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Maroc. Les dix années de transition politique sous Mohamed VI

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
En 1999, Mohamed VI devient nouveau roi du Maroc. Son prédécesseur, Hassan Il, avait dirigé le pays d'une main de fer durant presque quatre décennies. Depuis, s'est écoulée une décennie riche de développements sociopolitiques et de choix de politique étrangère et de défense.



La jeunesse du nouveau souverain, sa formation moderne et sa non-implication dans l'élaboration des politiques répressives et néolibérales fondamentales de l'ère hassanienne lui attiraient d'emblée les faveurs populaires. D'où l'impatience de le voir arriver aux affaires et tourner une «page Hassan II» liée notamment aux violations systémiques des droits humains.

Limites d'une campagne de charme

Charmées par la campagne royale de communication et de relations publiques des deux premières années, de larges franges de la classe moyenne urbaine notamment rêvaient de voir le jeune roi rompre avec le conservatisme hérité du régime de son prédécesseur. Mais c'était sans compter avec le poids écrasant des pesanteurs sociales et politiques du pays. Sans oublier l'arrivée aux affaires, en compagnie du roi, de «quadras» pour la plupart inexpérimentés. Une situation qui explique en partie la prise de certaines décisions controversées en matière de politique étrangère et de défense.

L'amateurisme de plusieurs d'entre eux apparaît lors d'épisodes comme au moment du conflit avec l'Espagne à propos de l'îlot Persil (ou Leïla) et la «capitulation» finalement face aux intérêts de pêche espagnols (2002) et plus récemment à l'occasion de la rupture des relations diplomatiques avec l'Iran (2009)! Sans oublier la précipitation à collaborer à la «guerre contre le terrorisme» du controversé George W. Bush et la négligence du rôle traditionnel du Maroc comme intermédiaire entre les parties israélo-arabes encore en conflit.

Parmi les décisions avisées de Mohamed VI figure la révision du droit de la famille. Une réforme qui a amélioré le statut de la femme dans la société et renforcé ses droits. Même si les secteurs conservateurs au sein de l'institution judiciaire résistent toujours à l'application de cette législation progressiste, cette réforme est une étape importante de la modernisation de la société. Le principe de quotas féminins imposé au sein du Parlement est une autre bonne décision royale à même de renforcer la participation de la Marocaine au débat public au sein de cette enceinte.

Ces mesures libérales ont eu l'aval des milieux libéraux, féministes et de gauche. Si plusieurs forces sociales conservatrices se sont opposées au projet de réforme du droit de la famille, elles n'ont en revanche pas condamné totalement la mesure des quotas féminins. Le courant islamiste a profité du débat public autour de ces questions culturelles pour se présenter en tant que seul (sinon principal) défenseur des valeurs traditionnelles de la société. L'enjeu pour lui était d'élargir sa base sociale. Ces épisodes ont montré combien la société était plurielle et polarisée.

Serrer la vis

La forte mobilisation sociale des forces conservatrices hostiles à la modernisation du statut de la femme ajoutée aux attentats terroristes à Casablanca ont sonné comme un rappel pour tous. C'est le moment du retour en force de l'aile sécuritaire au sein du régime. Impressionnée par le succès des mobilisations populaires des islamistes, la gauche royale est devenue nerveuse à l'idée de perdre du terrain. Les attentats terroristes ont de leur part achevé de jeter du trouble dans ses rangs. D'où les appels d'alors de plusieurs ténors de l'USFP et du PPS à une alliance avec les milieux sécuritaires contre les islamistes. Certains ont même plaidé en faveur de l'interdiction pure et simple du parti islamiste PJD. En vain.
Ces appels politiques à un alignement sécuritaire s'expliquent également par les craintes de la gauche gouvernementale de voir le mécontentement populaire se traduire par un raz-de-marée islamiste lors des élections municipales et législatives. Un développement qui ne s'est réalisé ni aux élections législatives de septembre 2007, encore moins aux élections locales de juin 2009.

Contrairement aux promesses suscitées par l'arrivée de la gauche traditionnelle au gouvernement, celle-ci n'a réussi ni à démocratiser le régime autoritaire hérité, ni à lutter contre la corruption ou améliorer les conditions de vie des plus nombreux. Au lieu d'être une période de passage entre un régime autocratique et un autre démocratique, la dite «transition démocratique» marocaine s'est en fait révélée un outil politique de la rhétorique des nouveaux cooptés par la couronne. Un artifice qui permet également au pouvoir de sauver les apparences vis-à-vis de l'Occident. Depuis, c'est la transition vers nulle part qui fonctionne à plein régime au bénéfice de ses promoteurs et bénéficiaires.

Avec une Constitution héritée du règne précédent, le Parlement demeure une chambre d'enregistrement, le gouvernement applique les décisions royales et la justice reste dépendante de l'exécutif. Avec une telle loi fondamentale, point de démocratisation du régime et point de réhabilitation de la gauche gouvernementale. Du pain béni principalement pour l'opposition islamiste et accessoirement pour la gauche marxiste.
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Dix ans se sont déjà écoulés depuis l'accession de Mohamed VI au pouvoir. Les espérances du début ont rapidement cédé la place à la déception de larges secteurs de la population. Si la monarchie a entrepris des réformes progressistes notamment au niveau du droit de la famille, elle a gardé tel quel le régime autoritaire hérité des dernières années du règne précédent. Au grand dam des démocrates et de la communauté des droits humains.


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Chronique
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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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