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Maroc: Trois mois de prison ferme pour le journaliste Hamid El-Mahdaouy

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le Maroc continue de reculer, d'année en année, en termes de liberté de la presse. Plusieurs rapports d'organisations nationales et internationales le montrent, chiffres à l'appui. Plusieurs journalistes qui couvraient le #Hirak du Rif en ont pâti.

La province d’Al-Hoceima est située dans le nord du Maroc. C’est là où est né le #Hirak du Rif, un mouvement social qui mobilise la population depuis octobre 2016 pour revendiquer des droits sociaux: des emplois pour les jeunes chômeurs, une université et un hôpital universitaire d’oncologie. Durant ces mois, ce mouvement est resté pacifique. Au lieu de se montrer ouvert à ces demandes, l’État a déployé une stratégie faite de répression et de diabolisation. À cause de cette politique répressive, 176 personnes sont, selon les chiffres officiels datés du 19 juillet, en détention préventive. 28 autres détenus ont déjà été condamnés à 18 mois de prison ferme chacun. Parmi les détenus, cinq journalistes citoyens du coin. Cette semaine, une personne très connue au Maroc s’est ajoutée à cette longue liste.

Le directeur de Badil.info condamné à trois mois de prison ferme

Bien avant l’arrestation de son leader Nasser #Zefzafi, le #Hirak avait choisi le 20 juillet pour ce qu’il appelait la "Marche du million." Mais, deux jours avant la date fatidique, la décision des autorités est tombée. Elles ont annoncé l’interdiction de cette manifestation. Mais, il n’était pas question pour la population d’Al-Hoceima et ses environ de battre en retraite. Non seulement le reste du pays se demandait ce qui allait se passer en raison de la détermination des deux parties, mais également des gens de différentes régions annonçaient sur les réseaux sociaux leur intention d’y prendre part.

Pour couvrir cette manifestation, des journalistes et photojournalistes marocains et étrangers se sont rendu à Al-Hoceima.

A l’instar de ses collègues, Hamid El Mahdaouy a quitté Rabat, lieu de sa résidence, pour Al-Hoceima. M. Mahdaouy (1979-) est issu d’un milieu modeste. Il est journaliste et directeur du site d’information Badil.info lancé en 2014. C’est aussi un père de famille. Il a deux très jeunes enfants: Soulafa et Youssef. Sa page Facebook est suivie par 50 778 personnes et celle de son site par 78 667 personnes, dont 78 234 fans. Sa chaîne YouTube lancée en juillet 2011, compte 95 909 abonnés et cumule 36 642 742 vues, au moment de la mise en ligne de cette chronique. Elle est constamment alimentée de nouvelles vidéos. Les interventions du journaliste sont très suivies sur les réseaux sociaux. Elles ne laissent personne indifférent, entre inconditionnels et détracteurs.

Le journaliste a été, à plusieurs reprises, poursuivi pour insultes et diffamation. En juillet 2015, il a été condamné à quatre mois de prison avec sursis et à payer 100 000 dirhams (10 000 dollars américains). Suite à la mort de Karim Lachkar en mai 2014 dans un commissariat, Badil.info avait fait paraître plusieurs articles accusant la police de torture. La Direction générale de la sûreté nationale a alors déposé plainte. En 2016, Mostapha Ramid, alors ministre de la justice, l’avait à son tour poursuivi pour diffamation suite à la publication dans Badil.info d’un article où son directeur l'accusait de percevoir des indemnités exagérées lors de déplacements au Maroc. Le 20 juin, le tribunal de première instance d’Aïn Sebaa (Casablanca) l’a condamné à quatre mois de prison avec sursis et à payer 10 000 dirhams (1000 dollars). Reporters Sans Frontières (RSF) a dénoncé le verdict. Le 14 juin dernier, la police de Salé a convoqué le journaliste pour l’interroger suite à la plainte déposée contre lui par le ministre de l’intérieur en personne. Abdelouafi Laftit l’avait accusé d’avoir porté atteinte à sa dignité de ministre.

Le 20 juillet, au moment de son arrestation par la police, M. Mahdaouy se trouvait à Al-Hoceima. Cela s’est produit à quelques heures seulement du début de la manifestation que les autorités avaient interdite. Cette nouvelle de l’arrestation du journaliste n’est pas passée inaperçue. Elle a suscité un large désaveu sur les réseaux sociaux marocains. Côté formations politiques, le Conseil national du Parti socialiste unifié (PSU, de gauche) a condamné ce qui est arrivé au journaliste. Le 21 juillet, le Comité de protection des journalistes (CPJ) s’est pour sa part fondu, depuis New York, d’un communiqué demandant sa libération immédiate et l’abandon de toutes les charges contre lui. Mais, au lieu de le libérer, les autorités l’ont gardé en détention, en attendant son procès.

Le journaliste était poursuivi pour deux chefs d’accusation: "incitation d’individus à commettre des délits par discours et des cris dans des lieux publics," et "participation à l’organisation d’une manifestation interdite."

Comme l’indique le site Badil.info, le procès de son directeur a duré plus de quinze heures, sans pause, au tribunal de première instance d’Al-Hoceima. Si le juge l’a, ce 25 juillet, acquitté du second chef d’accusation, il l’a reconnu coupable du premier et l’a condamné, en vertu du Code pénal et non celui de la presse, à une peine de trois mois de prison ferme et à payer une amende de 20 000 dirhams (2000 dollars).

Le verdict a suscité l’indignation sur les réseaux sociaux marocains. Pour exprimer leur solidarité avec lui et leur condamnation du verdict, plusieurs personnes se sont servies du hashtag #كلنا_المهدوي (Nous sommes tous des Mahdaouy). L’Association marocaine des droits humains (AMDH) a pour sa part condamné une sentence "injuste et dure."

M. Mahdaouy peut interjeter appel de la sentence.

Maintenant que Hamid El Mahdaouy est en prison, plusieurs Marocains se demandent sérieusement quel sera le sort de tous ces chefs ou dirigeants de formations politiques, syndicale ou associatives qui avaient appelé leurs membres et le reste de la population à participer en masse à la manifestation du 20 juillet à Al-Hoceima. Seront-ils eux aussi arrêtés et jugés devant les tribunaux du royaume d’avoir "crié dans les lieux publics" leur appel aux Marocains pour qu’ils participent à une manifestation interdite? On peut donner ici quelques exemple: le Parti socialiste unifié, le Parti de l’avant-garde démocratique socialiste, le Congrès national ittihadi, Enahj démocratique, la Confédération démocratique du travail, l'AMDH, Attac Maroc et la Coalition marocaine des droits de l’Homme. Plusieurs membres de ces formations ont pris part à la manifestation quand ils n'ont pas été refoulés aux portes de la ville par des forces de l'ordre à qui on avait donné l'ordre de ne laisser personne entrer à Al-Hoceima ce jour du 20 juillet et qui n'avaient ménagé aucun effort dans ce sens. Les réseaux sociaux sont riches de témoignages de tous ces gens qui ont participé à la manifestation ou qui ont été frustrés de n'avoir pas été en mesure de le faire alors qu'ils étaient là aux portes de la ville rebelle.

***

Le Classement mondial de 2017 établi par RSF situe le Maroc à la 133e position (sur 180 pays) en termes de liberté de la presse. L’arrestation et la condamnation du journaliste Mahdaouy à la prison ferme ne va certainement pas améliorer les choses pour l’image internationale du pays. Tout comme la détention de plusieurs journalistes citoyens qui couvraient le #Hirak du Rif ou l'expulsion de journalistes étrangers du Maroc.

25 juillet 2017



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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