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Saâd Lamjarred et l’affaire des agressions sexuelles présumées

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Si quelqu’un pouvait encore douter du degré de popularité de Saâd Lamjarred dans son pays, les réactions à son affaire d’agressions sexuelles présumées en France lui permettent d’être fixé là-dessus. D’un autre côté, ce mouvement de sympathie inconditionnelle avec le chanteur montre également combien la culture du droit reste embryonnaire dans la société.

Saâd Lamjarred est un chanteur marocain de variétés. Il a été décoré en 2015 par le roi Mohamed VI. Il est très populaire dans son pays et dans le reste du monde arabe. Les témoignages de plusieurs artistes marocains et arabes brossent de lui un portrait très flatteur. Mais, sa nouvelle affaire d’agressions sexuelles présumées en France écorne cette belle image.

Saad Lamjarred entre agressions sexuelles présumées et solidarité primaire

En 1985, M. Lamjarred a vu le jour à Rabat. Ses parents, Nezha Regragui et Bachir Abdou, sont deux artistes très connus. Pour avoir une idée de sa notoriété, on peut mentionner quelques exemples. Sa chanson, "Lm3alam" (C'est toi le boss), a été téléchargée 407.526.261 fois. C’est une autre chanson, "Mal Hbibi Malou'' (Qu'arrive-t-il à ma bien-aimée?) datant de 2013, qui l’a rendu célèbre. Elle a été téléchargée 2.374.256 fois. Sa chaîne YouTube est très regardée. 2.089.158 fans y étaient abonnés au moment de la mise en ligne de cette chronique.

L’artiste populaire se trouvait à Paris pour se produire ce samedi 29 octobre au Palais des congrès. Au moment des faits allégués, soit le mercredi 26 octobre, une jeune femme française âgée de 20 ans avait déposé une plainte contre lui pour "agression sexuelle avec violence". La police a arrêté le chanteur à l’hôtel Marriott des Champs-Elysées, dans le VIIIarrondissement. Sa garde à vue a été prolongée jusqu’au vendredi, date de l’ouverture d’une information judiciaire pour "viol aggravé" et "violence volontaire", selon Le Monde Afrique (28 octobre). Le fait qu’il soit, selon plusieurs médias, sous l’emprise de l’alcool et de la cocaïne au moment de son arrestation aggrave son cas. On a également requis une détention provisoire pour éviter qu’il ne quitte la France et plonge sa justice dans l’embarras. En attendant son procès, il reste détenu à la prison Fleury-Mérogis.

Le soir de son arrestation, la nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre sur les réseaux sociaux marocains. Un site Le360 a attribué au ministre de la Culture Mohamed Amine Sbihi (PPS) les propos suivants: "Le ministre de la Culture suit avec un grand intérêt ce dossier et les autorités marocaines et françaises sont en contact pour tirer au clair cette affaire'', tout en assurant que le ''Maroc ferait tout le nécessaire pour régler le problème." Cette déclaration a rapidement fait le tour de la Toile et a été reprise par plusieurs médias au pays et à l’étranger, avant d’être formellement démentie le lendemain par le même ministre dans un communiqué. Ces propos ont suscité la critique, du moins l’étonnement de plusieurs sur les réseaux sociaux et ont eu l’air de vouloir forcer la main à la justice française.

Chez les fans de la "fierté nationale" marocaine, c’était le choc. Ils ne pouvaient ou ne voulaient croire qu’un homme comme lui, un gentleman à leurs yeux, puisse faire ce dont l’accuse la victime présumée. Pour montrer leur solidarité avec lui, des admirateurs lui ont dédié des pages Facebook ou comptes Twitter, avec des hashtags du genre: "Nous sommes tous des Saâd Lamejarred'' (#كلنا_سعد_المجرد), #JeSuisSaadLamjarred, etc., quand ils n'ont pas appelé à soutenir "l’enfant du pays." Plusieurs de ses portraits ont circulé comme jamais sur les réseaux sociaux. Plusieurs artistes marocains lui ont également manifesté de la solidarité. Un des leurs est même allé jusqu’à interpréter, dans la foulée, une chanson où il se porte à sa défense.

Aux yeux de ses admirateurs, M. Lamjarred ne peut être qu’innocent! Mais, comme les accusations sont très graves, il fallait trouver une explication rassurante pour soi et susceptible de préserver intacte l'image de leur idole. C'est pourquoi une partie d’entre eux a évoqué la piste du coup monté par des milieux jaloux du succès du chanteur. Une autre partie est quant à elle allée jusqu’à parler ouvertement d’un complot ourdi par le frère-ennemi algérien, sans oublier au passage les méchants indépendantistes du Polisario. La preuve? Une chanson de Saâd Lamjarred sur la marocanité du Sahara occidental! Pour rappel, le Maroc avait annexé en 1975 cette ancienne colonie espagnole que continue de revendiquer le Front Polisario pour y édifier un État indépendant de la souveraineté marocaine. Cette hypothèse du complot algérien est trop fantaisiste pour que l'on veuille perdre notre temps à essayer de la réfuter.

