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Le Maroc continue de patauger dans l’impasse post-électorale

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le chef du gouvernement désigné Abdelilah Benkirane avait négocié durant plusieurs mois la formation de sa nouvelle coalition. En vain! Le roi Mohamed VI l'a donc limogé. Il a chargé la deuxième figure du PJD de former le nouveau gouvernement.

A l’issue des dernières élections législatives générales du 7 octobre 2016, le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste) est arrivé premier (125 sièges sur un total de 395 maroquins), loin devant les autres formations. Conformément à l’article 47 de la Constitution octroyée en 2011, le roi Mohamed VI a, trois jours plus tard, reconduit le chef du gouvernement sortant, Abdelilah Benkirane, à son poste et l’a chargé de former le nouveau cabinet.

Abdelillah Benkirane perd son bras de fer avec… Aziz Akhannouch

Comme sa formation n’a pas obtenu la majorité des sièges à la Chambre des représentants, soit 198 maroquins, le chef du gouvernement désigné avait besoin d’alliés. Deux formations ont accepté de rejoindre sa coalition: le Parti de l’Istiqlal (PI, conservateur: 46 sièges) et le Parti du progrès du socialisme (PPS, gauche: 12 sièges). Mais, il lui manquait 15 sièges pour atteindre la majorité. Il s’est alors tourné vers un proche de Mohamed VI et qui a été, en octobre dernier, parachuté à la tête du Rassemblement national des indépendants (RNI, libéral: 37 sièges) à la place du ministre des affaires étrangères Mezouar dans le précédent gouvernement. S’il a choisi cette formation créée à la fin des années 70 du siècle dernier par l’inconditionnel de son beau-frère de roi Hassan II, c’était, entre autres, pour être bien vu de l'homme fort du Cabinet royal et intime de Mohamed VI, Fouad Ali El-Himma.

Le président du RNI, Aziz Akhannouch (56 ans), était ministre de l’agriculture dans le gouvernement sortant. Il y siégeait comme indépendant. C’est un richissime homme d’affaires. Alors que le premier ministre n’était pas des tournées africaines de Mohamed VI, lui y était. Tout un signal de la part du Cabinet royal.

Le premier ministre désigné pensait alors pouvoir former une coalition de quatre formations: la sienne, le PI, le PPS et le RNI. Mais, il s’est rapidement rendu compte que cela n’allait pas être une chose aisée.

Pour marquer son territoire, l’homme du Palais royal s’est lancé dans un bras de fer avec le chef du gouvernement désigné. Il a commencé par mettre son veto à l’entrée du PI au gouvernement, comme s’il était son premier ministre bis. M. Benkirane y tenait. Mais, un fait inattendu est survenu fin décembre et a permis aux deux leaders de sauver la face. Le chef du PI, Hamid Chabat, a fait plusieurs déclarations controversées, dont celle sur ladite marocanité de la Mauritanie, et qui est tombée à un mauvais moment pour le Maroc. Rappelons-nous de l’état de crise dans lequel se trouvaient depuis plusieurs mois les relations diplomatiques des deux pays. Pour calmer le jeu, Mohamed VI s’est senti obligé de dépêcher son chef du gouvernement et non son ministre des affaires étrangères à Nouakchott. C’est dire la difficulté créée pour son pays par un Chabat qui voulait rappeler à ceux qui voulaient le marginaliser qu’il avait une certaine capacité de nuisance. Cette exclusion de facto a suscité la grogne de plusieurs dirigeants de la formation conservatrice contre leur chef et ils l’ont fait savoir publiquement, le mettant sur la défensive.

Une fois l’obstacle PI levé, on aurait pu croire qu’il n’y avait plus d’empêchement majeur à la formation du nouveau gouvernement. Mais, c’était mal lire ce qui était en jeu depuis le début, c’est-à-dire depuis le dévoilement des résultats officiels des dernières élections législatives.

Là, on est passés au second round du bras de fer entre le chef du gouvernement désigné et celui qui agissait déjà comme un premier ministre bis. Chaque partie comptait ses cartes.

M. Akhannouch était conscient du fait que M. Benkirane était populaire et avait à sa disposition une machine politique importante, bien organisée, efficace et disciplinée. Il fallait donc manoeuvrer s'il voulait pouvoir in fine rééquilibrer en faveur du Palais royal le jeu politique né dans le sillage de la dynamique post-électorale et ainsi réduire encore plus la marge de manœuvre laissée au sein du gouvernement à M. Benkirane. Pour y arriver, il avait un plan et un avantage de taille.

