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Espagne: La déclaration symbolique de l’indépendance de la Catalogne

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Il y a une semaine, les regards du monde entier étaient tournés vers Barcelone. Le président de l'exécutif de la Catalogne Carles Puigdemont devait prendre la parole devant le parlement régional. On se demandait s'il allait déclarer l’indépendance ou céder devant l’intransigeance de Madrid. Il a finalement privilégié un message ambigu.

Le gouvernement indépendantiste catalan a exprimé son intention de tenir, le 1er octobre, unilatéralement un référendum d’indépendance. Le gouvernement central espagnol s’y est fermement opposé. Pour lui, la partition du pays est exclue. La cour constitutionnelle espagnole a jugé illégal le référendum et l’a interdit. Mais, cette opposition n’a pas empêché les indépendantistes d’aller de l’avant avec leur projet.

Carles Puigdemont entretient l’ambiguïté

712 maires, présidents de communes et élus catalans se sont exprimés en faveur de la tenue du référendum et ont exprimé leur disposition à mettre au service du gouvernement Puigdemont des locaux à cet effet. À cause de ce soutien, le Parquet général d’Espagne a, le 13 septembre, ordonné aux procureurs de la Catalogne de les citer à comparaître et à les faire arrêter s’ils ne se présentaient pas dans leurs locaux. Il a également ordonné aux différents corps de police catalane de saisir tout matériel référendaire et d’empêcher la tenue de la consultation populaire. Il a aussi accusé les membres du gouvernement régional notamment de désobéissance et de détournement de fonds publics et a requis des poursuites contre eux.

Le 14 septembre, la police a arrêté quatorze membres de l'exécutif et fait des descentes dans plusieurs locaux gouvernementaux. Cela a permis à la police de saisir près de 10 millions de bulletins de vote. Douze jours plus tard, la Cour constitutionnelle a condamné à payer une amende salée 24 présumés organisateurs du référendum. L’opposition du président américain Trump au référendum catalan a renforcé l’intransigeance du chef du gouvernement madrilène, le conservateur Mariano Rajoy. Il était prêt à utiliser la police pour empêcher la tenue de la consultation populaire.

Cette situation a alimenté la tension entre les deux parties.

Le 1er octobre était jour de référendum. Les indépendantistes ont organisé une consultation populaire que la police a tentée d'entraver. Aussi, des images d’interventions musclées de la police nationale espagnole dans plusieurs bureaux de vote ont fait perdre la bataille de l’image au gouvernement du conservateur Rajoy. On a déploré une centaine de blessés. Dans le monde et sur les réseaux sociaux, on a dénoncé les violences policières. Au Canada, une évolution défavorable à Madrid était perceptible à Ottawa et Québec à cause de ces violences. Dans un rapport publié ce jeudi 12 octobre, l’organisation Human Rights Watch a publié un rapport dans lequel elle a elle aussi dénoncé l'"usage excessif de la force" par la police espagnole.

Dans la nuit de dimanche 1er à lundi 2 octobre, le gouvernement catalan a dévoilé les résultats du référendum. Selon ces chiffres, sur 5 313 564 inscrits, 2 266 498 ont participé, soit 43,2%. Le "Si!" ("Oui") à l’indépendance l’a emporté avec 90% des suffrages. Si 2 044 038 Catalans ont appuyé la sécession, 177 547 électeurs (7,83%) ont voté contre. Les bulletins blancs sont au nombre de 44 913 (1,98%). 19 719 votes (0,86%) ont été invalidés.

Si les indépendantistes peuvent se réjouir du 90% d’appuis à leur option, le taux de participation est loin d’atteindre les 50% +1. Autrement dit, c’est loin de la majorité absolue. Aussi, les résultats du référendum sont invérifiables faute de commission électorale indépendante. Enfin, tous les Catalans ne sont pas favorables à l'indépendance de leur région. Mais, cela n’a pas empêché les indépendantistes de crier victoire.

Pour protester contre la main lourde de la police nationale, une grève générale a été décrétée le lendemain en Catalogne. Elle a été largement suivie.

Fort de ses 90%, le président de la région a, le 2 octobre, appelé le gouvernement central au dialogue et réclamé une médiation internationale. Au lieu de répondre favorablement à ces demandes, Madrid a, deux jours plus tard, dit deux fois non. Pour Mariano Rajoy, Barcelone devrait, avant toute chose, "se remettre dans le chemin de la loi." Au niveau européen, la Commission européenne a appelé Madrid et Barcelone au dialogue dans "le respect de la Constitution espagnole." L’Union européenne a pour sa part déclaré qu’une République catalane ne serait pas admise automatiquement. Ce qui revient in fine à appuyer l'unité nationale espagnole.

A quelques jours du discours très attendu sur l'avenir de la Catalogne, le camp de l’unité nationale espagnole a multiplié les mobilisations populaires. Le 7 octobre, des dizaines de milliers d’Espagnols ont défilé à la Place Christophe Colomb à Madrid pour soutenir l’unité du pays et appuyer la ligne dure face aux séparatistes catalans. Le même jour, à quelques encablures de là, la voisine Place Cibeles accueillait des milliers de manifestants. Habillés de blancs et avec des drapeaux blancs à la main, ils ont appelé Mariano Rajoy à parler avec les indépendantistes. Cette divergence montre la division de la société espagnole face à cette question. La cause de l’unité nationale a également mobilisé, le même jour, des manifestants dans d’autres villes à travers le pays.

Le 8 octobre, des centaines de milliers ont défilé dans les rues de Barcelone pour défendre l’unité du pays. L’objectif de cette "voix silencieuse" était de montrer que la coalition indépendantiste ne représentait pas les aspirations de tous les Catalans et qu’une partie importante de ceux-ci était attachée à l’unité de l’Espagne.

Sur le front économique, plusieurs institutions financières importantes ont, dès le 5 octobre, annoncé leur intention de quitter la région car elles craignent de faire les frais d’un changement du statut juridique de la Catalogne.

Le 10 octobre, tous les regards étaient tournés vers le parlement régional à Barcelone. On voulait savoir si Carles Puigdemont allait franchir le Rubicon et déclarer unilatéralement l’indépendance de la Catalogne ou s’il allait se dégonfler. Avec le dispositif policier mis autour de lui, le parlement ressemblait à une forteresse.

En attendant l’arrivée du dirigeant indépendantiste au Palais du parlement, l’Espagne retenait son souffle.

Avec une heure de retard sur l’horaire officiel, Carles Puigdemont a prononcé le discours que tout le monde attendait. Un mélange de tension et d’appréhension était dans l’air.

A titre de président du pouvoir exécutif catalan (Generalitat), M. Puigdemont a assumé la responsabilité de déclarer que "le peuple a décidé que la Catalogne doit devenir un État indépendant sous forme de République." Mais, il a demandé dans le même souffle aux députés catalans de suspendre l’application de la déclaration d’indépendance, le temps de négocier avec Madrid. Il a, d'un autre côté, invité Madrid à négocier avec Barcelone, sans "conditions préalables" et "sur un pied d’égalité," c’est-à-dire d’un État à un autre. Il a aussi porté à la connaissance de la "communauté internationale" et de l’Union européenne et sa déclaration d’indépendance et la proposition de négocier avec Madrid.

Une fois son discours terminé, M. Puigdemont (Convergence et Union, CiU), le vice-président du gouvernement catalan, Oriol Junqueras (Gauche républicaine de Catalogne, ERC), la nouvelle présidente de l’Assemblée catalane Carme Forcadell (la coalition indépendantiste "Ensemble pour le oui" ou Junts pel Si, JpS ou JxSi) et 72 (des 135) parlementaires catalans ont signé cette déclaration.

La déclaration du dirigeant catalan a semé la confusion parmi les indépendantistes et les unionistes. C’est ce qui explique pourquoi M. Rajoy lui a, le lendemain, demandé formellement de clarifier ses intentions et de dire si sa déclaration est une d’indépendance ou pas. Il lui a accordé à cet effet jusqu’au lundi 16 octobre. Si le Catalan confirme déclarer l’indépendance de sa région, l’Espagne lui accordera alors un délai supplémentaire jusqu’au 19 octobre pour faire machine arrière et éviter ainsi à sa région la suspension de son autonomie (article 155). Le chef du Parti socialiste espagnol Pedro Sanchez a lui aussi demandé au dirigeant catalan de clarifier ses intentions.

La décision de Carles Puigdemont de suspendre la déclaration de l'indépendance catalane peut s'expliquer par au moins quatre raisons. D'abord, faire baisser les tensions avec le pouvoir central. Rappelons-nous que Mariano Rajoy a menacé de de recourir à l’article 155 de la Constitution espagnole, cela reviendrait à révoquer les pouvoirs du président de la région et de son vice-président et à placer les organismes publics, dont la police, sous la tutelle de Madrid.

Ensuite, M. Puigdemont devait savoir avant de se lancer dans sa démarche que la société catalane était divisée face à la cause indépendantiste. Il avait donc besoin de temps pour rassurer les uns et les autres et faire mûrir les choses. C'est pourquoi une déclaration automatique et unilatérale de l'indépendance de la Catalogne ne pouvait bénéficier de l'appui d'une majorité confortable. L'état hétéroclite de son camp ne lui facilitait pas non plus les choses. La preuve: si une partie des indépendantistes, notamment l’extrême gauche du CUP, le pressait de brûler les étapes et de déclarer rapidement la République catalane, une autre partie s'est montré satisfaite de la démarche du président de sa région le soir de sa déclaration.

Aussi, M. Puigdemont espérait encourager la tenue dans quelques semaines d'un "dialogue sans lequel il est impossible d’arriver à une solution négociée" entre Barcelone et Madrid. Même s'il n'a soufflé mot sur l'objet de cette négociation espérée, il s'agit évidemment de l’indépendance de la Catalogne, de sa modalité et de ses conséquences pour les deux parties. La preuve: M. Junqueras a, le 14 octobre, indiqué que pour lui l’unique option envisageable reste l’indépendance. Mais, il s’est bien gardé de dire ce qu’en pense son président. Cette déclaration réduit les chances d’un accord avec une Espagne opposée à toute partition de son territoire.

À l’approche de la date d’expiration de l’ultimatum de Madrid, on a haussé le ton au sein du camp indépendantiste. On a également multiplié les pressions sur Carles Puigdemont dans sa région et à Madrid. Même le FMI n’a pas pu s’empêcher d'ajouter son grain de sel en mettant en garde les habitants de ce pays contre l'impact négatif de l’instabilité en Catalogne sur les prévisions de croissance du pays. Plusieurs manifestations sont prévues au cours des prochains jours dans la région. Le président catalan a pour sa part appelé, ce dimanche, les uns et les autres au calme.

***

La déclaration d'indépendance par Carles Puigdemont n’a pas été signée par le parlement catalan. Elle reste donc un acte symbolique. Quand on sait l'importance des symboles en politique, on peut alors se demander quelle était la véritable intention qui animait dimanche dernier le dirigeant catalan.

15 octobre 2017



** La déclaration d'indépendance de la Catalogne. Crédit de l'image: le compte Twitter de The Intel Crab.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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