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Maroc: Abdelilah Benkirane à l’origine d’un incident diplomatique avec la Russie

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Il arrive des fois que des frustrations politiques d'ordre domestique se servent d'un enjeu relevant de la politique étrangère d'un État pour s'exprimer. Mais, emprunter une telle voie pourrait en fin de compte donner lieu à une humiliation publique.

La Russie veille au grain syrien. Elle a mis tout son poids dans la balance pour sauver par tous les moyens le soldat Assad. Elle s’offusque chaque fois qu’un dirigeant étranger fait un commentaire n’allant pas dans le sens de sa propagande de guerre. D’où sa susceptibilité quand il est en particulier question des crimes de guerre commis par les forces de son client et par sa propre armée dans ce pays.

Le chef du gouvernement Benkirane désavoué par le ministre des affaires étrangères Mezouar

Tout a commencé le mercredi 30 novembre. La Quds Press International News Agency a publié des propos attribués à Abdelilah Benkirane à propos de la guerre contre les civils qui fait rage depuis cinq ans en Syrie. Le chef du gouvernement désigné par Mohamed VI a dit tout haut ce qu’il pensait tout bas et n’osait dire ouvertement de ce conflit. Il a affirmé: ''Ce que le régime syrien commet à l’endroit de son peuple, soutenu par la Russie et par d’autres, dépasse toutes les limites, et il est impossible d’en saisir les causes réelles.'' Il s'est demandé: ''Pourquoi la Russie détruit la Syrie de cette manière alors qu’elle se doit d’intervenir pour trouver une solution à la crise et non l’approfondir?''

Le chef désigné du gouvernement marocain s’en est donc pris à la Russie et l’a accusé d’être responsable de la destruction de la Syrie. Une sortie irresponsable d'un point de vue politique puisqu'il était chef du gouvernement marocain durant la période d'éclatement de la crise syrienne et sa transformation en guerre totale contre les civils des zones rebelles, et à ce titre il ne peut dévier de la politique officielle de l'État, sans parler de son devoir de réserve comme haut commis de ce même État, indépendamment des considérations morales.

Comme il devait s’y attendre, sa déclaration a irrité Moscou. D’où la rencontre, ce lundi 5 décembre, de son ambassadeur à Rabat avec le ministre marocain des affaires étrangères et de la coopération. Valery Vorobiev a protesté vigoureusement auprès de Salaheddine Mezouar contre les propos du chef du gouvernement, mais sans mentionner son nom (puisqu’il a parlé d’un haut responsable gouvernemental), et les a contestés. Il lui a également transmis la ''préoccupation'' de son pays à ce sujet.

Pour rassurer le chef du Kremlin sur la politique étrangère du Maroc dans le dossier syrien et sur la solidité de l’accord de partenariat stratégique approfondi conclu entre leurs deux pays, à l'occasion de la visite officielle de Mohamed VI à Moscou et sa rencontre avec Vladimir Poutine en mars dernier, le département de M. Mezouar a publié sur son site Internet un communiqué après la rencontre des deux hommes.

Selon les termes de cette déclaration officielle, le Maroc affirme, entre autres, être convaincu que: ''la résolution de la crise syrienne exige une forte implication de la Communauté internationale et, notamment, des puissances en mesure d’agir sur le terrain et de peser sur le cours des évènements.'' C’est pourquoi il ''respecte le rôle et l’action de la Fédération de Russie sur ce dossier.'' Ce communiqué a également rappelé à qui l’aurait oublié que la politique étrangère du pays ne peut ''faire l’objet d’improvisions hasardeuses, ni exprimer des points de vue personnels,'' puisqu’il y va de la responsabilité et de la crédibilité du Maroc sur la scène internationale. Plus important encore: on précise que la définition de cette politique est du ressort exclusif de la monarchie: ''le Roi (…) demeure le garant de la constance et de la pérennité des positions diplomatiques du Royaume du Maroc, et du respect de ses engagements internationaux.''

Autrement dit: la position d’Abdelilah Benkirane sur la crise syrienne n'intéresse personne et n’engage que lui-même puisqu'elle ne correspond nullement à la politique officielle de l’État marocain. Tout un camouflet pour le chef de la formation de la Lampe!

Avec ce communiqué, le Palais royal a permis au ministre des affaires étrangères et chef sortant du Rassemblement national des Indépendants (RNI) de désavouer publiquement le chef désigné du gouvernement et de le recadrer. Toute une humiliation administrée par le biais de cette formation politique qui est en froid avec le chef islamiste sur fond de conflit autour de la constitution laborieuse de son prochain cabinet de coalition!

Un chef de gouvernement frustré

Abdelilah Benkirane sait très bien qui a le pouvoir au Maroc et comment les institutions fonctionnent dans son pays. D’ailleurs, il ne s’en est jamais caché, lui qui a l’habitude de répéter à qui voulait l’entendre qu’il est un collaborateur de Mohamed VI et non le détenteur du pouvoir. S’il a pris le risque de s’immiscer dans un champ de compétence royale, c’est par frustration.

Cela fait deux mois que sa formation islamiste, le Parti de la justice et du développement (PJD), a remporté les élections législatives d’octobre dernier. Elle a récolté 125 sièges (sur 395), devant les autres formations politiques. Même si le chef de l’État l’a chargé à nouveau de former un gouvernement, Abdelilah Benkirane n’y est pas encore parvenu. Les chefs de formations approchées pour rejoindre son cabinet de coalition se sont montrés plus gourmands que prévu quand ils ne s’opposaient ouvertement à la participation d’une formation ou une autre à ce même gouvernement. Ce droit de veto qu’ils se sont octroyés complique le travail de négociation du chef du PJD. Les consultations pour former ce cabinet sont pour le moment suspendues.

Le richissime homme d’affaires Aziz Akhannouch est le successeur de Salaheddine Mezouar à la tête du RNI, une formation créée dans les années 1970 par un beau-frère du défunt Hassan II. Ce proche du Palais royal laisse Abdelilah Benkirane pour le moment mariner dans l’huile en attendant de le voir mettre un peu plus d’eau dans son verre de vin. Le chef de la formation de la Lampe sait pour sa part que s’il veut bénéficier durant les cinq prochaines années d’une période de paix au parlement, il devra s’entendre en particulier avec le chef du RNI. Mais, à quel prix?

***

Après avoir vu la suspension des discussions en vue de former le prochain gouvernement, voilà Abdelilah Benkirane qui se fait humilier, au su et au vu de tous, au Maroc et à l’étranger. Même s’il est de notoriété publique que la politique étrangère du Maroc relève des domaines de compétence royale exclusive, le fait qu’il ait été recadré de la sorte n’est pas de nature à rehausser son prestige aux yeux des membres de sa formation, de ses adversaires ou de l'opinion publique en général. Avec son faux pas et le blocage de la formation du prochain cabinet, la question de la suite des choses pour lui se pose plus que jamais car son geste n'est pas de nature à plaire au Palais royal, véritable détenteur du pouvoir au Maroc.

5 décembre 2016



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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