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Angela Merkel ne veut pas de voile intégral en Allemagne

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Un spectre hante les démocraties occidentales. L’extrême droite fait des gains un peu partout. Pour lui couper l’herbe sous les pieds chez elle, la chancelière allemande Angela Merkel a décidé de ne pas lui abandonner les thèmes de la politique de l’identité, dont l’immigration et le voile intégral.

Le mardi 6 décembre, l’Union chrétienne démocrate (CDU) était réunie en congrès à Essen (Ouest). Ses 994 délégués devaient se prononcer sur le sort de celle qui les dirige depuis 16 ans. La chancelière Angela Merkel (62 ans) a passé haut la main son test de leadership. Elle a obtenu 89,5% des appuis. Mais, il faut reconnaître que c’est son second score le plus bas à la tête de cette formation conservatrice (96,72% en 2014, 88,4% en 2004, 92,8% en 1998, 96,7% en 1994) et aussi qu’elle était seule candidate à se présenter devant les délégués pour solliciter leur appui à un neuvième mandat à leur chefferie.

Angela Merkel et la politique de l’identité

Une photo d’Angela Merkel qui a fait le tour des réseaux sociaux hier la montre avec un franc sourire. Elle a raison d’être satisfaite et de savourer le moment. Il n’y pas longtemps, plusieurs au sein de son propre parti lui montraient la porte de sortie. Hier, l’atmosphère était toute autre à Essen. Les délégués conservateurs lui ont réservé une dizaine de minutes d’applaudissement nourri. Le secret de ce retournement spectaculaire? Plusieurs raisons.

On se rappellera des images de centaines de milliers de réfugiés, principalement Syriens, qui fuyaient la guerre dans leur pays et arpentaient les chemins de l’exil à la recherche d’un endroit où ils pourraient finalement vivre en paix et en sécurité. Ces demandeurs d’asile traversaient monts et mers, au péril de leur vie. Le destin tragique du petit syrien Aylan illustre à lui seul leur drame. Touchée par leur drame, la chancelière allemande en a, en quelques mois en 2015, accueilli près de 900 000.

Malgré la bonne volonté de la population et du milieu des affaires, le gouvernement allemand s’est très vite retrouvé dépassé par l’ampleur de la tâche titanesque qui l’attendait. L’extrême droite a exploité quelques incidents isolés où quelques migrants ou demandeurs d’asile étaient impliqués pour monter cela en épingle et cultiver la peur des étrangers. Une recette bien rodée. Cela s’est traduit aux élections locales de mars 2016 par des gains substantiels de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD: 24% en Saxe-Anhalt), un parti populiste, anti-immigration et islamophobe, fondé en 2013. Ce parti exploite les peurs de cette partie de la population qui se sent délaissée par le gouvernement et déclassée socialement et qui rejette les élites établies.

La CDU a pour sa part enregistré des pertes à ces mêmes élections, y compris dans le propre fief de la chancelière. Plusieurs Allemands, y compris au sein de son propre parti, ont reproché à celle-ci sa généreuse politique migratoire. Elle devait donc réagir.

Dès le début de son discours hier, la femme la plus puissante au monde a fait une promesse à son peuple en matière de migrants et de réfugiés: "une situation comme celle de l'été 2015 ne peut et ne doit pas se répéter" (AFP, 6 décembre 2016). Autrement dit, elle ne permettrait pas un nouvel afflux massif de demandeurs d’asile tel que celui qu’a connu son pays l’année dernière. Elle sait que la situation migratoire n’est plus la même depuis le printemps dernier. L’accord de l’Union européenne avec la Turquie (soutien financier contre rétention de migrants) et les barrières mises en place par plusieurs pays européens ont permis de réduire drastiquement le nombre des migrants et des demandeurs d’asile qui frappent à la porte de l’Allemagne.

Angela Merkel a également abordé dans son allocution de 75 minutes le thème du voile musulman intégral. Elle a déclaré que "le voile intégral n’était pas adapté à la culture allemande" et donc "il devrait être interdit partout où c’est légalement possible." Mais, ce n’est pas la première fois que son parti propose son interdiction. Son ministre de l’intérieur Thomas de Maizier avait déjà, en août dernier, présenté un projet pour interdire les tenues islamiques dissimulant le visage dans l'espace public: l’administration, les écoles, les universités et les tribunaux. Il l’avait fait en évoquant des considérations à la fois culturelle, sécuritaire, de communication et du vivre ensemble. Si elle va de l’avant avec cette promesse, l’Allemagne sera alors le quatrième pays européen (et occidental) à interdire le voile intégral, après la France (2010), la Belgique (2011) et la Suisse (2013 dans le Tessin).

La charia (ou loi coranique) est le troisième thème culturel abordé dans le discours d’Essen. La chancelière a rappelé à son parti que "le droit allemand prévaut sur la charia."

En affichant sa fermeté dans la défense des valeurs de l'Allemagne et de l’Europe, Angela Merkel a cherché à rassurer son parti et son électorat. Autre objectif visé: ne pas abandonner la politique de l’identité à ses adversaires de l’extrême droite.

Autre raison de l’amélioration de la cote de la chef du CDU, des changements en Europe et ailleurs. Le Brexit en Grande-Bretagne, l’élection du nouveau président américain Donald Trump, l’agressivité russe, le référendum en Italie, la montée des mouvements populistes de droite sur le Vieux continent et un Moyen-Orient fortement déstabilisé alimentent l’anxiété dans une Allemagne aspirant en grande partie à la stabilité. Des facteurs qui font d’Angela Merkel une figure rassurante, un refuge en quelque sorte en ces temps trouble. D’ailleurs, elle a hier joué la carte de stabilité et cultivé l’image de rempart devant la montée du populisme.

Malgré tout cela, la chancelière allemande est consciente que les élections de 2017 ne seront pas une promenade de santé. Elle l’a d’ailleurs reconnu devant ses congressistes à Essen. Elle les a mis en garde contre leurs adversaires de gauche (SPD, Verts et la gauche radicale die Linke) et de l’AfD, dans une Allemagne polarisée.

***

Avec l’annonce de la réélection d'Angela Merkel à la tête de son parti, sa campagne pour les législatives de 2017 est pratiquement lancée. Elle aimerait être élue pour une quatrième fois de suite chancelière de son pays. Pour ne pas se faire doubler à sa droite par l’AfD sur les questions identitaires, elle a durci le ton. Mais, après un long règne comme chancelière, son pays ne serait-il pas tenté d’essayer autre chose? Puis, le Kremlin ne tenterait-il pas de rejouer son ''coup américain'' pour contribuer à l’élection d’un autre dirigeant qui serait plus amical à son endroit et moins regardant sur sa politique agressive en Europe?

7 décembre 2016



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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