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Algérie: Le journaliste Mohamed Tamalt meurt en détention

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Critiquer le pouvoir autoritaire est un sport dangereux en Algérie. Les journalistes indépendants en savent quelque chose... Un des leurs en a payé le prix ultime.

Le président Abdelaziz Bouteflika s’était engagé après sa réélection en 2014 à "consolider et étendre la liberté d’expression." Pourtant, la situation de la liberté de la presse indépendante s’est détériorée en Algérie. Selon le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF) pour l’année 2016, ce pays est 129ème sur 180 États. Une détérioration notable par rapport à 2015 puisqu’elle était au 119e rang, soit un recul de 10 points en un an! Pour ne rien arranger à ce mauvais bilan de cette année finissante, un journaliste est décédé dimanche dernier en détention.

Journaliste condamné pour "atteinte à la personne du Président"

Mohamed Tamalt (42 ans) était blogueur et journaliste pigiste. Il avait la double nationalité algérienne et britannique. Il est né à Alqasba en 1975 de parents de condition modeste. Il a étudié le journalisme et la communication d’abord à l’Université d’Alger (diplômé en 1997), puis à celle de Londres. Il a débuté son métier de journaliste en 1993 alors qu’il était encore étudiant.

Il vivait à Londres depuis 2002 et multipliait les allers-retours en Algérie. Il était pendant des années le correspondant dans la capitale britannique du journal algérien El-Khabar. Il a aussi œuvré pour France24. Il a collaboré à plusieurs journaux. Il a lancé depuis Londres sa propre publication en ligne: Assiyak Alarabi (Contexte arabe).

M. Tamalt avait une ligne éditoriale critique et provocatrice du pouvoir en Algérie et des membres des familles de ministres, dont le chef du gouvernement Sellal. Il exprimait ces opinions critiques sur sa page Facebook et sur son blog et non dans les journaux auxquels il collaborait. Il attaquait aussi des confrères de la presse algérienne. Ceci l'a isolé.

Le 27 juin, soit 48 heures après son arrivée en Algérie, des agents des Services de renseignement militaires l’ont arrêté à son domicile à Alger. Ils l’ont amené à leur caserne à Hydra. Durant les 24 heures suivantes, il a subi de longs interrogatoires sur ses écrits (El-Watan, 12 décembre). Ensuite, il a été présenté devant la Cour de Sidi M’Hamed qui l’a placé en détention préventive à la prison d'El Harrach. Le lendemain, juste après sa détention, il a entamé une grève de la faim pour protester contre son arrestation.

Le 11 juillet, le tribunal de Sid M’Hamed à Alger l’a condamné à deux ans de prison ferme et à une amende de 200 000 dinars algériens (près de 2400 dollars canadiens) sur la base des articles 144, 144 bis et 146 du Code pénal, pour "outrage à corps constitué" et "atteinte à la personne du Président."

Amnesty International a qualifié d’"arbitraire" la détention du journaliste et appelé les autorités à le libérer immédiatement et sans condition et à veiller à ce que sa condamnation soit annulée. En vain!

Le 9 août, le verdict a été confirmé en appel par la Cour d’Alger. Son crime? Avoir publié sur son blog et sa page Facebook des vidéos et un poème jugés "diffamatoires" envers le président algérien. Mais, ses attaques ne se limitaient pas au seul Abdelaziz Bouteflika puisque des ministres et des membres de leurs familles y avaient goûté eux aussi. Human Rights Watch a aussitôt dénoncé ce verdict dans un communiqué et exigé des autorités "de revoir le jugement." En vain!

Mohamed Tamalt était diabétique. Il était dans le coma depuis fin août après avoir mené une grève de la faim. Son état de santé s’est donc rapidement dégradé. On l’a transféré à l'hôpital Lamine Debaghine de Bab El Oued à Alger à la fin du mois d’août, après cinquante-trois jours de grève de la faim. Le dimanche 11 décembre, il est décédé.

En apprenant la tragique nouvelle, la famille du défunt s'est dite déterminée à suivre toutes les voies légales pour connaître la vérité sur les circonstances exactes de son décès. Amnistie internationale et Reporters sans frontières ont pour leur part exigé l’ouverture d’une enquête indépendante sur les causes du décès du journaliste. Pour se défendre de toute responsabilité dans ce qui est arrivé au disparu, l’administration pénitentiaire a parlé d’un AVC et d’une infection pulmonaire (Cf. le site de TSA, 11 décembre). Soit, mais, pourquoi et comment avait-elle fait preuve d’autant de négligence alors qu’elle devait savoir que la grève de la faim du diabétique devait avoir des conséquences néfastes pour sa santé? Une chose est sûre: les autorités ont intérêt à ce qu’une enquête indépendante et transparente soit diligentée et qu’elle ait accès à son dossier médical et au corps médical qui l’avait traité. Autrement, les théories les plus folles circuleront et cela ne sera pas de nature à calmer les esprits.

C’est la première fois sous Abdelaziz Bouteflika qu’un journaliste algérien décède en prison en raison de ses publications en ligne. Les autorités auraient pu ne pas aller jusqu’à le mettre en prison. Elles auraient pu le condamner à payer une amende. Mais, elles ont cédé à la tentation du durcissement. Si le journaliste a perdu sa vie inutilement dans cette épreuve de force, le pouvoir en sort perdant sur toute la ligne en termes d’image.

***

La mort de Mohamed Tamalt en prison est un coup très dur pour les journalistes indépendants en Algérie. Elle envoie un message assez intimidant à tout journaliste qui pourrait être tenté par la critique du pouvoir en place. Cela sonne comme un rappel à l’ordre lancé à toute la profession que l’arsenal pénal fait partie des moyens auxquels pourrait recourir le régime en place pour faire taire toute voix discordante. Mais, d'un autre côté, cela contrevient clairement aux engagements internationaux du pays, dont le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, et ne sert nullement son image dans le reste du monde.

14 décembre 2016



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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