Aziz Akhannouch était d’entrée de jeu conscient du rapport de force entre sa formation et celle de M. Benkirane. En octobre dernier, celle-ci avait récolté trois fois le nombre de suffrages de celle-là: 1 618 963 votes contre 558 875 voix. Même chose au niveau de la députation, sans parler des lieux d’ancrage électoral respectifs des deux forces politiques. Mais, d’un autre côté, il savait, tout comme M. Benkirane, que la vie politique marocaine n’était pas qu’affaire d’arithmétique électorale. Plus important encore: il bénéficie d’une ressource politique de premier ordre pour tout politicien marocain dans le contexte d'une monarchie autoritaire, à savoir la protection du parapluie royal. Le chef du PJD en était également conscient. Le président du RNI avait un avantage supplémentaire: le chef du gouvernement désigné avait besoin de lui pour pouvoir constituer sa coalition.

Avec la perte des députés du PI, il manquait cette fois 61 sièges (au lieu de 15) à M. Benkirane pour pouvoir former sa majorité. Il était donc plus dépendant que jamais de la volonté de M. Akhannouch. Une autre formation a fait alors son entrée en scène. Il s’agit du Mouvement populaire (MP, berbère, libéral: 27 sièges) de Mohand Laenser (75 ans), une formation créée en 1957 par Mahjoubi Aherdane (1921-), un ancien de l’armée coloniale, avec les encouragements du Palais royal pour faire de l’ombre à un PI encore puissant et auréolé d’une légitimité historique incontestable.

Fort de l’appui du MP, le président du RNI a exigé cette fois du chef du gouvernement désigné d’inclure dans la future coalition deux autres formations: l’Union socialiste des forces populaires (USFP, gauche: 20 sièges) de Driss Lachgar (62 ans) et l’Union constitutionnelle (UC, libéral, 19 sièges) de Mohamed Sajid (68 ans).

Avec ce bloc autour de lui, l’intime de Mohamed VI croyait être en meilleure posture face au chef du PJD et pensait pouvoir lui dicter sa volonté une fois le gouvernement formé.

Le premier ministre désigné savait qu’il avait le choix entre deux possibilités. D’abord, accepter la nouvelle condition de l’homme du Cabinet royal et obtenir la majorité recherchée à la Chambre des représentants. Mais, cela aurait un prix politique très élevé qu’il ne pourrait peut-être payer. Une telle coalition équivaudrait à une reddition avant l’heure et à une perte de contrôle de son gouvernement aux mains du premier ministre bis. Dans ce cas de figure, il ne pourrait se désolidariser par exemple de réformes économiques draconiennes qui nuiraient à sa popularité et à l’image de sa formation en prévision des prochaines élections législatives.

La seconde option: rejeter la nouvelle condition du milliardaire Akhannouch et courir le risque que la partie adverse lui fait porter l’odieux du blocage des négociations en vue de former le nouveau gouvernement, sans parler de l’éventuelle déception de tous ces pjdistes qui aspirent à faire partie de ce cabinet.

Tout compte fait, le premier ministre désigné a fait un choix. Il a refusé que l’USFP et l’UC fassent partie de sa coalition. Il a donc refusé de se soumettre aux desiderata de l'homme du Palais royal.

Finalement, cinq mois se sont écoulés sans que le pays soit doté d’un nouveau gouvernement.

De retour au pays d’une nouvelle tournée africaine, Mohamed VI a pris acte de l’impasse dans laquelle se trouvaient les négociations et sifflé la fin de la récréation. Comme l’indique un communiqué de presse du Cabinet royal, le chef de l’État a, le 15 mars, démis le chef de gouvernement désigné de ses fonctions. Il a également annoncé qu’il chargera une autre personnalité de la formation de M. Benkirane de la mission de former le nouveau gouvernement. Ce dernier a demandé aux membres de sa formation de ne pas réagir à ce communiqué.

Tenir tête à l’homme du Cabinet royal ou déposer les armes

Mohamed VI a donc respecté la lettre de la Constitution qu’il avait octroyée en 2011 à son peuple quand le vent du printemps arabe soufflait très fort sur les régimes autoritaires de la région et menaçait de les emporter les uns après les autres.