Malgré leur forte mobilisation, ces admirateurs n’ont pas réussi à créer un consensus autour de la présumée innocence de leur idole. C'est pourquoi plusieurs marocains se sont montrés mesurés quand ils ne l’ont pas soupçonné d’avoir commis ce dont l’accuse sa présumée victime. D’ailleurs, cette affaire française a fait remonter à la surface une vieille affaire datant de 2010 et qui s’est déroulée aux États-Unis. À l’époque, une jeune américaine l’avait accusé de violences physiques et sexuelles et poursuivi devant la justice newyorkaise. Il a clamé son innocence. Il a été brièvement incarcéré. Il a profité de sa libération provisoire le temps des procédures pour filer ilico presto au Maroc. Depuis, il n’a pas remis les pieds aux États-Unis. Il sait ce qu'il risque dans le pays de Oncle Sam s’il est reconnu coupable: une peine de 25 ans de prison ferme. D’ailleurs, en mois de mai de cette année, la Cour suprême de l’État de New York l’a sommé de se présenter devant la justice américaine. Au lieu de s’exécuter, il s'est contenté d'utiliser la tribune du Festival international Mawazine pour clamer, encore une fois, son innocence des allégations qui lui sont reprochées.

Cette affaire des agressions sexuelles présumées de Saâd Lamjarred permet de lever un coin du voile sur la société marocaine et de montrer où elle est rendue notamment en termes de culture du droit. Si le courant de sympathie des admirateurs pour leur idole est compréhensible, leur exclusion ipso facto de la moindre possibilité qu’il puisse être coupable de viol ne l’est pas. Au lieu de faire œuvre de solidarité primaire et de s’entêter à l’innocenter alors que les traces de coups et blessures ont été consatées sur le corps de la victime, selon un procès-verbal, ils auraient dû s’informer et attendre le verdict de la justice française, une justice plus crédible que celle marocaine. Cela montre également le peu de cas que ces admirateurs font de principes modernes comme la primauté de la loi et le respect des procédures judiciaires. Cette affaire montre aussi qu’au moins cette partie de la société marocaine a le réflexe primaire d’accuser les autres de ce qui lui arrive et donc elle n’est pas prête à assumer sa part de responsabilité dans ce qui peut lui arriver, d’où, comme on vient de le voir ci-dessus, son recours à des théories de complot pour s’expliquer ce qui est arrivé à sa star adulée. C’est dire le degré de son immaturité émotionnelle. Cette affaire montre enfin l’indifférence de ces fans au sort de la présumée victime de leur idole. Il n'est venu à l'esprit d'aucun d'eux, dont de nombreuses femmes, de s'informer sur l'état de cette personne ou d'exprimer la moindre empathie pour elle. Cela trahit une conception du monde où la femme compte moins que l'homme et exprime par ricochet l’état très inégalitaire encore des femmes par rapport aux hommes au Maroc aux niveaux du pouvoir politique et de la richesse économique. C’est ce même contexte culturel qui relègue à la périphérie les discussion sur la culture du viol dans cette société.

Ces éléments de réflexion mettent en lumière plusieurs lacunes dont souffre le Maroc et montrent qu'il a encore beaucoup de chemin à parcourir avant de pouvoir arriver au stade de maturité citoyenne auquel il a droit et que requiert l'époque dans laquelle nous vivons.

***

L'affaire des agressions sexuelles présumées de Saâd Lamjarred est désormais entre les mains de la justice française. Elle devra en principe finir par trancher la question de son innocence ou de sa culpabilité, selon la lettre du droit. Laissons-la donc faire son travail de manière sereine et loin de toute pression politique. On pourra, une fois les procédures judiciaires terminées, faire un choix éclairé et mature de la manière de réagir à toute cette histoire controversée.

29 octobre 2016



** Appel à ''Soutenir l'enfant du pays.'' Crédit de l'image: le compte Twitter de Siham Maroc.


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Il y a actuellement 1 réaction.

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Archaïsme
par Iliana le 30 octobre 2016

Bravo pour votre article qui relate bien les faits et leurs conséquences. Cette histoire m'a aussi choqué quant à la défense de ce violeur en série présumé et le manque d'empathie pour la victime.

En effet c'est très archaïque.

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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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