Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Maroc: Répression brutale du sit-in des femmes solidaires du #Hirak du Rif

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le mouvement social (#Hirak) du Rif continue. Ses demandes sociales sont soutenues dans le reste du Maroc et parmi la diaspora marocaine à travers le monde. Un échec pour la monarchie qui pariait sur la répression et le passage du temps pour décourager le mouvement protestataire et l'amener à se résigner. C'est cet échec qui explique en partie le recours à une répression brutale des initiatives solidaires dans plusieurs parties du pays.

Depuis huit mois, la population d’Al-Hoceima et de plusieurs localités environnantes du nord du Maroc manifeste de manière pacifique. Elle demande des droits sociaux: des investissements pour créer de l’emploi pour les jeunes chômeurs, une université et un hôpital spécialisé dans le traitement du cancer, une maladie dont la prévalence dépasse dans la région la moyenne nationale. Au lieu de faire preuve d’ouverture d’esprit, l’État a parié sur l’approche répressive pour mettre un terme à ce #Hirak. En plus de chercher à empêcher tout rassemblement sur les places publiques, la police a obligé plusieurs habitants à signer l’engagement de ne plus manifester. Cela représente une violation flagrante et caractérisée de plusieurs dispositions de la Constitution octroyée en 2011 par Mohamed VI au peuple marocain.

Femmes réprimées devant le parlement pour leur solidarité avec le #Hirak du Rif

Toujours dans l’intention d’intimider le mouvement social contestataire, la police a procédé à de nombreuses arrestations arbitraires en plus des meneurs et de simples manifestants. Les victimes ont été souvent arrêtées chez elles, devant leurs foyers ou kidnappées dans la rue, loin des lieux des manifestations. Au moment d’investir les domiciles, souvent pendant la nuit ou durant les petites heures du matin et sans ordre judiciaire, elle terrorisait tous ceux qui y étaient, les invectivait et n’hésitait pas à renverser tout ce qui se trouvait sur son chemin, selon plusieurs témoignages publiés dans des sites d’information ou sur les réseaux sociaux. Des pratiques qui violent plusieurs dispositions légales et constitutionnelles et que la plupart des Marocains ont cru faire partie d’une époque révolue, les tristement célèbres "années de plomb."

Selon un dernier bilan, 176 personnes ont été placées en détention préventive. 120 sont en cours de jugement et sont passibles de lourdes peines. Les droits de ces personnes n’ont pas été respectés, selon plusieurs témoignages publiés dans nombre de médias ou sur les réseaux sociaux par leurs avocats. Si une partie de ces détenus a déjà été condamnée lors de procès dont étaient absentes les garanties d’un procès juste et équitable, la partie restante attend dans les prisons d’Al-Hoceima et Casablanca de connaître son sort.

En recourant à l'approche répressive pour forcer la fin du #Hirak, les autorités ont violé plusieurs dispositions légales et constitutionnelles.

Dans le reste du pays, plusieurs se sont reconnus dans les demandes du mouvement social rifain. La campagne officielle de diabolisation de ce #Hirak à laquelle ont pris part plusieurs plumes mercenaires et amatrices de théories de complot fumeuses cherchait à défaut de changer d’idée à ces sympathisants à les endiguer pour que leur appui ne se répande pas dans les quartiers populaires des villes et dans les campagnes, vu la similitude de la situation dans le Rif avec celle dans plusieurs parties du pays. Malgré cette campagne, des rassemblements de solidarité ont eu lieu dans plusieurs villes, dont la Capitale administrative du pays et sa métropole. Ils ont demandé  la libération de tous les détenus politiques du #Hirak. Ils ont été souvent réprimés de manière brutale.

Pour accentuer la pression sur les autorités, des femmes ont lancé une initiative citoyenne sur les réseaux sociaux. Elles ont donné rendez-vous à d’autres femmes le samedi 8 juillet à 19h (heure locale) à Rabat, en face des grilles du parlement. L’occasion pour ces "Femmes marocaines en sit-in contre la détention politique" d’appeler à la libération de Salima (alias Silya) Ziani et de tous ses camarades du #Hirak qui sont détenus dans les prisons à Al-Hoceima et Casablanca. Aussi, pour exprimer leur solidarité comme femmes avec leurs concitoyennes du Rif et ce jusqu’à ce que tous les détenus soient libérés et leurs revendications  exaucées. Cette campagne a récolté sur Facebook 5614 "J’aime" et suscité l’intérêt de 1600 inscrits. 248 personnes se sont engagées à y participer.

Si la libération de Silya est au centre des demandes de ces femmes, c’est parce que c’est une figure féminine importante pour le mouvement de protestation. C’est une chanteuse de 24 ans. Alors qu’elle se rendait en taxi, en compagnie d’autres militants, à Casablanca, elle a été arrêtée le 5 juin dernier et emprisonnée depuis à Oukacha. Le même jour, une autre figure du mouvement a été interpellée: Nabil Ahamjik. Le frère de Silya, Issam, a raconté au site d’information Nador City qu’une fois placée en isolement cellulaire à Oukacha, elle a été maltraitée et menacée de viol. Cela l’a traumatisé. Selon ses avocats, son état psychologique serait inquiétant. Toujours selon son témoignage, elle ne peut communiquer avec sa famille que durant 10 minutes une fois par semaine et ne peut utiliser à cette occasion sa langue maternelle. Quand on garde à l’esprit que sa mère ne parle que le Rifain, on peut imaginer le traumatisme et la frustration que cette mesure anticonstitutionnelle pourrait provoquer. Le leader charismatique du mouvement contestataire, Nasser Zefzafi, qui est détenu lui aussi en isolement cellulaire à la même prison, n’a pu lui non plus échanger avec ses parents qu'en arabe dialectale. En raison de son état de santé, plusieurs voix ont demandé la libération de Silya. Elle devra comparaître le 12 juillet.

