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Le drame de Mohcine Fikri et le dimanche de l’indignation au Maroc

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L'absence d'une culture de reddition des comptes au sein de l’administration publique marocaine ne favorise nullement sa responsabilisation. Une situation qui crée les conditions de violation des droits des administrés et qui est susceptible de provoquer des drames insoutenables.

Quelque chose sent mauvais dans le Royaume du… Maroc. Les apparences d’un État moderne réussissent mal à cacher une logique de fonctionnement archaïque. Les Marocains ont un nom pour cela: le Makhzen. Une construction sociopolitique faite d’autoritarisme, de servitude, de clientélisme, d’injustice, d’impunité, de mépris et de corruption généralisée. Plusieurs Marocains en colère ont imputé à ce système inique la responsabilité dans la mort broyé de Mohcine Fikri.

La mort effroyable de Mohcine Fikri déchaîne la colère au Maroc

Mohcine Fikri était un vendeur ambulant de poisson. Il est né en 1985 à Imezouren, une ville située à 18 kilomètres d’Al-Hoceima, au nord du Maroc. Il est d’origine modeste. Sa mère Khadija est analphabète et son père Ali est un instituteur à la retraite. Il a été élevé, tout comme ses neuf frères, dans un milieu conservateur. Il était célibataire. Il n’a jamais fréquenté l’université. Il a déménagé à Al-Hoceima. Cela lui a permis d’étudier à l’Institut de la pêche maritime où il a obtenu son diplôme (Alaaedine Chamesse, Hespress, 1 novembre).

Pour subvenir à ses besoins et aider une famille aux moyens très modestes, M. Fikri a dû passer d’un petit boulot à un autre souvent du secteur informel. Gagner sa croute a mis sur sa route toutes sortes d’agents d’autorité corrompus qui tous voulaient leur part des miettes qu’il gagnait. Même s’il croulait sous les dettes, il continuait à lutter pour gagner honnêtement sa vie. Ce qui en dit long sur son optimisme et sa rigueur morale.

Les abus de pouvoir de ces agents ne pouvait que faire grandir chez lui, comme chez de larges secteurs de la société, le sentiment de ''hogra'' (mépris).

Jusqu’au vendredi 28 octobre, Mohcine Fikri était un simple anonyme. Depuis, il est devenu un symbole pour tous ceux qui dans son pays ont senti dans leur chair le drame qui l'a happé.

Les policiers l'ont arrêté à la sortie du port d’Al-Hoceima avec plus de cinq cent kg d’espadon, au lieu de le faire sur place. Leur argument: l’interdiction de pêcher cette espèce de poisson en cette période de l’année (repos biologique). Ils lui ont confisqué sa marchandise. Selon une dépêche relayée par l’agence officielle la MAP, c’est le parquet général qui a ordonné la destruction de la cargaison. Un camion broyeur appartenant à une société privée a été chargé de cette besogne. La marchandise a rapidement été jetée dans cette benne à ordures pour la déchiqueter, au mépris des procédures en vigueur en la matière. Voyant la scène, le poissonnier s’y est opposé et, pour essayer de sauver ce qu’il pouvait, a sauté dans le camion et entré à l’intérieur. L’engin a été actionné et l’homme, resté bloqué, a été broyé en même temps que sa cargaison. Il est donc mort dans d’atroces souffrances.

La triste nouvelle s’est rapidement répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Les circonstances atroces de son décès, filmées sur un téléphone portable et une photo de lui inanimé, la tête et un bras dépassant du mécanisme de compactage, ont été largement diffusées sur internet. Elles ont indigné tout le pays. L’information a également été reprise dans les médias traditionnels au Maroc et à l’étranger.

Les réseaux sociaux ont permis de relayer les appels à manifester à travers le pays. C’est ce qui a permis, quelques heures seulement après la mort tragique du poissonnier, la tenue d’un sit-in spontané d'une centaine d’habitants d’Al-Hoceima en colère devant les locaux du commissariat central de la ville. Ils ont été rejoints par d’autres manifestants venant de localités proches. Ils ont réclamé que soient jugés les responsables du drame.

