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Les élections locales marocaines du 12 juin 2009

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Le 12 juin 2009, plus de treize millions de Marocains étaient attendus dans les bureaux de vote pour choisir leurs 27.795 conseillers communaux pour des mandats de six ans dans 1503 communes (221 urbaines et 1282 rurales), avec pour la première fois un quota de 12% des sièges réservé aux femmes. Une mesure gouvernementale progressiste que la plupart de la trentaine des partis en compétition n'ont pas pu (su ou voulu) atteindre.



Enjeux d'un scrutin sans risques

Ces consultations locales avaient trois enjeux principaux. D'abord, le taux de participation de l'électorat. Ensuite, le nombre des voix et des sièges du principal parti islamiste légal. Enfin, le nombre des suffrages et des strapontins du parti créé récemment par le camarade d'enfance du roi Mohamed VI (1999-).

Mais en ayant le contrôle total de la technologie électorale, dont le découpage territorial du pays en circonscriptions, le ministère de l'Intérieur (et donc la monarchie) était en mesure de dessiner d'avance et de manière subtile la cartographie politique du pays au lendemain de ces élections.

Instruits par le précédent catastrophique de septembre 2007, où seulement 18% de l'électorat du pays avait effectivement participé à la désignation des membres de la chambre basse du parlement, la monarchie et les partis politiques légaux redoutaient de voir à nouveau la majorité de l'électorat bouder les urnes. Confirmant au passage l'enracinement du rejet populaire de choix ne reflétant pas ses priorités. D'où une campagne multiforme de séduction d'une population lasse de voir les différents candidats promettre monde et merveille à chaque rendez-vous électoral, tout en sachant que le pouvoir décisionnel leur échappe, puisqu'il réside seulement entre les mains du monarque. Un souverain sacré.

Le deuxième enjeu de ces élections locales était le nombre de voix et de sièges que pouvait récolter la principale formation islamiste légale. Même s'il n'y a pas eu de changements notables au niveau de la situation à l'origine de la privation, il y a deux ans seulement, du Parti de Justice et de Développement (PJD) d'une victoire redoutée par ses adversaires, plusieurs étaient très attentifs à tout progrès consolidant son ancrage social. Une avancée qui ne pouvait se faire qu'au détriment de partis de même profil sociologique et recrutant les mêmes clientèles. Principalement des formations de gauche.
Le troisième enjeu de ces élections était le degré de crédibilité de Fouad Ali El-Himma et l'efficacité de sa stratégie électorale, au moment où la gauche gouvernementale s'essoufflait, alors qu'une partie de l'islamisme donnait des signes d'exaspération, sinon de radicalisation jihadiste.

Pour arriver à ses fins, le camarade d'enfance et bras droit de Mohamed VI devait se doter d'une formation politique. Ça sera chose faite un an à peine avant les élections locales de juin 2009. Dans la précipitation. Le Parti Authenticité et Modernité (PAM) a bénéficié de la perte de vitesse de la principale formation social-démocrate du gouvernement et du pays, l'Union Socialiste des Forces Populaires (USFP) et de l'impatience de transfuges parvenus d'autres partis.
Pour se mettre en ordre de bataille électorale, El-Himma a profité de l'appétit de pouvoir et de prestige d'une coalition contre-nature de notables monarchistes traditionalistes ou arrivistes et d'anciens refuzniks d'extrême gauche, devenus par enchantement courtisans parmi les courtisans de la cour. C'est là une des ruses de l'Histoire et une victoire posthume du défunt Hassan II (1961-1999) sur cette partie des républicains marocains.

Si les architectes du PAM se demandaient dans quelle mesure leur «poulin» allait mobiliser des appuis populaires et faire élire assez de conseillers dans différentes municipalités urbaines et communes rurales du pays, le sort des conservateurs du Parti de l'Indépendance (PI) se posait également. Son chef, Abbas el-Fassi, n'est-il pas le premier ministre en exercice d'un gouvernement qui n'a réussi ni à réduire les inégalités sociales entre pauvres et riches ni celles régionales entre villes et campagnes. Sans oublier les «casseroles» qu'il traîne depuis l'époque où il siégeait dans le premier gouvernement de «transition» formé par le socialiste Abderrahmane el-Youssoufi. La question était de savoir si le fait d'être Premier ministre allait permettre à ses «frères» istiqlaliens de sauver les meubles ou si, au contraire, cela leur nuirait.

Autre inconnue du scrutin de juin 2009 était le sort des socialistes. Après avoir été longtemps populaire notamment chez l'intelligentsia, dans les villes et dans une partie des campagnes, l'USFP a vu plusieurs groupes s'en éloigner depuis que son chef d'alors avait été désigné comme premier ministre par Hassan II. En raison des pesanteurs du régime autoritaire en place et du rapport réel de forces politiques, cette participation n'a pas permis la démocratisation de l'ordre politique. Elle a en revanche permis le renforcement de sa légitimité. De plus, ce cabinet n'a pas réduit substantiellement et réellement les disparités sociales et régionales. En présidant à la privatisation de pans entiers et stratégiques de l'économie nationale et en laissant faire des pratiques de violation des droits humains, le parti socialiste de Youssoufi a perdu beaucoup de sa crédibilité.

Son huitième et dernier congrès national a été l'énième illustration de sa paralysie structurelle. À la division de son leadership, de ses magouilles et de son inefficacité s'est ajoutée son incapacité à se renouveler et à moderniser ses leviers de pénétration de la société. Avec le départ ou l'éloignement plus ou moins fracassants de plusieurs de ses figures marquantes, notamment celles moins dépendantes de la monarchie, le parti socialiste s'est montré, encore une fois, incapable de freiner son déclin ou d'arrêter son vieillissement et donc à terme sa mort programmée dans les prochaines années.

L'ingénierie électorale

Au Maroc, seul le ministère de l'Intérieur est architecte des élections. Et ce, depuis 1960, date des premières consultations locales. Ce département stratégique, bras de la monarchie, contrôle le processus électoral du début à la fin. Et une fois les élus connus, il veille sur la formation des équipes dirigeantes des communes et continue d'avoir la haute main sur leur budget et donc sur leurs décisions. Sans oublier leur survie.

Pour les architectes de ce ministère, l'objectif de l'ingénierie électorale était cette fois triple. D'abord, éviter la répétition du scénario de 2007. Ensuite, mettre en échec la stratégie du principal parti islamiste légal. Enfin, favoriser une percée du «parti de l'ami du roi». D'où le recours notamment à un découpage électoral dessiné sur mesure.

Le nombre des circonscriptions est ainsi passé de 22.944 à 27.795, soit un ajout de 4851 communes supplémentaires. Un découpage remontant il est vrai à l'année 2003. Juste avant les élections locales précédentes. Des consultations tenues dans un contexte social et politique lourd pour cause d'actes terroristes de jihadistes qui ont frappé le poumon et métropole économique du pays. À l'époque, tout ce qui avait l'air islamiste était devenu suspect aux yeux de larges pans de la population et du pouvoir. C'était l'occasion toute trouvée pour faire plier les islamistes et lancer la chasse au jihadiste. L'augmentation du nombre de circonscriptions et donc de sièges a permis d'élargir un peu plus encore l'assise du pouvoir.

Mais le plus important avantage de ce découpage est ailleurs. En renforçant le poids politique des campagnes (85% des élus de l'ensemble des communes), le régime allait à l'encontre de la sociologie du pays, puisque les habitants des villes représentent de nos jours plus de 52% de la population totale. Une incongruité donc d'un point de vue sociologique. Mais un choix rationnel d'un point de
vue politique.

Par ce découpage, le pouvoir visait au moins deux objectifs politiques. D'abord, contenir à la fois la portée symbolique d'un vote-sanction possible et la poussée éventuelle d'une opposition de classe moyenne urbaine par la «discipline» d'un vote rural traditionnellement acquis à la couronne. Ensuite, en faisant en sorte que les campagnes deviennent l'arbitre des élections, on privilégiait de facto les machines politiques à l'aise avec le système de notables dominant les campagnes marocaines. Du sur mesure pour le PAM.
Le double type de scrutin adopté obéissait lui aussi à ce double objectif politique de favoriser le PAM et de nuire au PJD en particulier. Le scrutin uninominal choisi pour les communes de moins de 35.000 habitants renforçait d’entrée de jeu les chances de notables armés de réseaux d'obligés et de solidarité locales. Au détriment d'une élite moderne (de gauche ou de sensibilité islamiste). Le scrutin proportionnel mis en place dans les communes de plus de 35.000 habitants (et donc les villes) rendait quant à lui quasi impossible pour le parti qui recueille le plus grand nombre de suffrages de remporter les mairies. L'enjeu de ce procédé était d'éviter de voir des villes importantes (comme Rabat, Casablanca, Fès, Tanger, Marrakech…) tomber entre les mains d'un parti islamiste comme le PJD. On est là encore avec une technique bénéfique aux chances du PAM.

Mais comme c'est toujours le cas au moment des élections, deux «trouble-fêtes» se sont manifestés pour appeler au boycott de la «kermesse». Il s'agit de l'islamiste Groupe Justice et Bienfaisance (non légalisé mais toléré) et du marxiste Annahj al-Dimmoukrati (Voix démocratique). S'attirant au passage les foudres du pouvoir.
Que le règne des notables survienne!

Parmi la trentaine des formations en lice, seules six ont présenté le plus grand nombre de candidats, à savoir le PAM, le PI, le RNI, l'USFP, le PJD et le MP. Seules les deux premières ont pu présenter des candidatures dans plus de 50% des circonscriptions. S'il ne s'agit là nullement d'une surprise dans le cas du PI, qui est la plus vieille formation politique du pays, en revanche le succès de la campagne de recrutement du PAM est à noter.

Né il y a un an seulement d'une fusion tumultueuse de cinq petites formations de droite monarchiste, le PAM a réussi, grâce à son étiquette de «parti de l'ami du roi» à attirer dans ses filets de nombreux notables flairant l'odeur forte du pouvoir. Pour eux, c'était le moyen le plus garanti d'être bien perçu par le pouvoir et aussi la voie la plus courte menant à la cour. D'où le bousculement de nombreux membres et dirigeants de différentes formations politiques, sans oublier des recrues issues d'autres milieux. Réussissant au passage deux choses. D'abord, de présenter le plus grand nombre de candidats (13%). Alors que de nombreux partis établis depuis des décennies avaient fait pâles figures. Quand on garde à l'esprit le fait que le PI, qui est le parti le mieux structuré et le plus présent dans l'ensemble du territoire, est arrivé deuxième en termes de recrutement des élites locales, on peut réaliser l'importance du coup enregistré par le PAM et l'importance de la culture notabilaires au sein du système politique local. La deuxième réalisation de cette ruée d'intéressés au portillon du PAM était de lui permettre d'entrée de jeu de se positionner pour une meilleure captation des sièges.

La conjugaison de cette stratégie politique aux éléments de la technologie électorale analysés ci-dessus a permis au «parti de l'ami du roi» de s'imposer comme première force politique locale. Loin devant des formations historiques comme le PI (19%) ou l'USFP (12%). Sans oublier la formation islamiste, grande perdante du scrutin. Ce résultat est lié notamment à un taux réel de participation très en-deçà de la moitié des électeurs. Ce boycott était plus prononcé dans les importants centres urbains (29% à Casablanca), terre de prédilection des islamistes. Mais cette perte est tout de même à nuancer. Faute de moyens et par autodiscipline, il ne s'est d'abord présenté que dans environ un tiers des circonscriptions, limitant donc ses propres chances. Ensuite, il est arrivé en tête dans de nombreuses villes importantes, dont la capitale Rabat et la métropole Casablanca.

Et les femmes dans tout cela?

À ces élections, 15.284 circonscriptions étaient de droit réservées aux femmes (12%). Elles vont dépasser de peu ce quota gouvernemental, puisqu'elles n’ont fait élire que 3406 des leurs (12,3% de l'ensemble des élus). Une avancée indéniable par rapport au rendez-vous de 2003, où seules 127 femmes étaient chanceuses («Femmes, développement humain et participation politique au Maroc»). C'est dire l'importance de mesures volontaristes de discrimination positive favorables aux femmes. À défaut desquelles la culture misogyne toujours en vogue dans la société limiterait leur participation à la vie municipale. Pourtant, une chose est encourageante pour l'avenir politique des femmes. Elle réside dans le profil des nouvelles édiles. La moitié d'entre elles ont moins de 35 ans et 70% ont un niveau d'instruction secondaire ou supérieur.


*

Maintenant que les résultats officiels des élections locales sont connus commence une nouvelle manche qui consiste à trouver le moyen pour garantir subtilement le contrôle de la plupart des conseils des campagnes, des grandes villes et des centres hautement symboliques. Moyen destiné notamment au contrôle d'avance d'une partie substantielle de la chambre haute du parlement

Le nombre des candidatures et des sièges des huit principaux partis aux élections de juin 2009

Principales formations Candidats Élus
PAM 16.793 (12,89%) 6015 sièges (21,69%)/ 1.155.247 voix (18,72%)
PI 15.681 (12,0%) 5292 sièges (19,1%) / 1.022.662 voix (16,6%)
RNI 12.432 (9,5%) 5112 sièges (14.8%) / 802.631 voix (13%)
USFP 12.241 (9,4%) 3226 sièges (11,6%) / 667.986 voix (%)
PJD 8.870 (6,8%) 1513 sièges (5,5%)
MP 8.595 (6,6%) 2213 sièges (8%)
PPS 6.850 (5,3%) 1102 sièges (3,9%)
UC 5.989 (4,6%) 1307 sièges (4,7%)
Candidatures féminines 20.458 (15,7%) 3406 sièges (1,2%)

Total des candidatures 130.223 27.795


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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