A l’heure dite, plusieurs dizaines de femmes ont répondu à l’appel. Elles ont tenu sit-in  à la place indiquée d’avance. Également, des hommes se sont joints à elles en face du parlement. Ils étaient des jeunes et des moins jeunes. Même des enfants étaient de la partie. À côté des militants des droits humains et des droits des femmes et des figures très connues de la gauche, il y avait des journalistes venus pour couvrir l’événement. Les manifestants avaient une demande: la libération de Silya et de tous ses camarades du mouvement contestataire.

Le sit-in n’avait rien d’inquiétant. Les manifestants n’avaient ni pierres ni armes blanches en main ou à proximité. Ils ne provoquaient pas non plus les membres des forces de l’ordre qui étaient casqués, munis de matraque et présents en nombre sur les lieux, en attendant les ordres de leur hiérarchie.

Au lieu de laisser le sit-in se dérouler de manière normale, les forces de l’ordre l’ont dispersé de manière violente. Les organisateurs ont déploré trente-deux victimes parmi les manifestants, dont treize femmes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette vidéo tournée par un photojournaliste de Lakome2 et mise en ligne par ce site marocain d’information montre cette répression dans toute sa splendeur…

Parmi les images frappantes qui ont circulées sur les réseaux sociaux, une montre des policiers tirant les manifestants de la pelouse où ils tenaient sit-in. Ils les frappaient à coups de pieds. Dans un autre extrait, deux jeunes femmes se faisaient frappées elles aussi. D’autres femmes ont été violemment bousculées ou jetées à terre après avoir été frappées.

Même des journalistes n’ont pas été épargnés. Le photojournaliste de Lakome2, Ahmed Rachid, a été roué de coups. Il criait de douleur. Son matériel a été saisi. M. Lamrani de Badil.info a goûté à la même médecine policière.

Abdelaziz Nouaydi est une victime de plus de cette répression. Cet avocat, professeur et ancien président de l’association Adala, a été frappé au visage par le dénommé Aziz Bounou. Ce coup violent lui a causé des blessures à la tête et a brisé ses lunettes. Le médecin lui a délivré une attestation d'invalidité d'un mois. L'ancien conseiller de l'ancien premier ministre socialiste Youssoufi a déclaré à des médias avoir l'intention de poursuivre en justice son agresseur. L’historien et militant des droits humains Maati Monjib a été pour sa part frappé au niveau du rein droit (Tel Quel, 9 juillet). L'homme de gauche et militant des droits humains Abdelhamid Amine et bien d'autres en ont eux aussi eu leur part.

Les images de cette répression brutale ont suscité le dégoût et une large condamnation sur les réseaux sociaux marocains. Cela a poussé la préfecture de police de Rabat à essayer de se justifier. Dans un communiqué publié le lendemain sur le site de la MAP, l’agence de presse officielle, elle a qualifié de légale son intervention musclée. Elle a également accusé une partie des manifestants d’avoir "prémédité de provoquer et d’agresser verbalement et physiquement les éléments des forces publiques." La préfecture a enfin accusé des manifestants d’avoir "simulé l’évanouissement en s’écroulant par terre."

Les "Femmes marocaines en sit-in contre la détention politique," initiatrice du sit-in, et l’Association marocaine des droits humains (AMDH) ont contesté cette version des faits.

Les images et les vidéos de ce qui s’est passé samedi dernier à Rabat sont un démenti cinglant de la version de la préfecture de police de Rabat. Elles montrent un sit-in de manifestants pacifiques qui ne provoquaient ni n’agressaient les forces de l’ordre et que ce sont ces dernières qui s’en étaient prises à eux de manière violente. Pour ce qui est de la simulation d’évanouissement et d’écroulement par terre par les manifestants, les images parlent d'elles-mêmes et infirment la version officielle.

***

Samedi dernier, des dizaines de manifestants étaient réunis devant le parlement pour exprimer de manière pacifique leur solidarité avec les prisonniers politiques du #Hirak du Rif et demander leur libération. En décidant de les en empêcher de manière très violente, comme on l'a analysé ci-dessus, l’appareil sécuritaire a non seulement violé plusieurs de leurs droits constitutionnels, mais également pris le risque (peut-être non ou pas assez calculé) de compliquer la tâche d'une communication publique royale menée depuis 1999 pour convaincre les opinions publiques occidentales que son régime a rompu avec les pratiques répressives du passé et qu’il était engagé sur le sentier démocratique. Une communication publique qui a coûté une fortune au trésor public. À domicile, cet épisode répressif a, plus que jamais, amené plusieurs sur les réseaux sociaux à se demander si les pratiques des ''années de plomb'' étaient de retour. Toute une bourde pour le régime autoritaire en place!

11 juillet 2017



** L'affiche de l'appel des "Femmes marocaines en sit-in contre la détention politique." Crédit de l'image: la page de cet événement sur Facebook. 


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter