Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Maroc: Abdellatif Zeroual, torturé à mort pour ses idées révolutionnaires

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La monarchie marocaine est un acteur hégémonique. Elle est jalouse de sa mainmise sur le pouvoir politique et de son contrôle de l'économie du pays. Ceux qui avaient osé contester cette domination ont payé le prix de leur audace. La mémoire collective en garde des traces contre l'oubli.

Après l’indépendance du Maroc en 1956, la monarchie voulait gouverner le pays sans partage. Elle s'est donnée les moyens de son ambition et y est arrivée. L’élite nationaliste s’est vite rendue compte que la nouvelle situation ne lui permettait plus de dicter sa volonté ou de contrôler l’agenda politique. Pour ne rien arranger à ses affaires, les luttes de pouvoir et de position en son sein ont fini par la faire éclater en deux factions affaiblies en partie à cause de leur hostilité mutuelle. Les choix néolibéraux en matière économique du régime autoritaire d’Hassan II (1961-1999) ont favorisé une minorité au détriment de la grande majorité de la population dans les campagnes et les villes. Un contexte qui a favorisé l’apparition successive de groupes politiques hostiles à l’existence même du régime monarchique quand ils ne se contentaient pas de l’idée de limiter ses pouvoirs. Hassan II leur a imposé une répression implacable en vue de leur éradication, du moins leur affaiblissement ou domestication. Le mouvement marxiste-léniniste en a souffert terriblement.

Il était une fois, un certain Abdellatif Zeroual...

La défaite de Juin 1967 d’armées arabes face à Israël a été interprétée par une partie de l’intelligentsia du monde arabe comme une défaite du panarabisme. Cela a suscité plus d’intérêt pour les idées marxistes dans la région. Le Maroc n’est pas resté à l’écart de cette dynamique. Si une partie de la jeunesse marocaine y a succombé, c’est d’abord en raison de leur modernité et ensuite parce qu’elle a cru y trouver ce qu’elle cherchait en termes de moyen intellectuel de changement d’un système sociopolitique dans lequel elle ne se reconnaissait pas.

Les premiers cercles marxistes ont vu le jour au Maroc à la fin des années 1960. Ils ont été constitués souvent par d’anciens membres du Parti de libération et du socialisme (PLS, ex-Parti communiste du Maroc) ou de l’Union nationale des forces populaires (UNFP). Ces militants étaient déçus de dirigeants en qui ils n’avaient plus confiance et qu’ils pensaient incapables de provoquer les changements politique et socioéconomiques qu’ils estimaient nécessaires pour faire avancer le pays.

Le 30 août 1970, les déçus du PLS ont créé une organisation marxiste-léniniste clandestine du nom d’Ilal Amam (En Avant). Cette force d’opposition au maintien au Maroc du régime monarchique, rêvait de vivre sous une république socialiste indépendante du bloc occidental. Une partie de la jeunesse y trouvait son compte. Abdellatif Zeroual en faisait partie.

Abdellatif Zeroual est natif de Berrechid, une petite ville industrielle située au sud de Casablanca. Il est né en 1951 dans un Maroc encore sous le joug colonial. Il a été élevé dans une famille nationaliste de condition modeste. Son père, Haj Abdelkader, militait pour l’indépendance du pays. L’imaginaire du jeune enfant Abdellatif s’est nourri des récits de son père sur l’épopée nationaliste. Sa conscience politique a donc été éveillée à un âge très jeune.

Il a étudié la philosophie à l’Université Mohamed V à Rabat. Une fois diplômé, il l’a enseigné dans un lycée.

D’après le témoignage, à Tolerance.ca en messagerie privée sur les réseaux sociaux, d’Ali Fkir, un membre fondateur d’Ilal Amam et ancien prisonnier politique, M. Zeroual ''ne faisait partie d’aucune formation politique'' avant de rejoindre l’organisation marxiste à peu près un mois après sa fondation (septembre/octobre). Même s’il n’avait pas assisté à cet événement, il est devenu ''membre de son secrétariat national''. Dans deux de ses posts publiés sur Facebook, notre interlocuteur nous apprend que tout comme lui, M. Zeroual siégeait au sein de cette instance aux côtés des dirigeants suivants: ''Abraham Serfaty, Abdellatif Laabi, (Abdellah) Mansouri, (Jamal) Belakhedar, Raymond (Benaïm), (Abdelhamid) Amine et (Belabas) Mouchtari, après le retrait de (Hassan) Benadi''. Mais, ce nombre est ''tombé à cinq, suite à la première "Conférence nationale" du 31 décembre 1971-1er janvier 1972: MM. Serfaty, Zeroual, Laabi, Mouchtari et Amine,'' en raison de l’arrestation des autres. L’enseignant de philosophie est demeuré à cette instance ''jusqu’à son arrestation en novembre 1974,'' aux dires de M. Fkir.

M. Fkir avait connu Abdellatif Zeroual dès 1969. Selon lui, il ''sympathisait avec les fondateurs (d’Ilal Amam avant de les rejoindre).'' Le contact des deux hommes s'est rompu en juin 1972, le jour de l'arrestation de l’ancien élève ingénieur de l’INSEA (à Rabat).

Selon M. Fkir, le dirigeant de gauche était un homme ''très sympathique. Posé.'' ''Il n’était ni tribun, ni agitateur.'' Mais, c’était ''un idéologue, un stratège et un organisateur.'' Par mesure de sécurité, il était intraitable quand il était question de ''principes organisationnels.'' Aussi, il n’était pas le genre à ''fréquenter les bars.''

A l’instar de ses camarades, Abdellatif Zeroual vivait dans la clandestinité. Il a échappé à plusieurs arrestations. En 1973, il a été condamné par contumace à la prison à vie par un tribunal casablancais. Une vaste vague d’arrestations d’opposants de gauche en général et marxistes en particulier a finalement permis à la police de l’arrêter, le 5 novembre 1974, en compagnie d’autres militants. Il est conduit dans Derb Moulay Cherif, un centre secret de détention et de torture des prisonniers politiques, à Casablanca. Il y est sauvagement torturé pendant plusieurs jours. Avant qu’il n’en meure neuf jours plus tard, il a été admis, à l’hôpital Avicenne à Rabat, sous la fausse identité d’Abdellatif Ben Abdelkader El-Baroudi. Il avait à peine 23 ans! Les autorités n’ont informé aucun des membres de sa famille de son décès, les laissant livrés à leurs angoisses les plus folles.

Mais, son absence parmi ses 139 camarades frontistes inculpés pour atteinte à la sureté de l’État et jugés au grand procès politique de Casablanca en janvier 1977 était un mauvais présage pour sa famille et ses proches.

L’incarcération de ces opposants, leur torture physique et psychologique systématique et la mort d’une partie d’entre eux au cours de leur détention (dont l’enseignante de la langue anglaise Saïda Menbhi) n’a pas signé l’acte de mort du mouvement marxiste au Maroc. Cela lui a au contraire permis de se forger une épopée, des symboles et surtout une mémoire vivante. Pour ceux qui ne la connaissent pas, Mlle Menbhi était féministe, syndicaliste et membre d'Ilal Amam. Elle a été arrêtée le 16 janvier 1976 et a décédé le 11 décembre 1977 à l'hôpital Averroès, après une grève de la faim de 34 jours entamée en signe de protestation contre son placement en isolement à la prison de Casablanca. Elle avait 25 ans. Elle purgeait une peine de 7 ans.

Pour assurer une relève, le mouvement marxiste a concentré ses efforts de recrutement de nouveaux membres en particulier et pour des raisons pratiques dans le monde étudiant, au lycée et à l’université. Mais, tout en étant très actif au sein de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM), principal syndicat étudiant durant des décennies, il était également présent au sein de l’Union marocaine du travail (UMT), un des trois principaux syndicats des travailleurs du pays. Il a également investi le champ culturel et produit des œuvres de qualité (Anfas, Joussour, etc.).

