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Maroc: Le PJD fait volte-face et cède à Aziz Akhannouch

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le Makhzen marocain n’est pas bête. Face à une tempête très forte, il a l'habitude de baisser la tête. Une fois l’orage passé, il revient à la charge, histoire de reprendre ce qu’il a dû céder.

Abdelilah Benkirane et sa formation, le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste), doivent beaucoup au mouvement du 20 Février qu’ils avaient dénigré durant des mois pour donner des gages de loyauté à la monarchie. Le mouvement du 20 Février est l’avatar marocain du Printemps arabe. Il leur a fourni l’occasion de se rapprocher un peu plus du régime autoritaire en place. Ce rapprochement circonstanciel a permis au second de gagner du temps en attendant que l’orage passe et de rétablir enfin l’équilibre politique d’avant 2011 en sa faveur, et aux seconds dc se faire coopter quelques mois plus tard dans un gouvernement de coalition au service de la volonté royale.

Saadeddine El Othmani constitue une majorité gouvernementale

À l’ombre de la Constitution octroyée en 2011 par Mohamed VI à son peuple, des élections législatives générales ont été organisées la même année. Elles ont permis au PJD d’occuper la première place (107 sur 395 sièges, contre 52 en 2007) et à son chef d’être chargé de former le nouveau gouvernement. Une première pour cette formation et un gain réalisé grâce au Printemps arabe. Pour apprécier ce développement à sa juste valeur, rappelons-nous qu’il y a quelques années seulement, au lendemain des attentats de jihadistes marocains à Casablanca en 2003, le pouvoir jonglait avec l’idée de dissoudre cette formation. Plusieurs dirigeants de l’Union socialiste des forces populaires (USFP, gauche) étaient eux aussi de cet avis, eux qui y voyaient un agent de radicalisation de la jeunesse marocaine. Le 7 octobre 2016, de nouvelles consultations législatives générales ont eu lieu. Elles ont permis à la formation islamiste non seulement de garder sa première position, mais également d’améliorer ses gains (125 sièges) et à son chef d’être reconduit dans ses fonctions par Mohamed VI.

Cinq mois plus tard, Abdelilah Benkirane n’a pas pu s’acquitter de sa tâche, faute d’avoir pu ou su s’entendre avec Aziz Akhannouch. Le président du Rassemblement national des indépendants (RNI, libéral) insistait, entre autres, sur la participation gouvernementale de l’USFP et de l’Union constitutionnelle (UC, libéral), aux côtés du PJD, du RNI, du Mouvement populaire (MP, berbère, libéral) et du Parti du progrès et du socialisme (PPS, gauche). Le chef du PJD ne voulait pas quant à lui voir l’USFP au sein de la coalition.

Comme aucun des deux dirigeants ne voulait céder, les négociations étaient dans un cul-de-sac. Dans ce contexte, les spéculations allaient bon train. On imputait par exemple au roi, entre autres, l’intention de désigner la présidente du patronat marocain à la tête du gouvernement et de mettre ainsi un terme au blocage des négociations. Une rumeur qui enchantait nombre d’anti-islamistes. Pendant ce temps, Abdelilah Benkirane réussissait de moins en moins à se contrôler. Ses sautes d’humeur traduisaient sa frustration grandissante et celle de sa formation et leur impuissance à faire imposer leur volonté à l’homme du Palais royal.

Alors qu’il voulait rencontrer Mohamed VI, qui était de retour au pays d’une nouvelle tournée africaine, pour lui faire son rapport d’étape sur les négociations, Abdelilah Benkirane a reçu toute une claque. Non seulement le Cabinet royal le lui a refusé, mais il a également appris qu’il a été renvoyé par le roi. Cette nouvelle a été annoncée le 15 mars dans un communiqué de presse. Deux jours plus tard, on a appris le nom du nouveau chef du gouvernement désigné. En faisant cette annonce la veille du Conseil national du PJD, on cherchait, semble-t-il, à mettre les membres de cette instance suprême devant le fait accompli.

Abdelilah Benkirane entouré des siens au Conseil national du PJD du 18 mars. Crédit de l'image: la page Facebook du PJD.

Mohamed VI a donc chargé le psychiatre Saadeddine El Othmani (61 ans) de former le nouveau gouvernement. Cet ancien ministre des affaires étrangères est membre du secrétariat général du PJD et préside son Conseil national. Le 18 mars, cette instance de direction a fait bloc derrière lui; histoire de faire montre d’unité.

Après l’annonce du choix de M. Othmani, la question que se posaient plusieurs marocains étaient de savoir s’il allait réussir là où avait échoué son prédécesseur. Aussi, on se demandait s’il allait céder ou plutôt résister au richissime homme d’affaires et proche du Palais royal. Les spéculations allaient bon train en attendant l’issue des négociations.

Mais, les Marocains n’ont pas attendu longtemps avant d’être fixés là-dessus.

Le samedi 25 mars, soit une semaine après le renvoi du chef du PJD, le nouveau chef du gouvernement désigné a, en conférence de presse et en présence des chefs des formations concernées, levé le voile sur la composition de sa majorité gouvernementale. Elle inclut six formations: le PJD, le RNI, le MP, l’USFP, l’UC et le PPS.

Une majorité échappant au contrôle de… Saadeddine El Othmani

Saadeddine El Othmani a donc exaucé les vœux de… Aziz Akhannouch. Que sait-il passer quelques jours après sa nomination pour que la deuxième personnalité de la formation islamiste accepte ce que refusait durant des mois son chef? Mystère.

Maintenant que la majorité est connue, on peut tirer plusieurs conclusions.

La nouvelle majorité est composée de formations idéologiquement hétérogènes. Cette donne peut s’ajouter à d’autres motifs pour alimenter des tensions éventuelles entre au moins une partie de ses composantes.

La cooptation gouvernementale de l’USFP est une source supplémentaire de tension au sein du PJD. D’ailleurs, plusieurs membres et dirigeants de la formation islamiste ont exprimé sur les réseaux sociaux leur mécontentement. Ils y ont vu une trahison de M. Benkirane et même de leur formation quand ils n'ont pas parlé de "coup d’état en douceur" de ce qu’ils appellent "l’État profond." Cela n’est pas de nature à les rassurer sur la suite des choses pour leur formation et sur la capacité de résistance de M. Othmani à d’éventuelles pressions des hommes du sérail pour le forcer à faire de nouvelles concessions, ce qui risquerait de miner un peu plus l'image du PJD aux yeux de sa base ou de ses sympathisants.

Au regard du nombre élevé des composantes de la majorité versus celui restreint des portefeuilles ministériels disponibles, M. Othmani ne pourra exaucer les vœux de tous ceux qui croient à leurs ministérialités. Cela devra alimenter la frustration des éconduits parmi les siens et au sein des autres formations de la coalition. À ce propos, on ne connaît pour le moment ni la distribution des portefeuilles ou l’architecture gouvernementale, ni les noms des candidats retenus pour combler ces postes. Mais, peu importe, la rumeur est reine de la Toile marocaine.

Avec le nombre élevé des partenaires de la coalition, les arbitrages seront compliqués. Aussi, des conflits de personnalités ne sont pas à exclure.

Face à la "bande des quatre" autour d’Aziz Akhannouch (RNI, MP, UC et USFP), M. Othmani verra sa marge de manœuvre plus restreinte encore que celle de son prédécesseur et son pouvoir réduit et le poids politique de sa formation dilué. Celui qui agit depuis plusieurs mois comme s’il était un premier ministre bis de facto ne résistera pas à la tentation de pousser son avantage encore plus loin puisqu’il sait que sans lui et son "bloc" le dirigeant islamiste ne pourrait mener sa barque à bon port et celui-ci le sait aussi. Le psychiatre de Souss sait aussi que sa formation n’a récolté en octobre dernier que 1 618 963 suffrages sur 15 702 592 inscrits sur les listes électorales lors d’un scrutin boycotté par une majorité écrasante de Marocains en âge de voter. Il ne pourra donc pas prétendre incarner à lui seul la volonté populaire (la légitimité des urnes). Cette faiblesse politique permettra le moment venu à la "bande des quatre" de relativiser la légitimité populaire du PJD. Quand on ajoute à cela le fait que plusieurs ministères clés reviennent d’office à des proches du Palais royal, on peut d’ores et déjà avoir une idée de l’ambiance et des limites de la marge de manœuvre de M. Outhmani au sein du prochain gouvernement.

***

En 2011, une partie importante de la jeunesse marocaine a profité de la vague du Printemps arabe pour revendiquer pour son pays une série de réformes politiques, économiques et sociales dignes de ce nom et susceptibles de mettre le Maroc sur les rails du développement et de la démocratie. À l’époque, Abdelillah Benkirane et les siens ont fait un choix contraire, celui du camp des forces hostiles à ces réformes démocratiques et qui tenait coûte que coûte au statu quo autoritaire. Les pjdistes ont cru alors pouvoir ainsi obtenir plusieurs concessions de la part d’un pouvoir confronté au vent printanier arabe en échange de leur ralliement. Leur cooptation au sein du gouvernement post-Constitution de 2011 leur a fait croire à la justesse de leur lecture de la situation et de leur stratégie politique. Mais, c’était méconnaître un fait d’importance: la monarchie reste méfiante à l’endroit des islamistes. Plus important: le Makhzen (système de gouvernance traditionnel) n’a pas l’habitude de renoncer à ce qu’il a cédé sous la pression des événements. Des déclarations populistes et démagogiques de M. Benkirane avant et pendant les négociations et son double langage (un pied dans le gouvernement, un autre dans l'opposition) et ses menaces à peine voilées n’ont pas in fine arrangé les affaires de sa formation. C'est pourquoi son affaiblissement était question de temps.

29 mars 2017



** Les chefs des formations de la majorité réunis au siège du PJD. Crédit de l'image: la page Facebook de la formation islamiste.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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