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Osire Glacier: ''Une idéologie d’émancipation des femmes au Maroc''

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Osire Glacier (née Hadouche) est une chercheure maroco-canadienne. Elle enseigne au département d’histoire et à celui de science politique et des études internationales à l’Université Bishop (Sherbrooke). Elle est également auteure d'un blogue. Elle compte à son actif quatre ouvrages. Après l’avoir interviewé il y a deux ans, nous reprenons cette fois l’exercice à propos de son nouveau livre paru en 2017: Femininity, Masculinity and Sexuality in Morocco and Hollywood: The Negated Sexe (Le sexe nié: le féminin, le masculin et la sexualité au Maroc et à Hollywood) (Palgrave Macmillan). Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca®.

Tolerance.ca: Avec votre ouvrage, vous soutenez être la première à formuler une idéologie d’émancipation des femmes au Maroc. Pourquoi une telle affirmation?

Osire Glacier: Femininity, Masculinity and Sexuality in Morocco and Hollywood: The Negated Sexe (Le sexe nié : le féminin, le masculin et la sexualité au Maroc et à Hollywood) est le premier ouvrage à formuler une idéologie d’émancipation des femmes au Maroc. Partant des construits du corps, de la féminité, de la masculinité et de la sexualité, il expose de façon synthétique les mécanismes sociaux et politiques qui transforment le corps biologique des personnes nées avec un vagin en corps féminin appartenant à la collectivité. Dans cet ouvrage, je parle de personnes nées avec un sexe féminin ou un sexe masculin pour distinguer l’être dans tout son potentiel humain des catégories sociales et politiques des femmes et des hommes.

Si ce livre se situe dans la continuité des travaux des chercheurs qui se sont intéressés à l’écriture du corps, telles Fatima Mernissi, Soumaya Naamane-Guessous et Zineb Maâdi, son originalité consiste à exposer les liens de cause à effet qui existent par exemple entre l’idéal de la beauté et de la virginité féminines et les discriminations qui pèsent sur les femmes dans tous les domaines, y compris le marché du travail, le marché matrimonial et le corpus juridique. Ainsi, il démontre que la dépossession sociopolitique du corps féminin dépasse le corps stricto sensu et condamne l’intellect des femmes à la même dépossession.

Tolerance.ca: Vous avez parlé de la survivance de ce que vous appelez l’ordre androcentrique relativement au corps au sein de l’imaginaire du cinéma de Hollywood. Pouvez-vous développer brièvement cette idée?

Osire Glacier: Le sujet des femmes dans les pays musulmans est hautement politisé. Donc en tant que penseure intéressée par la problématique des inégalités entre les sexes en général et au Maroc en particulier, je suis confrontée à un dilemme d’ordre méthodologique: comment aborder le sujet du sexisme dans les terres de l’Islam sans nourrir le racisme? Par ailleurs, aussi bien mes recherches que mon enseignement dans les domaines des genres et des droits humains m’ont conduit à la conclusion que les femmes partagent une condition d’infériorisation fondée sur l’écriture du corps. Rappelons qu’encore de nos jours l’égalité entre les sexes n’est atteinte dans aucun pays du globe. Aussi, j’ai inscrit la problématique des sexes au Maroc dans les luttes globales des femmes contre l’ordre androcentrique. J’appelle l’androcentrisme une vision du monde résultant dans une organisation sociale et politique véhiculant des perspectives exclusivement masculines. Cela dit, j’ai pointé des survivances de la même écriture du corps androcentrique dans l’imaginaire du cinéma de Hollywood, grand producteur des construits du féminin et du masculin.

Cette démarche répond à une préoccupation supplémentaire. En général, les requêtes d’égalité entre les sexes au Maroc tendent à rencontrer une résistance vive auprès de certains groupes sociaux au nom des soi-disant authenticité culturelle, identité religieuse et traditions nationales. En exposant les mêmes dynamiques, quoiqu’atténuées, de l’ordre androcentrique dans l’imaginaire hollywoodien, cette étude montre que le patriarcat et la domination masculine sont loin d’être des spécificités nationales. En fait, les structures androcentriques caractérisent la quasi-totalité des sociétés humaines, les seules variantes étant leur expression culturelle et l’intensité de leur dépréciation du sexe féminin.

Tolerance.ca: Vous avez abordé ce que vous appelez le rôle central joué par l’écriture du corps dans la hiérarchisation des sexes. Pouvez-vous développer ce rôle et montrer son impact sur les femmes?

Osire Glacier: Les témoignages ainsi que les enquêtes de terrain indiquent que la sexualité est construite comme une prérogative masculine, et que par conséquent, le corps féminin est conçu comme un corps pour autrui. Une telle écriture du corps requiert un travail collectif pour produire ces catégories d’hommes virils et de femmes féminines. Résultat: l’autodétermination des personnes nées avec un vagin, leur liberté d’expression et leur intégrité physique ne sont pas définies par leur humanité, mais se voient plutôt déterminer – ou mieux, limiter – par les exigences de la féminité.

De surcroît, l’appropriation du corps féminin et la subordination sexuelle des femmes qui lui est sous-jacente ne peuvent se maintenir que si les femmes sont subordonnées aux hommes dans toutes les sphères de la vie. Ceci explique le travail de sexuation mené par la famille, l’école et l’entourage social, dépréciant le potentiel humain des personnes nées avec un vagin. Inévitablement, un tel travail produit un féminin dont le corps est approprié sexuellement et dont la force de travail est exploitée aussi bien au foyer qu’à l’extérieur.

Pire encore, la négation de la vie des personnes nées avec un vagin est la conséquence ultime de l’écriture du corps. En effet, l’appropriation du corps féminin, la subordination sexuelle des femmes et l’exploitation de leur force de travail aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère publique signifient qu’ultimement celles-ci ne pourraient pas avoir une vie propre. Autrement dit: les femmes tendent à subir une existence où leurs voix, leurs désirs, leur volonté, leur détermination, leur temps et leur énergie se font subtiliser partout où elles gravitent, que ce soit en couple, en famille, au travail ou en public.

Ainsi, à corps approprié sexuellement et à force de travail exploitée économiquement au foyer et à l’extérieur, correspond un corps social doublement assujetti d’un point de vue politique: d’abord à l’État masculin, ensuite aux hommes, soit les membres de la famille des femmes, auxquels cet État délègue des pans de son autoritarisme.

Tolerance.ca: Comment les mécanismes qui produisent l’infériorisation des femmes au Maroc influencent-ils la société dans son ensemble, y compris les hommes?

Osire Glacier: L’infériorisation des femmes au Maroc – et ailleurs - tend à être perçue comme une problématique spécifique, ce qui en occulte les enjeux sociopolitiques plus larges. En premier lieu, la cellule familiale normalise les rapports inégalitaires dans la sphère publique. La monopolisation du pouvoir par une élite masculine semble naturelle dans le contexte de rapports autoritaires entre époux et par extension entre membres d’une même famille. En fait, dans un tel environnement, c’est l’idée de rapports égalitaires, de gestion commune, d’exercice partagé du pouvoir et de prises de décision collective qui paraît invraisemblable.

Par ailleurs, la subordination des femmes au pouvoir masculin est la soupape qui assure la stabilisation de tout régime où une élite d’hommes domine d’autres hommes. De la naissance au trépas, l’homme ordinaire est dominé par d’autres hommes, du père à l’employeur, en passant par les collègues de travail, les policiers et les gendarmes. Mais pour que cette domination n’ébranle pas l’ordre sociopolitique, la masculinité ne se définit pas par le contrôle subi par d’autres hommes. L’essence de la masculinité se définit par la domination qu’elle exerce sur le féminin. En d’autres termes, dans le contexte de l’autoritarisme, à homme aliéné, femme aliénée; et inversement, à homme libéré, femme libérée.

Tolerance.ca: Comment le Maroc pourrait-il s’émanciper de l’infériorisation des femmes?

Osire Glacier: L’avènement d’un régime démocratique est la condition sine qua non à cet effet. Tant qu’une élite monopolise le pouvoir, il n’y aura pas de progrès pour les femmes, ni d’ailleurs pour les hommes. Cette élite continuera d’appliquer des politiques assurant son maintien au pouvoir, même si ce pouvoir se fonde sur la déshumanisation des femmes. Par ailleurs, la laïcité est l’un des principaux piliers d’un régime démocratique. L’instrumentalisation de la religion par ces élites a tout bonnement permis la pérennisation au fil des décennies de conceptions rétrogrades du pouvoir, de relations dégradantes entre dirigeants et gouvernés et d’interprétations masculines des textes religieux.

La justiciabilité des droits des femmes doit être instaurée. Il faut en finir avec l’ère de l’impunité et de la banalisation des discriminations et des violences à leur égard. Un organe étatique spécialisé doit être responsable, et donc légalement imputable pour tout manquement au principe de l’égalité des sexes et pour toute atteinte à la dignité des femmes. Précisons ici que jusqu’à présent, l’Autorité pour la parité et la lutte contre toutes formes de discrimination remplit une fonction normative et n’a donc pas d’obligations légales.

Enfin, une révolution culturelle tranquille doit accompagner la démocratie. En effet, l’avènement d’un régime démocratique est une condition nécessaire pour la réhabilitation de l’humanité des femmes, mais non suffisante. Au Maroc et ailleurs, les femmes gagnent des droits, mais ces gains déstabilisent peu ou très lentement les construits de la féminité et de la masculinité, principaux responsables de la hiérarchisation des sexes. Pour ce faire, l’État doit offrir une éducation gratuite de qualité à toutes les citoyennes et tous les citoyens. De même, il doit entreprendre une réforme de fond en comble du système éducatif. À ce propos, il est impératif d’introduire les études des femmes et des genres à tous les niveaux scolaires et universitaires. De plus, il faut stimuler la recherche dans ces domaines marqués par de sérieuses lacunes.

Ce projet de société est réalisable. D’une part, le Maroc est un pays jeune et, d’autre part, le déterminisme culturel est un mythe. La culture n’est ni un destin ni une fatalité. Elle est à la fois un produit politique et un choix individuel. Tout comme on ne naît pas femme, on le devient, on ne naît pas sexiste, on le devient. Par l’entremise d’un travail collectif concerté, les jeunes ont le pouvoir et les capacités de transformer ce projet en réalité.

Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca®.

15 août 2017



** Le nouveau livre d'Osire Glacier.


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