Pour affaiblir les marxistes dans la société, le régime Hassan II a œuvré sur plusieurs champs en même temps. Il leur a mené une guerre totale, a utilisé la carte de la religion, encouragé les islamistes à répandre leurs idées et à les contrer dans différents champs sociaux, et s'est servi de la carte du Sahara occidental pour les isoler du reste de la population et finir par les condamner à s’auto-asphyxier. Mais, au lieu de cela, le mouvement a su se conserver dans des conditions difficiles et complexes.

Pour garder vive la mémoire d'Abdellatif Zeroual

Avec la chute du bloc soviétique et la fin de la guerre froide, la pression internationale s’est accentuée plus que jamais sur Hassan II pour qu’il libéralise son régime. Le brûlot ''Notre ami le roi'' de Gilles Perreault a été un cauchemar pour le dictateur qui avait jusque-là réussi à maintenir à l’ombre son jardin secret. Il a permis de déchirer le voile du royaume du silence.

Dans ce contexte, le régime a dû se plier à la pression et libérer à tour de rôle les prisonniers politiques marxistes, les militaires putschistes enfermés dans le bagne-mouroir Tazmamart, la femme et les enfants du général putschiste Mohamed Oufkir et les frères Boureqat. Si d’anciens prisonniers marxistes ont choisi le chemin de l’exil ou de rester au pays, leur figure emblématique, le militant antisioniste Abraham Serfaty, a été expulsé manu militari vers la France où il a rejoint son épouse Christine Daure-Serfaty. L’imagination débordante de l’exécutant des basses œuvres d'Hassan II et son ministre de l’intérieur Driss Basri a accouché, par enchantement, d'une fictive nationalité brésilienne pour lui. Ironie de l’Histoire: quelques années plus tard, le militant était de retour, dans l’honneur, dans son pays et l’obséquieux ministre obligé de s’exiler en France et d’y mourir, dans la disgrâce et l’amertume.

Avec la libération des anciens prisonniers marxistes, l’affaire Abdellatif Zeroual est remise sur le tapis. Ils n’ont jamais cessé d’en parler. Elle est devenue emblématique car à elle seule elle rappelle à tous ces opposants politiques disparus et dont on reste sans nouvelles. Pour des fins d’efficacité, un ''Comité pour toute la vérité sur le sort d’Abdellatif Zeroual'' a fini par voir le jour, 33 ans après sa tragique disparition. Depuis, il  commémore chaque année la journée du 14 novembre et demande à cette occasion aux autorités de faire la lumière sur cette affaire, de rendre à sa famille les restes de sa dépouille et de leur montrer le lieu de sa sépulture. En vain, à ce jour!

***

42 ans se sont écoulés depuis cette journée tragique du 14 novembre 1974. Depuis, plusieurs événements politiques importants se sont produits au Maroc, dont la succession de Mohamed VI en 1999 à son père Hassan II. Le nouveau roi a mis en place l’Instance Équité et Réconciliation (IER), le 12 avril 2004, dit-on pour tourner la page des fameuses ''Années de plomb,'' mais sans que les victimes puissent nommer ou poursuivre leurs bourreaux. Il s'est également engagé en faveur des droits humains. Mais, cela n'a pas suffi pour que les autorités répondent favorablement aux multiples démarches du Comité Zeroual auprès d'elles (primature, ministères de l’intérieur et de la justice et CNDH; et même une poursuite judiciaire contre l’État) et permettent à sa famille de connaître la vérité sur son sort et le lieu où sont enterrés ses restes. Son deuil n’est donc pas encore fait. Ce qui ne peut que laisser cette plaie ouverte, raviver chaque 14 novembre son souvenir parmi les militants des droits humains, la douleur et la sensation d'humiliation (hogra) parmi les membres de sa famille. C’est dire le grande erreur d’appréciation de celui ou ceux qui table(nt) sur le passage du temps pour lasser ses proches et enterrer son affaire.

17 novembre 2016



Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter