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Sortie de crise en Iran

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Les opposants à la réélection de Mahmoud Ahmadinejad comme président de l'Iran («Iran: Les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad») ont réussi à faire de ce résultat un produit «radioactif» pour le régime théocratique. 



Ce résultat a jeté une lumière crue sur la polarisation de la société iranienne entre les avocats du changement et les tenants du statu quo. Ce même clivage se retrouve également à l'intérieur du régime lui-même. Toute gestion à courte vue de cette crise sera néfaste pour le régime islamiste et le pays.

Les tenants du changement forment une coalition hétéroclite (jeunes, femmes, intellectuels, professions libérales, une partie du clergé…). Cette hétérogénéité peut être à la fois une source de force et de faiblesse. Tout dépend des acteurs clés de cette sensibilité, des objectifs recherchés, des stratégies de mobilisation privilégiées, du contexte de déploiement et de l'enchaînement des événements en cours.

Plus d'une semaine s'est écoulée depuis l'annonce des résultats officiels. Pourtant la mobilisation à Téhéran et dans des villes importantes (Chiraz, Ispahan…) ne faiblit pas. Malgré les menaces du Guide suprême à l'endroit des contestataires et l'interdiction des manifestations. La question qui se pose maintenant est de savoir si ce mouvement va s'essouffler avec le temps ou s'il va au contraire, pour cause de répression excessive, s'élargir et se radicaliser, provoquant à terme la chute du régime islamique. Autrement dit, sommes-nous face à une «révolution orange» ou tout simplement à l'expression spontanée et éphémère d'une réaction de colère pour une victoire «réformiste» («Iran : Mir-Hossein Moussai, un dirigeant réformateur ?») jugée volée?

«Révolution orange»?

Ce qui s'est passé juste avant (et surtout depuis) le dévoilement des résultats officiels de l'élection présidentielle fortement contestée par les partisans de Mir-Hossein Moussai est assez proche du procédé des «révolutions oranges». Celui-ci avait permis la démocratisation de régimes autoritaires dans plusieurs pays (Ukraine, Géorgie…). Il a été essayé partiellement au Liban lors de la «Révolution du Cèdre». L'Iran faisait partie des cibles de cette stratégie.

L'objectif de faire étirer le plus longtemps possible la durée des manifestations est de pousser le régime à bout pour qu'il réagisse de manière très violente. En espérant qu'une telle réaction qui irait en gradation provoque la dégradation de la situation au pays et un début de fissure au sein du régime. Des conditions de tout changement politique réel.

Mais dans le contexte iranien, une telle stratégie a peu de chances d'aboutir. Pour trois raisons. D'abord, le régime ne donne aucun signe réel de division, comme c'était le cas la veille de la Révolution islamique de 1979. Ensuite, les différents outils de l'État (Radiotélévision, médias, police, forces armées, services secrets, clergé…) sont toujours contrôlés par l'aile conservatrice du régime. Soutien d'Ahmadinejad. Enfin, plus le mouvement de contestation prendra de l'ampleur (si ça devait arriver), tout en s'éloignant des slogans de la Révolution islamique, plus ces forces conservatrices se sentiront menacées et craindront pour la survie du régime et pour leur sécurité propre. D'où leur éventuel raidissement. Sans oublier les intérêts économiques et symboliques en jeu et qui les relient à la survie du régime.

Si le mouvement contestataire prenait de l'ampleur au point de menacer réellement la survie du pouvoir en place, il est à craindre qu'il sorte l'artillerie lourde pour écraser l'opposition et museler toute voie de retenue au sein du régime. Avec des dérapages dangereux pour sa survie et pour la sécurité du pays lui-même. Car l'Iran deviendrait dans ce contexte très fragile pour pouvoir faire face à toute agression extérieure, sans oublier le réveil des «nationalités» revanchardes. N'oublions pas que l'élément persan représente à peine 51% de la population totale du pays. D'ailleurs, certains en Occident voient beaucoup d'avantages à une «politique des nationalités», pour affaiblir, pensent-ils, la cohésion nationale et donc le poids de l'Iran dans toute négociation future. Une option fort dangereuse qui risque d'ouvrir la boîte de Pandore dans l'ensemble de la région, y compris chez les alliés des États-Unis, accroissant l'instabilité et l'insécurité régionales. Si cette option peut créer à coup sûr de nouvelles difficultés à Téhéran, elle risque en revanche de la braquer contre l'opposition, facilitant la répression de tout mouvement revendicateur. De plus, alors qu'Obama veut amener ce pays à changer de politique étrangère, à l'aide de la négociation et de la détente («Les 100 jours d’Obama et le Moyen-Orient»), le recours à cette «politique des nationalités» serait fatal aux efforts et donc à la stratégie américaine au Moyen-Orient. Sa politique serait elle-même suspecte aux yeux de l'Iran et du monde islamique.

Si la mollahcratie bénéficie d'une certaine homogénéité cimentée par le sentiment de menaces croissantes, le camp en face est tellement hétérogène de tout point de vue qu'il lui sera extrêmement difficile de maintenir un semblant de cohésion et d'unité. Chaque faction essayera de tirer le tapis persan de son côté. Si les uns voudront renforcer leur position et leur prestige en vue des batailles à venir avec le régime, d'autres chercheront au contraire à négocier un réaménagement de leur positionnement au sein du système politique. Avec toute sorte de combinaisons entre les deux. Si les premiers peuvent être plus tentés à terme par un changement de régime, les seconds seront plus intéressés par sa continuité, après réaménagement.

De tels jeux et divisions politiques pourrait contribuer à désillusionner plusieurs, renforçant leur désaffection et causant à terme leur démobilisation pour longtemps. Au bénéfice du régime.

Transformation du système et du pays

Mais chose certaine aujourd'hui, peu importe le scénario choisi de sortie de la crise politique en cours. Car plus rien en Iran ne sera le même. D'abord, l'institution du Guide suprême. Le Guide est supposé être un arbitre au-dessus de la mêlée de factions en lutte perpétuelle pour prendre le contrôle du système. Luttes qui permettent à terme l'équilibre du système et la reproduction de ses symboles. Mais voilà, Ali Khamenei a brisé cette règle d'or de fonctionnement du système. En prenant fait et cause pour Ahmadinejad contre ses contestataires, il a cessé d'être un arbitre et est devenu le chef d'une faction. Une parmi tant d'autres au sein du régime. Ce faisant, il a perdu une large part de son capital politique et de son autorité morale.

S'il choisissait la voie répressive pour mater les manifestants, il serait alors rapidement dépassé par l'emballement des événements. Tout scénario à la «Tiananmen» serait fatal pour lui ainsi que pour la légitimité à long terme du régime. Tout en refroidissant les ardeurs d'ouverture d'Obama («Obama en Égypte : les enjeux de sa visite»).
Rendant le pays plus isolé et plus vulnérable que jamais.

Autre changement d'importance: voir Moussavi continuer à appeler ses partisans à manifester, malgré les menaces du pouvoir, est là un signe de changement à l'intérieur du pouvoir. C'est l'expression de l'exaspération d'une partie du régime face à une politique et à une rhétorique agressive d'Ahmadinejad, jugées nuisibles à long terme pour l'intérêt national iranien.

*

La Guidance suprême sortira affaiblie de cette épreuve de force avec la rue et une partie du régime. À court terme, Khamenei devra trouver un moyen d'amadouer les contestataires. Mais, dans tous les cas de figure, il devra compter avec ces deux nouveaux acteurs. Et sa marge de manœuvre s'amoindrira.


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Chronique
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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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