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Iran : Barack Obama à l'épreuve de la réélection d'Ahmadinejad

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Au lendemain du 12 juin dernier, Mahmoud Ahmadinejad est officiellement déclaré vainqueur à l'élection présidentielle. Un résultat contesté notamment par une partie du peuple iranien. 



Avec la répression sanglante qui s'est abattue sur des contestataires pacifiques dans le pays des mollahs, la pression s'est accentuée à Washington sur Barack Hussein Obama pour qu'il prenne des mesures de rétorsion contre l'Iran. 

Étant bien entouré et connaissant le passé tumultueux des relations irano-américaines, ce président a su jusqu'à présent résister à ces coups de sang. À raison.

La veille de l'élection présidentielle iranienne du 12 juin dernier, les puissances occidentales et Arabes-sunnites espéraient secrètement voir le président sortant mordre la poussière devant un candidat «présentable» comme Mir Hossein Moussavi («Mir Hossein Moussavi, un dirigeant réformateur?»). Mais c'était sans compter avec les inquiétudes «existentielles» du régime de la République islamique dans un environnement régional de plus en plus hostile à son égard («Iran: les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad»).

Si «l'effet Hussein Obama» («Obama en Égypte: les enjeux de sa visite») a opéré dans une certaine mesure lors des élections législatives libanaises («Élections libanaises. Un système politique captif des jeux d'influence»), il a montré dans une certaine mesure ses limites dans le pays des mollahs.

Une partie de l'opinion publique iranienne a montré pacifiquement son mécontentement de voir Mahmoud Ahmadinejad se succéder à lui-même. Avec la sortie du Guide suprême de la République de son rôle traditionnel d'arbitre entre les factions du pouvoir en compétition, l'institution de la guidance suprême sort affaiblie. La répression sanglante des manifestants pacifiques a achevé d'affaiblir la légitimité de la République islamique («Sortie de crise en Iran»).  Les accusations portées contre des puissances occidentales ou de journalistes iraniens ou étrangers à l'effet que ce sont eux qui alimenteraient le feu de la contestation politique domestique ne changeront rien à cette dynamique oppositionnelle qui vient de franchir un cap, avec ses martyrs (dont Neda Agha Soltan n'est que la plus célèbre icône), sa rhétorique et ses symboles à l'appui.

Devant les images «volées», par des «Youtubers», à la censure d'un régime tatillon et qui montraient combien la main bassidji était lourde face à des contestataires pacifiques, la pression politique et médiatique n'a cessé de s'accentuer sur Barack Obama pour le pousser à faire marche arrière et de changer de politique étrangère face à ce pays.

La «politique iranienne» de Barack Obama

Le président américain ne s'est jamais caché quant à sa volonté de normaliser les relations entre son pays et la «République islamique» d'Iran. C'est pourquoi il n'a cessé d'envoyer aux mollahs de Téhéran (ainsi qu'à leur peuple) des signes de sa volonté d'ouverture. Du point de vue de l'ancien travailleur communautaire, le réchauffement des relations entre les deux parties passerait nécessairement par la création d'un climat psychologique de confiance mutuelle. Un tel environnement serait susceptible de favoriser une négociation constructive. Les objectifs principaux visés ici du côté américain seront deux: d'abord l'arrêt du programme nucléaire iranien; ensuite la suspension de l'appui financier, militaire, politique et diplomatique accordé aux organisations islamo-nationalistes au Liban (Hezbollah) et dans les territoires palestiniens occupés par Israël (Hamas islamique et Jihad islamique). Deux objectifs rejoignant de facto deux intérêts nationaux israéliens.

Barack Obama est conscient que pour réussir à convaincre Téhéran de serrer la main qu'il lui tend depuis son élection en novembre dernier, il n'a pas intérêt à faire quoi que ce soit qui puisse mécontenter le Guide Suprême. Un autre écueil à éviter pour lui est celui d'apparaître comme quelqu'un qui s'ingère dans la politique domestique iranienne.

En cela, il a montré trois qualités essentielles pour un dirigeant américain à la hauteur du défi iranien. D'abord, il a bien assimilé les leçons de relations irano-américaines tumultueuses. Il y a un peu plus d'un demi-siècle, les États-Unis, aidés de leur allié britannique, avaient tué dans l'œuf l'expression de la volonté populaire iranienne.
En renversant le nationaliste Premier ministre Mohammed Mossadeq (1953) pour restaurer l’impopulaire monarchie despotique des Pahlavi, ils se sont discrédités pour une longue période aux yeux du clergé et de l'intelligentsia iraniens, et même au-delà dans le reste du Moyen-Orient. Une aubaine pour les forces anti-américaines dans la région et les visées hégémoniques soviétiques d’alors.

Dorénavant, l'image des États-Unis ne sera plus celle d'une puissance bienveillante à l'égard de l'émancipation des peuples. Pour les opinions publiques, le pays de Woodrow Wilson sera dorénavant synonyme de puissance impérialiste et prédatrice des ressources naturelles des pays musulmans, avec une longue série d'interventions dans leur politique intérieure.

C'est pourquoi le souvenir douloureux du renversement de Mossadeq restera toujours vivace dans la mémoire des Iraniens comme le symbole par excellence de l'humiliation de tout un peuple aux mains d'une puissance occidentale. Ni celui qui allait devenir l'Ayatollah Ruhollah Khomeiny ni ses compagnons et héritiers ou encore l'intelligentsia n'ont oublié le régime inique de privilèges accordé par le tyran réinstallé au pouvoir à Téhéran à ses maîtres occidentaux en général et américains en particulier. Des privilèges accompagnés de nombreuses mesures vexatoires pour «l'honneur national» du peuple iranien.

Ce souvenir humiliant n'a pas tardé à être utilisé par l'opposition politique comme un moyen à même de rallumer ou de garder allumé un sentiment national qui ne demandait qu'à clore face à une tyrannie Pahlavi présentée comme une simple «marionnette» aux mains des Américains. Nourrissant au passage un sentiment religieux de plus en plus jaloux des influences culturelles occidentales. C'est la rencontre entre ces deux puissantes forces sociales, le nationalisme et l'islam, qui explique dans une certaine mesure le succès de la Révolution de 1979.

L'exil finalement accordé par Washington au Shah déchu, son soutien multiforme au tyran de Bagdad durant sa longue et sanglante guerre contre la République islamique, sa politique d'endiguement et de changement du régime islamique n'étaient pas de nature à rassurer les mollahs de Téhéran ou à gagner leur confiance. Évidemment, la mollahcratie n'a pas ménagé ses efforts durant ces années pour menacer les intérêts de Washington au Moyen-Orient ou déstabiliser ses alliés.

C'est ce passé tumultueux qui est à l'arrière-plan de la réflexion stratégique de Barack Obama. Adopter une posture non-interventionniste dans les affaires intérieures iraniennes présente plusieurs avantages du point de vue américain. D'abord, il prive le régime en place de l'opportunité d'exploiter des déclarations maladroites de sa part pour attiser le sentiment nationaliste iranien contre les États-Unis, ressoudant ainsi ses rangs et ranimant l'alliance sacrée autour de lui. Ensuite, il rassure le régime iranien, condition nécessaire à toute négociation sérieuse à propos notamment du contentieux nucléaire et l'appui aux groupes islamo-nationalistes au Moyen-Orient. Encore, il évite à l’opposition iranienne intérieure d’apparaître comme la cinquième colonne. Enfin, il rassure plusieurs quant à la fin effective de l'ère bushienne de la diplomatie du Cowboy. Au grand plaisir des milieux réalistes au sein de la communauté des affaires étrangères occidentale.

La deuxième qualité du dirigeant américain face au défi iranien est celle de s'être bien entouré. D'où sa perception réaliste de la situation intérieure de ce pays. Il sait combien le milieu est volatile et combien le régime est trop puissant pour être aisément renversé par l’opposition intérieure. Il sait surtout qu'ici c'est le Guide suprême et non le Président de la République qui a le dernier mot dans les domaines sensibles pour toute négociation globale (dont le dossier nucléaire) et toute normalisation des relations irano-américaines.

La troisième qualité de l'homme d'État américain qu’est Obama est qu'il a pu et su résister à de fortes pressions politiques et médiatiques, provenant de l'intérieur de son pays comme de l'extérieur. Si les fortes pressions du gouvernement de droite de Benjamin Netanyahou sur Obama cherchaient en fait à ajourner à une date indéfinie la négociation avec les Palestiniens, les attaques de la droite républicaine américaine l'accusant de faiblesse faisaient partie des outils auxquels recourt un parti à l'affut d'un appui populaire qui s'est évaporé un certain 4 novembre.
 
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Malgré de fortes pressions, Obama a su résister et garder le cap. En évitant de s’ingérer dans les affaires intérieures de l’Iran, il cherche à créer un climat psychologique favorisant une négociation globale avec ce pays pour l’amener à régler les questions nucléaire et de l’appui aux forces islamo-nationalistes au Moyen-Orient.

 


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Chronique
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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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