership du Hamas demeure dans les territoires palestiniens occupés, son aile politique et son chef, Khaled Meshaal, opère à partir de son quartier général situé à Damas. Lui s'occupe principalement du volet «diplomatie et politique étrangère» de son mouvement. Quand la direction de l'intérieur se consacre, d'une part, à la lutte asymétrique contre les forces d'occupation (à l’aide des Brigades Azzedine al-Qassam) et à la lutte politique inter-palestinienne.

La montée en puissance du Hamas dans les territoires occupés et le Hezbollah au pays du Cèdre n'a pas manqué d'inquiéter Ryad et Le Caire qui voyaient là des signes avant-coureurs de l'effritement du «condominium» Saoudo-Égyptien sur le monde arabe («Moyen-Orient : un axe israélo-arabe contre l’Iran?»). Comme ces mouvements politico-militaires sont deux alliés de l’Iran, ces puissances sunnites voyaient dans leur ascension le signe d'un expansionnisme iranien au Moyen-Orient. Une inquiétude qui se renforce (côté régimes arabes sunnites) dans le contexte d'une «rue arabe» remontée contre des dirigeants accusés d'avoir abandonné les Palestiniens à leur triste sort face à une puissante machine de guerre brutale.

Du «nouveau Moyen-Orient» dont a accouché la débâcle américaine en Irak, l'Iran est rapidement sorti grand vainqueur. Au lieu de voir un «changement de régime» passer par là, Téhéran est au contraire devenu un acteur incontournable pour que les États-Unis puissent stabiliser plusieurs théâtres de crises régionales (Afghanistan, Irak, Liban, territoires palestiniens). Dans le cas touchant Israël en particulier, ses leviers palestiniens et libanais sont capables de lui compliquer singulièrement la tâche de sécurité de son territoire et de sa population civile et militaire.

Maintenant que les déclarations bellicistes et antisémites du président Mahmoud Ahmadinejad quant à l'État d'Israël sont connus de tous («Iran. Les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad») les inquiétudes israéliennes quant à l'hypothèse d'un Iran nucléaire sont jusqu'à un certain point compréhensibles.

Pour contenir efficacement la projection de la puissance iranienne dans le Grand Moyen-Orient, des attaques préventives de l'aviation et de la marine israéliennes contre des sites nucléaires, dont celui de Nathanz (avec ou sans appui ou facilités américains ou saoudiens) se révéleraient contre-productives. Ils ouvriraient la boîte de Pandore dans l'ensemble de la région. Menaçant à la fois les troupes, les facilités, les intérêts américains ainsi que leurs alliés arabes au Moyen-Orient. Même Israël et les intérêts juifs et israéliens aux quatre coins du monde pourraient être ciblés en guise de représailles. Alimentant un peu plus l'antisémitisme en Occident notamment parmi les importantes minorités islamiques. Sans oublier les jihadistes qui en feraient leur chou gras, malgré leur haine des chiites considérés comme hérétiques.

Pour éviter ces conséquences fâcheuses, notamment pour le protecteur américain, Israël pourrait agir autrement, dans le cadre de la légalité internationale, tout en réussissant à éloigner efficacement la menace iranienne de ses rives. Comment?
N'oublions pas que c'est à cause de l'enlisement du processus de paix israélo-arabe que l'Iran a vu s'ouvrir devant lui un large boulevard arabe. Tant et aussi longtemps que ce conflit ne trouve pas d'issue définitive et acceptable pour les parties arabes (sans oublier celle israélienne), Téhéran continuera à avancer ses pions dans le l’échiquier arabe. Aux dépens des intérêts d'Israël et des puissances arabes sunnites.

La Syrie est un des volets essentiels de toute paix israélo-arabe. Conclure la paix définitive avec Damas (en échange de la rétrocession du Golan) présente plusieurs avantages du point de vue de l'intérêt de l'État hébreu où il peut se tourner. D'abord, en Syrie. La frontière avec Israël deviendrait, pour la première fois depuis plus de soixante ans, pacifiée. Une paix froide entre les deux pays s'installerait (une variante du modèle égyptien), avant qu'une normalisation complète de leurs relations (incluant la culture et les affaires) ne se mette en place. Comme le quartier général de la représentation diplomatique du Hamas est situé à Damas, cet accord de paix contribuerait à faire «évoluer» la position palestinienne. Évidemment, Israël devrait en parallèle tâcher de conclure un accord de paix définitif et juste avec les Palestiniens.

Ensuite, au Liban. La conclusion d'une paix définitive et globale avec Beyrouth, en échange du retrait des derniers territoires encore occupés (fermes de Chabaa) et du respect de la souveraineté libanaise, couplée avec la paix syrienne, rendrait la position du Hezbollah précaire. Pour pouvoir continuer d'exister comme une entité politique légitime, cette force chiite devrait dans ce nouveau contexte se départir de sa milice et se contenter du rôle d'un parti politique légal. Évidemment, tout accord de paix avec le Liban devrait inclure une clause protégeant en tous temps les cadres et les miliciens de la formation chiite contre toute poursuite judiciaire ici et à l'étranger.

Enfin, en Iran. Conclure la paix avec la Syrie (en plus du Liban et des Palestiniens) priverait Téhéran d'importants leviers et arguments de pénétration du monde arabe. La zone d'influence de l'Iran se retrouverait ainsi réduite comme peau de chagrin. L'argument de l'arabisme pourrait dans ces nouvelles conditions revenir à l'avant-scène du débat public pour pousser l'Iran dans son ghetto persan. Tout en éloignant géographiquement les mollahs de la rive méditerranéenne et des frontières israéliennes, la nouvelle situation pourrait faciliter la formation d'une alliance arabo-israélienne contre les ambitions géopolitiques de la République islamique. L'échec dans ce contexte de «la politique arabe» des idéologues iraniens pourrait être utilisé par leurs adversaires pragmatiques («Iran : Mir-Hossein Moussavi, un dirigeant réformateur?») à l'intérieur comme à l'extérieur du pouvoir théocratique pour les défaire. Éloignant au passage le spectre d'une conflagration régionale destructrice.

***

Le conflit israélo-syrien a assez duré. La conclusion d'un accord de paix global et définitif avec Damas (en échange de la rétrocession du Golan syrien) est pourtant dans l'intérêt de l'État hébreu. C'est notamment un des moyens les mieux indiqués pour contrer le déploiement de la puissance iranienne à ses frontières.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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