Tout en respectant les formes, cette décision a un avantage supplémentaire pour la monarchie. Elle envoie le message que le problème n’était pas avec le PJD, mais avec son chef. C’est une façon aussi de faire porter l’odieux du blocage des négociations sur M. Benkirane et non sur M. Akhannouch. À ce propos, le secrétariat général de la formation islamiste a publié un communiqué dans lequel il rejette toute responsabilité dans l’échec des pourparlers avec M. Akhannouch et l'impute à d'autres formations, mais sans les nommer.

Dans le camp de la formation islamiste, cinq noms avaient circulé pour prendre la relève de M. Benkirane: Mostafa Ramid (58 ans), ministre sortant de la justice et des libertés, Saadeddine El-Othmani (61 ans), président du Conseil national du PJD et membre de son secrétariat général et ancien ministre des affaires étrangères, Aziz Rebbah (55 ans), ministre sortant de l’équipement et du transport, Lahcen Daoudi (69 ans), ministre sortant de l’enseignement supérieur et de la recherche, et Abdelaziz Lamari, maire de Casablanca et technocrate.

Le choix du Palais royal s’est finalement porté sur M. Othmani, une personnalité publique connue pour son calme et son caractère évitant la confrontation. Fait non anodin: la décision royale a été annoncée ce vendredi, soit la veille de la tenue du Conseil national du PJD. Une façon d'envoyer le message que le Cabinet royal n'avait pas besoin de l'avis des instances dirigeantes du PJD pour choisir en leur sein le nouveau chef du gouvernement désigné et c'est aussi une façon pour lui de les mettre devant le fait accompli.

Mohamed VI a donc chargé ce psychiatre d’Inezgane de négocier la formation du futur gouvernement avec son ami. Les deux négociateurs sont originaires de la région amazighophone du Souss.

La tâche de l’ancien chef de la diplomatie marocaine n’est pas de tout repos. Rien ne garantit qu’elle soit couronnée de succès. N’oublions pas que l’homme du Palais royal tient à la participation notamment de l’USFP à la future coalition. Une option rejetée non seulement par M. Benkirane, mais également par le secrétariat général pjdiste où siège justement le nouveau premier ministre désigné. C’est chercher la quadrature du cercle. D’ailleurs, lors de son Conseil national de demain, on peut s'attendre à ce que le PJD félicite son éminent membre pour sa nouvelle désignation, analyse la situation et (peut-être) affirme qu'avec ou sans M. Benkirane il n'a pas changé d'idée à propos des négociations du prochain gouvernement.

Si M. Akhennouch ne change pas d'idée et M. ElOthmani suit les traces de son prédécesseur, les négociations seront alors rapidement terminées. Dans ce cas de figure, le nouveau chef du gouvernement désigné aura deux options. Selon la première hypothèse, essayer de former un gouvernement minoritaire où siégeront également des ministres de la Couronne, avec l’appui du PI à la Chambre des représentants. Un tel cabinet sera victime par la force des jeux parlementaires de tentatives de chantage de la part de différentes formations à la recherche d'avantages en échange de leurs votes à la pièce en faveur des projets de lois. Sans oublier des formations d'oppostion, dont le Parti Authenticité et Modernité (PAM), proche du pouvoir, qui ne bouderont pas leur plaisir et tenteront de lui rendre la vie difficile. C'est dire combien la durée de vie de ce cabinet devra de toute façon être courte. 

Dans la seconde hypothèse, devant l'entêtement du président du RNI et pour éviter au pays la formation d'un gouvernement de courte durée et instable, M. ElOthmani devra à son tour tiré la même conclusion que son prédécesseur. Là, pour sauvegarder les apparences makhzéniennes, Mohamed VI le congédiera à son tour. Dans ce cas de figure, les options seront plus ouvertes que jamais.

***

Le pouvoir en place ne semble pas à l’aise avec les résultats des dernières élections législatives. D'où les tentatives répétées de l'homme du Palais royal d'affaiblir la portée politique de la victoire électorale des islamistes d’Abdelilah Benkirane. Mais, cette fois en cas d'échec de la formation d'une coalition, Mohamed VI devra alors plonger le pays dans de nouvelles élections générales anticipées. Le risque pour lui est de voir le PJD devenir plus fort encore. À moins qu'il viole sa Constitution octroyée et nomme une personnalité en dehors de la formation islamiste. Mais, ce serait pas la première fois qu'il le fasse. Rappelons-nous à ce chapitre du précédent Youssoufi.

15 mars 2017, mis à jour: 17 mars



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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