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#Myanmar: Al-Qaïda cherche à tirer avantage du nettoyage ethnique des musulmans #rohingyas

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le groupe terroriste État islamique a, durant des années, fait de l’ombre à ses frères-ennemis d'Al-Qaïda. Ceux-ci cherchent désormais à mettre à profit la déconfiture dudit califat islamique pour renforcer leurs positions. Leur tentative d'exploiter les massacres des musulmans rohingyas en Birmanie cherche à montrer qu’ils sont loin d’être défaits.

La campagne internationale menée, depuis plusieurs années sous l’égide des États-Unis, contre le groupe combattant État islamique en Irak, en Syrie et ailleurs est du pain béni pour le réseau terroriste international du successeur d’Oussama ben Laden. L’affaiblissement de l’organisation d’Abou Bakr Al-Baghdadi a permis à Al-Qaïda de reprendre de la vigueur. D’un autre côté, les massacres des musulmans #rohingyas en Birmanie (l’actuel Myanmar) lui ont fourni une occasion d’or pour tenter de redorer son blason parmi les jihadistes dans le monde.

L’appel aux armes d’Al-Qaïda contre le Myanmar

Les Rohingyas font de plus en plus la Une de la presse internationale. C’est une minorité musulmane d’origine bengalie qui vit depuis des décennies dans le sud-ouest du Myanmar. La majorité bouddhiste du pays les considère comme indésirables et l’État les traite comme des étrangers vivant sur son territoire. Ils sont depuis des décennies victimes de multiples discriminations, de persécutions et de violence de la part de l’État. Après avoir mobilisé la majorité contre eux, des moines bouddhistes nationalistes extrémistes s’en sont eux aussi pris à eux.

Devant ces exactions, des Rohingyas ont récemment pris les armes contre les autorités. Leurs armes se réduisent souvent à des machettes et des couteaux. Ils ont attaqué, en août dernier, des postes de police et des postes frontière birmans. La répression a alors franchi un nouveau seuil fait près de mille morts parmi les Rohingyas et forcé depuis près de 400 000 des leurs à fuir massacres, attaques et exactions de l’armée pour se réfugier dans le Bangladesh voisin. Selon un récent rapport de l’UNICEF, 60% de ces réfugiés sont des enfants. Pour les Nations unies, ils sont victimes d’''épuration ethnique.'' D'où l'appel lancé cette semaine par le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, aux maîtres de Naypyidaw pour qu'ils mettent un terme à leur campagne de terre brûlée.

Les autorités birmanes ne l’entendent pas de cette oreille. Elles ont rejeté les accusations des réfugiés, des ONG et des Nations unies. Pour elles, il s'agit plutôt d’une campagne légitime menée par leurs forces de sécurité contre des ''terroristes.'' Même son de cloche chez l’ancienne dissidente, prix Nobel de la paix et actuelle conseillère d’État. Aung San Suu Kyi a non seulement démenti tout nettoyage ethnique des Rohingyas, mais a également rejeté toute critique de la politique menée actuellement par son gouvernement.

L'alignement aveugle de la dirigeante birmane sur la politique de l'armée de son pays face aux Rohingyas lui a déjà coûté très cher. Il a également agacé plus d'un sur la scène internationale. Les Prix Nobel de la paix Desmond Tutu (Afrique du Sud) et Malala Yousufzai (Pakistan) l'ont vertement critiqué. Plusieurs à travers le monde ont appelé le Comité Nobel à lui retirer son prix prestigieux. Douze Prix Nobel, dont Muhammad Yunus, ont pour leur part appelé le Conseil de sécurité de l'ONU à mettre un terme à la crise en Birmanie. 

L'International Campaign for the Rohingya (ICR) est allé encore plus loin dans sa réaction. Comme l'a expliqué à Tolerance.ca en entrevue, via Facebook, son président et président de son conseil d'administration, Joseph Grieboski, si son organisme n'a publié aucun communiqué formel là-dessus, son directeur exécutif Simon Billenness et lui-même ont déclaré dans plusieurs entrevues que ''(Aung San Suu Kyi) a du sang des morts rohingyas sur les mains.'' Il a ajouté avoir appelé le Comité Nobel à annuler son Prix pour ''avoir endommagé l'autorité morale qui s'y rattache.'' Pour le président du groupe de pression qui a vu le jour l'année dernière aux États-Unis, si la dirigeante birmane ''ne condame pas la violence contre les Rohingyas, c'est parce qu'elle sait qu'elle est appuyée par sa base'' et elle ''ne veut pas courir le risque de se l'aliéner et perdre par la même occasion le pouvoir.'' Il a ajouté que le ''départ massif des ces musulmans facilite sa stratégie (et celle de la junte militaire) de nettoyage ethnique de son pays.''

L'image d'Epinal qu'on avait de la Birmane en Occident, celle d'une pasionaria de la démocratie et des droits humains, a donc craqué. Ses appuis indéffectibles en Occident ne peuvent rien contre ce développement. Voyant sa marge de manoeuvre se rétrécir sur la scène internationale, elle a préféré annuler une participation à l’Assemblée générale (AG) de l’ONU qui est prévue pour la semaine prochaine. Elle va donc rester chez elle. Cette absence lui permettra d’éviter d’être pointée du doigt pour sa non condamnation des massacres des Rohingyas et pour qu’on ne lui rappelle pas à vive voix la promesse brisée qu'elle avait tenue devant la précédente AG de soutenir les droits de cette minorité musulmane.

À la lumière des images des réfugiés arrivés en catastrophe au Bangladesh, des villages et maisons brûlés et des témoignages concordants de ces Rohingyas traumatisés, il fallait s'attendre à ce que cette tragédie soit récupérée par des groupes jihadistes pour mobiliser des troupes et récolter des fonds et au passage se faire une virginité sur leur dos. D’ailleurs, le ministre malaisien de la défense, Datuk Seri Hishammuddin, n'a pas dit autre chose quand il a mis en garde Naypyidaw contre la possibilité pour un groupe terroriste comme l'État islamique de s’en servir pour renforcer sa présence dans la région.

C’est chose faite, si on se fie à l’information publiée le 13 septembre par le SITE, un organe consacré au monitoring des informations relatives aux mouvements islamistes dans le monde.

Dans un communiqué attribué par le SITE à Al-Qaïda, des jihadistes ont menacé de faire payer au Myanmar le prix des traitements cruels et inhumains infligés aux Rohingyas.

Ils ont également appelé les musulmans du monde entier à soutenir leurs ''frères musulmans'' birmans, en leur fournissant aide, armes et ''appui militaire.''

Ils ont, d'un autre côté, appelé les ''jihadistes au Bangladesh, en Inde, au Pakistan et aux Philippines à se rendre en Birmanie pour venir en aide à leurs frères musulmans et aussi pour les entraîner pour qu’ils soient en mesure de se défendre contre l’oppression (birmane, ndlr).''

Si Al-Qaïda croyait qu'elle allait ainsi pouvoir duper les premiers concernés, alors c'est raté. Quelques heures seulement après l’annonce d’Al-Qaïda, le groupe rebelle Armée du salut des Rohingyas de l'Arakan a publié sur son compte Twitter (@ARSA_Official) un communiqué où il ''nie tout lien avec Al-Qaïda, l’État islamique en Irak et en Syrie, Lashkar-e-Taiba ou quelque réseau terroriste international'' que ce soit et annonce d’avance son refus de la moindre offre d’aide ou implication dans le conflit dudit réseau jihadiste. Tout en se disant prête à coopérer avec les services de sécurité des différents pays dans leur lutte contre le terrorisme, l’ARSA a appelé les pays de la région à arrêter et à empêcher toute infiltration terroriste dans l’Arakan. En passant, l’ARSA avait dès le 9 septembre déclaré un cessez-le-feu unilatéral en guise de bonne foi.

Les rebelles rohingyas n'ont donc pas été dupés par Al-Qaïda. Ils savaient qu’il s’agissait là d’une manœuvre jihadiste visant à tirer avantage de la situation tragique des leurs pour se remettre en selle et en tirer avantage sur leur dos.

***

À la lumière du geste de séduction d'Al-Qaïda, le risque de voir des terroristes jihadistes débarquer en Birmanie n'est pas exclu. C'est pourquoi la ''communauté internationale,'' la Chine en tête, devrait redoubler d'efforts pour trouver, avec les acteurs locaux, une issue raisonnable et une solution viable et durable à la crise qui secoue ce pays depuis plusieurs années. Mais, cela ne pourra se faire sans une intégration réelle des Rohingyas et sans leur reconnaissance comme partie intégrante du tissu social de la nation. Cela ne pourra non plus se réaliser si on ne revisite et on ne contextualise le récit national, sans tabous, stéréotypes ou préjugés, et si on ne contrecarre le discours islamophobe violemment raciste qui sévit dans le pays d'Aung San depuis des années. La sécurité et la stabilité à long terme du pays et au-delà est à ce prix. Mais, est-ce dans l'intérêt de la junte qui continue de garder une emprise forte sur le pouvoir d'arriver à ce compromis? La base nationaliste d'Aung San Suu Kyi est-elle pour sa part prête à accepter la contextualisation du récit national pour qu'on puisse permettre enfin aux Rohingyas d'occuper leur place, dans l'honneur et l'égalité, aux côtés des autres composantes de la nation?

14 septembre 2017



** Le communiqué de l'ARSA. Crédit de l'image: son compte Twitter.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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