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Un détour à Charleston : Où est passé le Slave Market ?


(French version only)
Jetez un coup d’œil à ces paniers qu’exhibe fièrement William Rouse leur artisan. À première vue, on dirait n’importe quel panier de paille ou de bambou venu de Chine, du Bangladesh ou ailleurs dans le Tiers-Monde, ces paniers bon marché qu’on trouve chez Wal-Mart, Sears ou tout autre magasin à grande surface. Il n’en est rien. 



Les Sweetgrass baskets, ainsi qu’on les appelle, ont quelque chose de bien spécial. Ils charrient une mémoire, une tradition qui a traversé les siècles, une histoire de survie aux confins de l’adversité. C’est l’histoire du peuple Gullah, communauté noire de Charleston en Caroline du Sud.

Ce qui nous entraîne à Charleston le 1er juin 2009, c’est bien le Piccolo Spoleto Festival, impressionnant par sa durée et par sa richesse. Cette année, après le coup d’envoi donné le 22 mai les festivaliers ont eu droit à une foule d’activités couvrant toute la gamme des disciplines de l’art, ainsi qu’aux artistes et interprètes venus d’un peu partout à travers le monde. Le rideau ne tombera qu’une quinzaine de jours plus tard, soit le 7 juin. Autant dire qu’une journée de visite, ce n’était pas assez. Nous avons tout juste eu l’occasion de faire le tour de quelques événements extérieurs, notamment le Hair on Fire, une exposition explorant la riche et diverse histoire des cheveux humains, le Breaking Out célébrant le travail d’artistes handicapés, ou encore The Yo Art Project présentant les œuvres de jeunes gens de 6 à 18 ans. Nous traînerons un peu plus longtemps au Picolo Spoleto Outdor Juried Art Exhibition, où Robin Brizard, peintre renommée de Charleston, dans un impeccable français nous entretiendra du festival.

« Où avez-vous appris le français ? » C’est plus fort que moi, je peux m’empêcher de poser la question. Charmante, Robin répond tout simplement : « J’étais marié à un diplomate français. » Nous apprendrons qu’elle a parcouru le monde, que le continent africain lui est fort familier, qu’elle a vécu au Burkina Faso en plus de visiter quelques autres pays du continent.

« Temps d’aller au Slave Market »

Il est environ 16 heures quand Clunie nous rappelle que le temps avance et qu’il faut se rendre au Slave Market. C’était prévu au programme quand nous quittions Charlotte en Caroline du Nord le matin. Sage rappel car devons reprendre la route avant la tombée de la nuit. La croyance populaire veut que le Slave Market ait été le lieu où se vendaient les esclaves. La perspective de fouler les périmètres où mes arrières arrières cousins ont été négociés en sol américain me remplit d’imagination. J’anticipe un endroit solennel marqué de souvenirs qui ont traversé le temps. Peut-être des gravures, des inscriptions, une sculpture ou un monument, bref, quelque chose qui nous fera remonter l’histoire. J’anticipe l’émotion que je vais ressentir. John Casor, le Massachusetts Constitution, John Brown, la guerre civile, l’abolition, les droits civiques, Barack Obama. L’histoire de l’Amérique me traverse l’esprit en accéléré.

Convaincus que n’importe quel passant saurait nous indiquer notre chemin, nous n’avons pas pris la peine de retourner nous renseigner au bureau du tourisme. Nous avons bien suivi les indications du brave homme rencontré sur un site du festival. « Suivez King vers la mer. Vous n’allez pas rater le marché. » Nous avons roulé sur King jusqu’à la mer et sommes revenus. Mais où peut bien être passé ce Slave Market ? Quelquefois, nous nous sommes arrêtés pour nous renseigner. D’aucuns n’avaient pas la moindre idée de ce que nous cherchions. Finalement, une sympathique Afro-Américaine nous dira : « Vous savez, ça a beaucoup changé. Le marché se trouve juste à deux blocs. Tournez à droite et vous y serez. » Sur son conseil, nous retrouvons enfin le marché. Nous sommes pourtant passé par là, deux fois plutôt qu’une. Une série de halles en brique à l’intérieur desquels des comptoirs offrent des produits en tout genre, des bibelots souvenirs, textile venu d’Afrique, œuvre d’art, produits alimentaires, etc. De part et d’autres des halles, restaurants et boutiques. En un mot, pas de monument, rien de spécial en cet endroit. Pas étonnant que nous l’ayons manqué plus d’une fois.

La mémoire dans le panier

Nous avions déjà remarqué les sweetgrass baskets dans les couloirs du Visitor Center à notre arrivée. La beauté des différentes pièces. Nous nous en serions procurés, n’eut été leurs prix prohibitifs. En tout cas, pour nos bourses. D’un bâtiment du marché à l’autre, nous constatons qu’à chacune des entrées, des sweetgrass basketmakers sont à l’œuvre. Ces Noirs au derme aussi foncé que le mien sont d’un infini raffinement dans le tressage du jonc ou du rameau. Nous nous approchons d’un étalage. William Rouse en est le maître. Je veux savoir pourquoi cet artisanat semble si populaire dans la région. William sourit quelque peu à mon ignorance, puis il commence par le 17è siècle. C’est l’époque où les premiers sweetgrass baskets font leur apparition en Caroline du Sud. Ils sont alors utilisés pour semer ou récolter le coton ou le riz. Mais plus important, la disponibilité du jonc et du rameau en terre d’Amérique s’est avérée un important outil de continuité culturelle pour les esclaves venus d’Afrique. William nous raconte que cet art d’origine ouest-africaine est unique à la région. Son peuple, le peuple Gullah, en est le dépositaire. Il s’est transmis à travers les siècles, de même que la langue Gullah, permettant à ses enfants, de génération en génération, de se souvenir d’où ils viennent, de savoir qui ils sont.

L’homme est plaisant à écouter, de son accent bien du Sud. Il nous parlera aussi des vertus de ces paniers, qui sont faciles à entretenir, qu’on peut laver à l’eau et au savon sans risque de les endommager. Quelle fierté dans le ton ! Quelle sérénité dans le récit ! Dépossédé de tout, même de ses racines, William a sa mémoire et ça lui suffit.

Quand nous reprenons le chemin de Charlotte, je me dis à part moi : il y avait bien quelque chose de spécial au Slave Market, ou plutôt quelqu’un de spécial ; il fallait simplement le trouver.


* Robin Brizard, peintre renommée de Charleston.

** William Rouse, artisan




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