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Moyen-Orient : un axe israélo-arabe contre l'Iran ?

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Décidément, le pays des mollahs fait peur aux puissances sunnites du monde arabe. D'où un certain rapprochement de facto, du moins, avec l'État hébreu. Si celui-ci y trouve son compte, sa «politique palestinienne» viendra limiter l'efficacité d'un tel rapprochement.



Grâce à sa «politique arabe» des dernières années, la République islamique d'Iran a vu son influence s'affermir dans l'ensemble du monde arabo-musulman («Iran. Les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad»). Les ratés de l'invasion puis de l'occupation américaines en Irak et en Afghanistan ont été du pain béni pour Téhéran.

L'ordre arabe traditionnel n'est plus

À cause de l'hostilité ou de l'indifférence (ou des deux) des principales puissances arabes sunnites à la lutte contre Israël de mouvements islamo-nationalistes, tels le Hamas et le Jihad islamique en Palestine occupée, ou le Hezbollah libanais (2006), les opinions publiques arabes n'avaient pas hésité, quand l'occasion se présentait, de montrer leur exaspération. L'appui inconditionnel de George W. Bush à Israël n'avait fait que jeter un peu plus d'huile sur le feu de l'anti-américanisme. Au grand bonheur de la République islamique.

Jusqu'au début des années 1970, le leadership politique du monde arabe était l'objet d'âpres luttes entre deux sensibilités, le nationalisme arabe et le pétro-conservatisme. Si le raïs Nasser avait réussi jusqu'à la défaite de 1967 (face à Israël) à préserver le leadership égyptien sur la «nation arabe», son pays exsangue n'était plus, depuis, en mesure de résister à la vague pétro-conservatrice. Depuis, c'était l'Arabie saoudite qui fixait, dans les faits, l'ordre du jour arabe. Manne pétrolière à l'appui.

La montée en puissance des forces islamistes, au détriment de la gauche, dans la plupart des pays arabes, était une bonne nouvelle pour Riyad. Elle qui avait, dès les années 1950, œuvré notamment au renflouement des caisses de formations conservatrices, telle la Confrérie des Frères musulmans en Égypte. La maison-mère des mouvements islamistes sunnites. Aidés notamment par la contribution multiforme de cette force idéologique, la plupart des régimes autocratiques et conservateurs arabes ont réussi à venir à bout ou à domestiquer leur opposition progressiste.

Ayant échoué à la fois à récupérer des terres spoliées ou à protéger leur peuple contre des agressions extérieures (malgré les montants colossaux engloutis dans les dépenses militaires et de sécurité), ou encore à apporter le développement économique et la justice social, les régimes arabes ont vu leur légitimité se lézarder.

Avec la guerre préventive déclenchée illégalement, par George W. Bush contre l'Irak et le vide régional qui s'en est suivi au Moyen-Orient, pour absence d'un Irak occupé, un boulevard s'est subitement ouvert devant les fantassins de la «Maison du Guide suprême» de l'Iran voisin. En œuvrant au démantèlement de l'État irakien, les néoconservateurs américains avaient offert de fait l'Irak sur un plateau d'argent à son ennemi traditionnel iranien. Faisant de ce dernier une puissance régionale redoutable.

Avec le chaos qui a suivi la chute du régime baathiste du tyran Saddam Hussein et le démantèlement de l'État, l'Irak s'est trouvé plongé dans une situation d'insécurité extrême. À cause de la mesure idéologique aveugle de «dé-baathification» totale (c'est-à-dire l'expulsion de tout Irakien membre du parti Baath) des différents services publiques (forces de sécurité, justice, administration publique, administration territoriale, système d'éducation, santé…), le pays majoritairement Arabe chiite s'est, d'un seul coup, trouvé largement privé d’une élite formée largement d'Arabes sunnites. Dans un tel contexte, le pays ne pouvait faire face à l'anarchie qui se développait.

Les rancœurs des opprimés chiites et kurdes du passé aidant, la boîte de la vengeance s'est ouverte. Détruisant la fabrique sociale irakienne et faisant plus de cent mille victimes. Pas un jour ne passait sans que de nouvelles victimes s’ajoutent au décompte macabre. De plus, plus d'un million d'Arabes sunnites sont poussés à l'exil. Pour couronner le tout, des jihadistes d'Al-Qaïda et des combattants arabes free-lance trouvaient dans ce pays démoli le théâtre idéal pour leur équipée meurtrière contre les forces d'occupation et leurs alliés irakiens.

Pour un pays comme l'Iran, porté par une ambition impériale, une telle ambiance irakienne était la bienvenue.. Elle allait lui faciliter la tâche. Grâce à la fois à ses alliés kurdes et chiites (surtout ces derniers), maintenant au gouvernement à Bagdad, aux milices chiites de ses alliés et à ses propres unités dépêchées sur place, Téhéran contrôlait l'ordre politique dans ce pays. Dorénavant, rien ne pourrait s'y passer contre la volonté (et les intérêts) de Téhéran. Au moindre signe d'hostilité américaine, elle pourrait compliquer le jeu américain.

Vu des puissances Arabes sunnites, ces développements géopolitiques sont de mauvais augure pour l'ordre régional arabe. La décision d'Obama de rapatrier ses soldats d'Irak («Les 100 jours d’Obama et le Moyen-Orient») ne pouvait tomber plus mal pour ces dictatures impopulaires. Elle devrait, à leurs yeux, renforcer encore davantage la mainmise iranienne sur cet important pays. Faisant face là encore à une impuissance et à un vide arabes incompréhensibles pour leurs peuples. Sapant encore davantage le peu de ce qui leur restait de légitimité.

Pire encore du point de vue de ces régimes, si d'aventure les mollahs se dotaient de l’arme nucléaire, ils sanctuariseraient leur pays contre toute agression extérieure. Également, ils dicteraient leur volonté à leurs voisins dans les domaines de politique domestique, de politique étrangère et de défense. La zone maritime du Golfe deviendrait à toute fin pratique leur mer intérieure. Le Conseil de coopération des États du Golfe, mis en place pour principalement protéger les intérêts saoudiens, deviendrait de facto leur chambre de résonnance. Du coup, l'ordre régional changerait radicalement. Et l'Arabie saoudite verrait sa vulnérabilité stratégique exposée au grand jour. Au grand bonheur de sa minorité chiite, opprimée depuis près d'un siècle par les zélotes wahhabites.

Au Moyen-Orient, un autre pays est hautement préoccupé par l'ascension irrésistible de l'Iran. Et pour cause.

Les craintes d'Israël

Fort de la plus importante puissance de frappe militaire au Moyen-Orient, arsenal nucléaire à l'appui, Israël était craint pas ses voisins. Les incursions répétées de sa puissante aviation au Liban, ses opérations ponctuelles dans la Syrie voisine étaient un rappel pour tous du rapport de forces régional.

Pour garder tel quel cette balance de pouvoir militaire régional, il fallait pour Israël conserver le monopole de l'arme nucléaire au Moyen-Orient. Conformément à la «doctrine Ben Gourion» en matière de sécurité nationale. C'est cette doctrine stratégique qui a motivé la décision israélienne de détruire l'installation nucléaire irakienne «Osirak», au début des années 1980. C’est au nom de cette même doctrine qu’Israël est aujourd'hui déterminé à empêcher l'Iran d'accéder au club-select des puissances nucléaires. En raison des différentes déclarations négationnistes et bellicistes du président iranien Mahmoud Ahmadinejad à l’effet d’annihiler Israël, l’inquiétude de ce pays est compréhensible.

Des limites d'un front Israélo-Arabe hostile à l'Iran

Devant ce qui est perçu comme une menace iranienne sérieuse, les dirigeants israéliens et arabes ont là un terrain opportun d'une entente de facto, à défaut d'une alliance stratégique assumée officiellement. D’ailleurs, la menace iranienne est intégrée, de leur point de vue, dans une conception plus large des menaces puisqu’elle est liée à un danger plus global, l’islamisme. Les dirigeants arabes et israéliens sont conscients qu'un Iran nucléaire mettrait un terme notamment à l'ordre régional des trente dernières années. Une architecture régionale marquée par une domination militaire israélienne, et du côté arabe stricto sensu par une «domination» saoudienne. Les manœuvres de Saddam Hussein jusqu’à la guerre de 1991 n’y ont finalement rien changé.

Si la situation d'un pays comme l'Arabie saoudite est très délicate à cet égard, il en va autrement pour l'Égypte. Cette puissance trouve plusieurs avantages à la formation d'un tel front anti-iranien. Elle conforte son image de fidèle allié des États-Unis et d'Israël. Elle renforce sa position face au pays des mollahs. Elle s'impose comme principal protecteur de l'ordre arabe traditionnel. Avec toutes les dividendes d'un tel positionnement.

Mais la formation d'un tel front avec l'État hébreu n'est pas une chose aisée dans le contexte actuel de l’opinion publique arabe. Les images quasi-quotidiennes d'une population palestinienne soumise à une répression militaire brutale dans les territoires occupés, ne sont pas de nature à plaider en faveur d'un rapprochement avec Israël. Son récent conflit avec le Hezbollah libanais (2006), avec son lot de destruction et de victimes civiles, n'aideront pas non plus la position de rapprochement de dirigeants arabes devenus plus disqualifiés que jamais.

Un tel rapprochement ne manquera pas d'être exploité par les islamistes arabes en général et leur aile jihadiste en particulier, pour notamment drainer de nouvelles vocations sacrificielles. Évidemment, l'Iran «encouragera» toute déstabilisation de ces régimes impopulaires. Sa surenchère islamique visera là à gommer son identité perse et son caractère national chiite par rapport à un monde majoritairement arabe-sunnite.

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L'ascension fulgurante de l'Iran a réussi l'exploit de rapprocher les positions des dirigeants arabes sunnites et israéliens. Mais la formation de tout front anti-iranien avec l'État hébreu dans l'état actuel sera problématique pour les puissances sunnites, à cause de l'occupation israélienne des territoires palestiniens.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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