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Syrie: La tweeteuse Bana Al-Abed quitte enfin l'enfer d'Alep-Est

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Grâce à une fillette syrienne, le monde entier avait un regard neuf et privilégié sur l’enfer dans lequel vivaient les habitants d’Alep-Est. Chaque nouveau message publié sur son compte Tweeter racontait une tranche de vie aleppine.

Elle s’appelle Bana Al-Abed. C’est une fillette syrienne de sept ans. Son compte Twitter (@AlabedBana) l’a fait connaître dans le monde entier. Ses 611 messages ont été pour ses 368 000 abonnés, dont l’auteur de cette chronique, une fenêtre sur la vie quotidienne dans une Alep-Est assiégée par des miliciens chiites sectaires libanais, irakiens, afghans et pakistanais, et soumise à l’artillerie iranienne et à des tapis de bombes russes et syriennes. Pour rappel, les forces pro-Assad avaient, dès 2012, imposé un siège partiel aux Est-Aléppins avant de le rendre hermétique en septembre dernier. Rien n’a été épargné à cette partie de cette ville autrefois prospère pour la faire plier et déclarer forfait.

Bana, la fillette qui ''aime lire pour oublier la guerre''

Le 24 septembre, le compte de la fillette aleppine est ouvert. Son premier message était: ''J’ai besoin de paix'' (''I need peace''). Toute une prière! Il lui arrivait souvent de publier plusieurs messages par jour. Ses tweets étaient une fenêtre incroyable sur sa vie au quotidien et sur ''l’enfer'' enduré durant des mois dans cette partie de la ville d’Alep. Ils permettaient presque de prendre la température ambiante de cette population. De temps en temps, sa mère Fatemah publiait des messages reconnaissables.

Comme le récit en langue anglaise de Bana depuis l’intérieur d’Alep-Est allait à l’encontre de la propagande du régime damascène, Bachar El-Assad en personne n'a pas pu s'empêcher de réagir. Il a déclaré que ce qu’elle racontait faisait partie de la propagande de guerre contre son pays. Des sympathisants de son régime, dont des mercenaires de la plume, ont essayé de miner sa crédibilité et quelques-uns d'entre eux sont allés jusqu'à la menacer sur les réseaux sociaux. Une jeune femme qui se présente comme ''journaliste indépendante'' de Syrie est allée jusqu’à mettre en doute le fait que la fillette pouvait tweeter depuis Alep-Est quand elle n’affirmait pas que ce n’est pas elle qui le faisait, tout en faisant au passage un appel à tous pour récolter des dons et l'aider à accomplir son travail de ''journaliste indépendante''... D’autres ont mis en doute la possibilité qu’elle puisse à son âge pouvoir écrire en anglais. D’autres encore ont forgé de toutes pièces de fausses nouvelles à propos de son père et ont essayé de convaincre les autres que c’est un combattant. En essayant de miner la crédibilité de la messagère aleppine, ces shabihas (terme utilisé pour qualifier les partisans du régime Assad) ont essayé de rendre non crédible et inaudible son message. Une vieille ficelle de propagande en temps de guerre.

Mais, au lieu de la faire discréditer, cet acharnement sur la fillette d’Alep a eu un effet pervers: cela l'a rendu encore plus sympathique, l'a fait connaître encore plus et lui a fait gagner de nouveaux abonnés. Au bout du compte, on s’est tellement attaché à elle que l’on demandait de ses nouvelles. Chaque fois qu’elle ne tweetait pas, on se posait des questions. La célèbre auteure d’Harry Potter, J.K. Rowling, s’était tellement attachée à cette fillette qui ''aime lire pour oublier la guerre'' (pour reprendre un de ses messages forts) qu’elle n’a pas hésité à lui envoyer par Internet la série de son œuvre. En guise de reconnaissance, Bana a publié une photo d’elle en train de lire avec ses deux petits frères ''Harry Potter.'' Un geste qui a beaucoup touché la célébrissime écrivaine.

Bana quitte finalement Alep-Est

Avec les gains sur le terrain militaire des forces pro-Assad au détriment des forces rebelles à Alep-Est, l’inquiétude pour la sécurité de Bana et des siens est allée crescendo. De plusieurs de ces récents messages transpirait la peur d’un danger qui s’approchait de plus en plus de son réduit. Quel était le soulagement de ses abonnés de voir son compte fermé pour un moment reprendre du service.

La trêve négociée par les Trucs et les Russes a, le 19 décembre, rendu possible l’évacuation de 13 000 civils et rebelles d’une Alep-Est réduite à l’état de ruines. Les Al-Abed ont été du nombre. Ils sont d’abord arrivés à Rashidin, dans la campagne d’Alep, une escale sur leur chemin vers leur lieu d'exil.

Le 21 décembre, le président turc a accueilli, à Ak Saray, le palais présidentiel à Ankara, Bana et sa famille. Sur son compte Twitter, Recep Tayyip Erdogan a écrit: "Bana Al-Abed et sa famille nous ont fait la joie de nous rendre visite au (palais) présidentiel. La Turquie se tiendra toujours aux côtés du people syrien" (''I was pleased to host @AlabedBana and her family at the Presidential Complex today. Turkey will always stand with the people of Syria''). Ce commentaire a accompagné trois photos d’elle et de son frère assis sur les genoux du dirigeant turc. Bana s’est dite pour sa part "Très heureuse de rencontrer M. Erdogan" (''Very happy to meet with Mr Erdogan'') sur son compte. Elle a accompagné cette réflexion amicale d’une des trois photos où on la voit, toute sourire, assisse sur les genoux du président turc. Elle s’est également exprimé en anglais pour remercier son hôte pour son soutien aux Syriens d’Alep: "Merci pour le soutien que vous apportez aux enfants d'Alep, et parce que vous nous aidez à échapper à la guerre," avant de lui dire combien elle l’adorait. Elle lui a aussi fait un bisou.

Le partage le même jour d’une vidéo de cette rencontre par quelqu’un comme Hasan Dogan, le chef de cabinet de M. Erdogan, sent l’opération de communication publique à l’adresse de la base électorale de l’AKP, parti au pouvoir, et des réfugiés syriens en Turquie et ailleurs. Mais, au-delà de cet aspect de relations publiques, le fait de la voir là, loin d’Alep et de la guerre, a en soi de quoi rassurer tous ceux qui s'inquiétaient pour elle et pour sa famille.

***

Une petite fille a permis durant des mois de briser virtuellement le siège imposé à la partie Est d’Alep. Grâce à ses messages, le monde entier suivait une partie de ce qui s’y passait. Même si désormais elle et sa famille se sont réfugiées en Turquie, elle continue d’exprimer son inquiétude pour le sort de tous ceux qui sont restés là-bas.

23 décembre 2016



** Bana Al-Abed qui lis pour oublier la guerre. Crédit de l'image: son compte Twitter.


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Chronique
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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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