Pour essayer de désamorcer la situation, le pouvoir a multiplié les gestes d’apaisement. D’abord, le ministère de l’intérieur a indiqué dans un communiqué diffusé par les médias d’État avoir "ordonné l’ouverture d’une enquête pour élucider les circonstances et les causes du décès" du jeune marchand et "établir les responsabilités". Ensuite, la brigade nationale de la police judiciaire a été chargée de cette enquête. Alors qu’une version des faits a privilégié la piste du suicide ou du décès accidentel, une autre a parlé d’un ordre donné au conducteur du camion par un policier pour actionner le mécanisme fatal: #طحن_مو ''tehane mou'' (Broie-le). Cette expression est devenue un hashtag partagé sur les réseaux sociaux en guise de cri de ralliement de tous les mécontents. Aussi, le gouverneur d’Al-Hoceima Mohamed Ezhar et le procureur du roi ont été dépêché, à 3 heures du matin, sur le lieu du rassemblement. Des images filmées par un téléphone portable et diffusées sur les réseaux sociaux les montrent tous les deux discutant avec les manifestants. Ils leur ont assuré que la mort de M. Fikri était entre les mains d’une justice qui fera la lumière sur toute cette affaire dramatique. Ils les ont également informés, entre autres, du renvoi du délégué du ministère de la Pêche. Un ancien agent de sécurité privée qui était sur les lieux avec les manifestants les a longuement interpellés à propos de l’impunité des services de sécurité. Enfin, Mohamed VI a chargé le ministre de l’intérieur de se rendre à Al-Hoceima pour ''présenter les condoléances et la compassion du souverain à la famille'' de la victime et pour annoncer qu’il prenait en charge les frais de ses funérailles. L’occasion aussi pour Mohamed Hassad d'ajouter que le roi a donné des instructions ''pour qu’une enquête minutieuse et approfondie soit diligentée et pour que des poursuites soient engagées contre quiconque dont la responsabilité serait établie dans cet incident.''

Les deux chaînes de télévision d’État ont montré des images du ministre avec Ali Fikri. Celui-ci a déclaré dans la foulée qu’il faisait confiance à l’engagement royal.

Dans la matinée du dimanche 30 octobre, des milliers de personnes ont participé dans le calme aux funérailles de Mohcine Fikri. Le cortège funèbre, avec à sa tête une ambulance jaune transportant la dépouille du mort, a traversé la distance séparant Al-Hoceima d’Imzouren. Ces personnes étaient à pied ou à bord de taxis ou de voitures. Son cadavre a été inhumé vers 16 heures, heure locale. La marche de plusieurs kilomètres s’est déroulée sans incident. Des images filmées sur des téléphones portables et de nombreuses photos largement diffusées sur la Toile ont permis à ceux qui n’y étaient pas de suivre la procession. Ce qui frappe dans cette marche, c’est sa sérénité et sa dignité. Les slogans se résumaient grosso modo à deux messages: rendre hommage au ''martyr Mouhcine'' et exiger la ''vérité'' sur son drame.

En signe de deuil et de solidarité avec la famille de la victime, plusieurs poissonniers d’Al-Hoceima ont fermé boutique ce dimanche matin.

Cette mort effroyable a suscité une vague d’indignation dans la région du Rif et l’ensemble du Maroc. Des marches ou sit-in de solidarité et contre la hogra ont été organisés, le dimanche 30 octobre, dans une quarantaine de villes, dont la métropole Casablanca, la capitale Rabat, Kenitra, El-Jadida, Tanger, Tétouan,  Nador, Fès, Marrakech, Oujda, Agadir, Tiznit, Essaouira, Rachidia.

Partout, le même message: une demande de vérité et de justice. Devant le parlement, plus de mille personnes ont manifesté au cri de ''Nous sommes tous Mouhcine!'' Une pancarte a marqué les esprits. Y était écrit: ''Bienvenue à la COP22, ici on broie les gens.'' Une allusion au sommet international sur les changements climatiques qui se déroulera du 7 au 18 novembre à Marrakech. Ces manifestations se sont déroulées sans incident. Elles ont montré la maturité des manifestants et leur bonne organisation. La nouveauté cette fois, c’est l’utilisation du ''Direct'' sur Facebook pour transmettre en temps réel les différents rassemblements.

Du côté des formations politiques, elles n’ont pas réagi de la même manière à cette tragédie. Le Parti Authenticité et Modernité (PAM), une formation créée par un proche de Mohamed VI, a demandé que la lumière soit faite sur cette affaire tragique et appelé ses membres à participer aux différentes manifestations prévues. Même position adoptée par la Fédération de la gauche démocratique (FGD). Le Parti de la Justice et du Développement (PJD), islamiste, a, quant à lui, fait bande à part. Son chef et premier ministre, Abdelilah Benkirane, a appelé les membres et les sympathisants de sa formation à boycotter toute forme de mobilisation populaire. Mais, ce n’est pas la première fois que cet homme décide d’aller à contre-courant de la volonté populaire. En 2011, il avait déconseillé à la jeunesse de sa formation de rejoindre les rangs du mouvement du 20-Février, l’avatar marocain du printemps arabe. Sans doute, une manifestation encore une fois de de son obsession de conquérir la bénédiction royale. Le lendemain, Saadedine El-Othmani, son prédécesseur, a minimisé l’événement tragique. Cela lui a valu nombre de critiques acerbes sur les réseaux sociaux. La députée Khadija Ziyani a été expulsée du caucus de l’UC, une formation créée par un proche du pouvoir, pour avoir écrit sur sa page Facebook que l’ancien roi Hassan II avait raison quand il avait qualifié les habitants du Rif d’''awbach.'' Une pétition en circulation demande son exclusion du parlement.

Comme les manifestations ne donnent pas encore de signes d'essoufflement, notamment à Al-Hoceima, on a essayé de jeter le doute sur leurs intentions réelles. On les a d'abord assimilé à de la ''fitna'' (la discorde). Plusieurs dirigeants du PJD, dont M. Yatim, ont prêté main forte à ce procédé de manipulation symbolique. On a ensuite envoyé aux usagers du WhatsApp un message anonyme où on les mettait en garde contre toute participation à une manifestation de crainte de provoquer la ''fitna'' ou de plonger le pays dans un chaos de type syrien. On a enfin développé une théorie de complot selon laquelle certains milieux (sans la moindre précision) étaient à l'origine du mouvement de protestation pour déstabiliser le Maroc. Mais, au lieu de prêter une oreille attentive à ces tentatives désespérées, des voix d’Al-Hoceima ont, à titre d'exemple, déjà annoncé la tenue vendredi prochain d'une grande manifestation.

***

Si la mobilisation populaire n’a pas eu de la difficulté à s’organiser rapidement à travers le pays, c’est en raison d’un ras-le-bol général des pratiques de corruption et de mépris dont fait preuve l’administration vis-à-vis des administrés. Mouhcine Fikri n’est pas la première victime de la hogra des agents d’autorité. la vendeuse de gâteau Mi Fatiha et bien d’autres avant elle en ont payé le prix ultime. C’est pourquoi ce qu’exigent les gens mobilisés ces jours-ci, c’est que la monarchie mette un terme à ces pratiques d'un autre âge pour que plus jamais aucun autre Marocain ne subisse le même sort que celui de Mouhcine Fikri. Les écoutera-t-elle? Réformera-t-elle l’administration dans ce sens? Une chose est sûre: tant que la reddition des comptes ne fait pas partie des éléments constitutifs de la culture administrative, le pire n'est pas à exclure.

2 novembre 2016



** Le cortège funèbre de Mohcine Fikri. Crédit de l'image: le compte Twitter de Garcia Smadi.


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Il y a actuellement 1 réaction.

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Le drame sans issue de Mohcine Fikri
par Hnia Boufarachan le 29 juin 2017

Tout le drame provoqué par un simple geste maladroit peut-être qui fait  broyer Mohcine Fikri, en plus de la grande volonté de Nasser Zefzafi qui a assisté à la catastrophe, malgré lui,  et qui a promis d'exercer toute la pression  possible sur l'état marocain pour que la vérité soit tirée au jour. Impliquant tous ceux qui étaient présents cette nuit là, il les a mené à prêter sermon de ne jamais trahir ni Mohcine Fikri ni même la cause.

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Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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