Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Les États-Unis reconnaissent Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Pendant la récente campagne électorale, Donald J. Trump l’avait promis. Maintenant qu’il est président des États-Unis, il a tenu parole. Il a reconnu Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël. Ce faisant, il a modifié la politique étrangère de son pays et porté atteinte au consensus international.

Le candidat Donald J. Trump l’avait promis devant l’AIPAC l’année dernière. Comme il n’était pas le premier candidat à une élection présidentielle américaine à l’avoir fait, personne ne l’avait pris au sérieux. Désormais, tous sont fixés.

Jérusalem: Donald J. Trump et le consensus international

Suite à la guerre des Six-Jours en juin 1967, Israël s’est emparé de la partie Est de la ville de Jérusalem. Le 30 juillet 1980, la Knesset (parlement israélien) a voté une loi pour annexer cette partie arabe de la ville trois fois sainte. Les Nations unies ont condamné à quatre reprises la conquête et l’annexion de Jérusalem-Est à Israël (résolution 2253 de l’Assemblée générale et les résolutions 252, 476 et 478 du Conseil de sécurité). L’ONU n’a jamais reconnu cette annexion. Pour elle, le statut final de la ville doit être négocié entre Israël et les Palestiniens. C’est ce qui explique pourquoi les pays qui entretiennent des relations diplomatiques avec Israël ont leurs ambassades à Tel-Aviv et non à Jérusalem.

Ce consensus international n’a jamais impressionné les dirigeants israéliens successifs, qu’il soit de gauche, de droite ou d’extrême droite, en raison du parapluie protecteur du veto américain au Conseil de sécurité des Nations unies. Ils ont multiplié les faits accomplis sur le terrain pour changer la démographie de la vieille ville et dans l’espoir que ces faits accomplis finissent un jour par être acceptés par la "communauté internationale." Parallèlement, le lobby pro-Israël a multiplié à Washington les pressions sur les membres du Congrès et les administrations successives pour qu’ils se rallient à la position israélienne à propos du conflit avec le peuple palestinien et du statut final de Jérusalem.

A chaque campagne électorale présidentielle, les candidats des deux principaux partis s'engageaient devant ce lobby à déplacer l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem. Mais, une fois l’élection remportée, le nouveau locataire de la Maison-Blanche se ravisait. Aussi, la loi adoptée en 1995 et qui prévoit ce transfert n'a jamais été appliquée.

L’année dernière, Donald J. Trump avait promis à l'AIPAC le transfert de l’ambassade de son pays de Tel Aviv à Jérusalem. Cette promesse a laissé plus d’un sceptique.

Le mardi 5 décembre, suite à l’appel téléphonique reçu de Donald Trump, Mahmoud Abbas a révélé la teneur de son projet. Le président de l’Autorité palestinienne (AP) a également mis en garde son homologue américain contre ''les conséquences dangereuses d’une telle décision sur le processus de paix, la sécurité et la stabilité dans la région et dans le monde.'' Pour son porte-parole Nabil Abou Roudeina, ''la reconnaissance américaine de Jérusalem comme capitale d'Israël et le transfert de l'ambassade américaine à Jérusalem impliquent le même degré de danger pour l'avenir du processus de paix et poussent la région dans l'instabilité'' (Déclaration faite à l’AFP). Ce qui revient à compromettre les chances de reprise d'un véritable processus de paix et à discréditer la prétention américaine d'être un ''intermédiaire honnête'' entre les deux parties en conflit, Israël et les Palestiniens.

En apprenant l’intention du président américain, plusieurs dirigeants à travers le monde ont réagi. Le Pape François a appelé au respect du ''statu quo'' à Jérusalem et mis en garde contre le risque que la décision de Donald Trump enflamme les conflits dans le monde. Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, la Chine, la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la Jordanie (dont le roi est gardien des Lieux saints musulmans à Jérusalem), l'Arabie saoudite (dont le roi est gardien de deux Lieux saints de l’islam, La Mecque et Médine), le Maroc (dont le roi est le président du Comité Jérusalem), l’Égypte et le Pakistan ont eux aussi exercé des pressions sur le président Trump pour le faire changer d'idée. Ils l’ont à ce propos mis en garde contre une démarche aux conséquences graves et les risques d’escalade. Le président turc a pour sa part averti son homologue américain: ''M. Trump, Jérusalem est une ligne rouge pour les musulmans.'' Une déclaration qui a fait bondir le premier ministre israélien Netanyahou. Il a également menacé de rompre les relations diplomatiques de son pays avec Israël si Donald Trump ne revenait pas sur sa décision.

Ces pressions internationales sont finalement restées sans effet sur le locataire de la Maison-Blanche.

Donald J. Trump reconnaît Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël

Le 6 décembre, le président Trump a, dans un discours télévisé, reconnu la ville de Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël. Il a également demandé à cette occasion au département d’État de préparer le transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem.

Mais, si le transfert de l’ambassade américaine est désormais acquis, l’inconnue reste la date de ce déménagement, qui prendra des années avant de devenir réalité. D’ici-là et tant qu’il restera à la Maison-Blanche, Donald J. Trump devra, comme ses trois prédécesseurs (Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama), signer, tous les six mois, une clause dérogatoire bloquant l’application de la loi du Congrès adoptée en 1995, le Jerusalem Embassy Act. Cette loi stipule que l’ambassade américaine en Israël devrait se trouver à Jérusalem. Mais, elle reconnaît que cette mesure pourrait être reportée de six mois à la fois, à condition que le président ''détermine et signale au Congrès à l’avance qu’une telle suspension est nécessaire pour la protection des intérêts nationaux des États-Unis.'' En signant cette dérogation, le président Trump empêchera le Congrès de couper les vivres au département d’État pour le non-déménagement de l’ambassade à Jérusalem.

Donald Trump unit le monde contre sa déclaration sur Jérusalem

La reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem comme capitale d’Israël a suscité une vague de condamnations dans le monde entier.

D’abord, les Palestiniens. Ils aspirent à faire de Jérusalem-Est la capitale de leur futur État, s’opposent à toute légitimation de son occupation israélienne et rejettent toute modification de sa démographie. Mahmoud Abbas a estimé que ''les États-Unis sapent délibérément tous les efforts de paix et proclament qu'ils abandonnent le rôle de sponsor du processus de paix qu'ils ont joué au cours des dernières décennies.'' Saëb Erakat, secrétaire général de l'Organisation de libération de la Palestine et son ancien négociateur en chef, a affirmé que le président américain avait ''détruit'' la solution à deux États et ''disqualifié les États-Unis de tout rôle dans un quelconque processus de paix.'' Selon lui, il devrait désormais être question d’un seul État avec deux peuples. Selon Ismaïl Haniyeh, l’ancien premier ministre du Hamas à Gaza, la décision américaine est une ''déclaration de guerre'' au peuple palestinien. Il a donc appelé les autres factions palestiniennes à s'unir et la population à faire une nouvelle Intifada, ''l’Intifada de Jérusalem (Qods) et de la Cisjordanie.'' Son mouvement s’est dit prêt à passer à l’action à tout moment. Plusieurs organisations palestiniennes ont appelé à trois ''jours de rage.'' A Gaza, le jour de la déclaration américaine, des centaines de manifestants ont brûlé des drapeaux américains et israéliens et des portraits de Donald Trump.

L’Arabie saoudite a estimé que la décision américaine est ''injustifiée et irresponsable'' et représente un ''recul dans les efforts en faveur du processus de paix.'' Pour la Jordanie, elle représente ''une violation du droit international et de la charte des Nations unies.'' Le Liban et les Émirats arabes unis sont allés dans le même sens. Le premier ministre malaisien Najib a condamné la déclaration du président américain et appelé les musulmans à s’y opposer fermement. La Turquie a condamné une ''une déclaration irresponsable et contraire au droit international et aux résolutions de l’ONU.'' Elle a également affirmé qu’elle ne tolérerait pas ''une violation des lieux saints musulmans.'' Son président Erdogan a annoncé, à titre de président de l'Organisation de la coopération islamique, qu'un sommet extraordinaire se tiendrait à Istanbul. La Ligue arabe devrait se réunir en urgence le samedi 9 décembre au Caire. L’Iran a elle aussi dénoncé la déclaration américaine. Donald Trump a donc réussi l’exploit d’unir contre sa déclaration un monde musulman qui n’a jamais été aussi divisé dans le passé. Il a également alimenté la méfiance des Palestiniens vis-à-vis de sa profession de foi en faveur de l’option des deux États.

Le secrétaire général de l’ONU a, de son côté, souligné son opposition ''à toute mesure unilatérale'' et qu’il ''n’y a pas d’alternative à la solution de deux États'' avec ''Jérusalem comme capitale d’Israël et de la Palestine.''

La première ministre britannique Theresa May, la chancelière allemande Angela Merkel, le président français Emmanuel Macron et le premier ministre italien Paolo Gentiloni ont désapprouvé une décision américaine qui n’était ''d’aucune aide'' pour les perspectives de paix dans la région. Pour eux, Jérusalem devrait faire partie d’un accord définitif sur son statut final et devenir la capitale des deux États. Le premier ministre canadien Justin Trudeau a lui aussi désapprouvé la décision de Donald Trump et indiqué que son ambassade ne sera pas déménagé à Jérusalem.

Parmi les Américains juifs, si l’AIPAC et un généreux donateur comme Sheldon Adelson ne peuvent que se réjouir de la double initiative du président républicain, cela n’est pas le cas de tout le monde. Des organisations comme le Jewish Reform movement, la Union for Reform Judaism, Jewish Voice for Peace ou JStreet ont blâmé le président Trump pour une décision "irresponsable," exprimé leur inquiétude et mis en garde contre de potentielles conséquences négatives.

Juste après la déclaration de Donald Trump, des manifestations ont éclaté dans la bande palestinienne de Gaza, en Cisjordanie, et dans des pays de la région: Jordanie, Liban ou Turquie.

Le Conseil de sécurité de l’ONU tiendra, vendredi prochain, une réunion d'urgence à propos de Jérusalem.

Une décision de Trump qui sape sa stratégie moyen-orientale

Pour Donald J. Trump, l’Iran des mollahs et les réseaux islamistes terroristes représentent une menace à la sécurité nationale des États-Unis et de leurs intérêts au Moyen-Orient. Pour contrer les ambitions hégémoniques régionales des islamistes chiites iraniens et défaire les réseaux jihadistes internationaux, sa stratégie (ou semblant de stratégie) s’appuie sur des alliés comme Israël et les États arabes pro-américains.

Mais, en reconnaissant Jérusalem comme la capitale de l’État d’Israël, le dirigeant républicain n’aide pas sa cause. Il apporte de l’eau au moulin de la propagande de Téhéran et renforce sa position dans la région au lieu de l’affaiblir. Également, il met ses alliés arabes, Arabie saoudite et Égypte en tête, dans une fâcheuse position. Aussi, il permet à des réseaux terroristes comme l’État islamique et Al-Qaïda de reprendre du poil de la bête. Sans oublier le risque que l'intransigeance soit plus audible et plus répandu dans les opinions palestinienne et arabe que la voix de ladite modération et de la négociation.

Les États-Unis ne gagnent rien en retour du geste gratuit de Donald Trump. Pire: il met à risque également la sécurité des ressortissants des États-Unis et de leurs intérêts dans nombre de pays musulmans. D’ailleurs, dès hier, le Consulat général américain à Jérusalem a émis une mise en garde à ses compatriotes pour faire preuve de prudence en raison des ''trois jours de rage'' dans les territoires palestiniens. Le Bureau des affaires consulaires du département d’État a pour sa part expliqué sur son compte Twitter que dans ce contexte ses employés et les membres de leurs familles sont interdits de se rendre à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Il a également estimé que les ressortissants américains devraient éviter les foules et les zones où la présence policière et / ou militaire est accrue.

Avec sa décision, Donald J. Trump sape sa propre initiative et les démarches de son conseiller principal Jared Kushner en vue de relancer des discussions sur le processus de paix israélo-palestinien, au point mort depuis 2014. Les négociateurs avaient, tout au long du processus d'Oslo, préféré ne pas trancher dans le vif la question du statut final de Jérusalem, en raison de son caractère à haute charge symbolique pour les fidèles des trois religions monothéistes. C'est pourquoi la reconnaître maintenant comme capitale de l'État d'Israël, alors qu'il n'y a pas d'accord de paix global et final, c'est se ranger du côté d'une partie, celle qui avait annexé sa partie arabe occupée et approuver ce que plusieurs résolutions onusiennes avaient dénoncé comme actes illégaux et illégitimes.

La déclaration du président américain accentue l’isolement international de son pays. Comme c’est une violation du droit international, la question est de savoir qui des pays membres des Nations unies osera emboîter le pas au geste très controversé des États-Unis.

***

Un siècle après la Déclaration de Balfour, Israël a réussi à faire reconnaître par les États-Unis Jérusalem comme sa capitale. Avec sa décision, Donald Trump a apporté la caution de son pays à l’occupation de Jérusalem-Est, à la modification de sa démographie en vue de sa judaïsation et à la bataille sioniste des cent ans contre le nationalisme palestinien. Avec sa décision, le Républicain a montré son mépris pour le droit international, parié que d’autres pays suivront son geste et enterré de facto l’option des deux États. Il a exacerbé les tensions dans un Moyen-Orient qui est déjà très tendu. La tiédeur de la réaction de Mahmoud Abbas et des dirigeants arabes pro-américains contribue à leur discrédit aux yeux de leurs peuples et contribue à la fortune des acteurs anti-américains, étatiques et non-étatiques, dans la région. Pendant ce temps, l’option d’un seul État avec deux peuples gagne du terrain et de nouveaux adeptes même au sein de la conservatrice Autorité palestinienne. La messe est donc loin d'être dite...

6 décembre 2017



Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

Le monde de Donald J. Trump
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter