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La spécificité de l’expérience marocaine de l’alternance politique

par
docteur en science politique ( lauréat de l'Université Paris I-Panthéon Sorbonne)

L’interprétation de l’expérience marocaine de l’alternance politique repose essentiellement sur l’idée que les évolutions politico-institutionnelles demeurent surdéterminées par la primauté de l’héritage institutionnel qui continue à avoir un impact considérable sur la transformation du régime politique marocain. Il en résulte que l’argument de la spécificité agit ici de façon à déterminer l’obéissance de l’ordre politique interne à la cadence démocratique.

La naissance de l’alternance politique au Maroc que signale la désignation de l’opposition à la primature s’articule sur une expérience politico-institutionnelle singulière. Elle renvoie au processus de valorisation d’un consensus engagé au début des années 1990 qui a éclairé un certain nombre de ralliements politiques et de conversions au principe légitimateur du pouvoir politique. Ce sont bien ces conditions posées tacitement à l’avènement de l’expérience du mois de mars 1998 qui sont à analyser parce qu’elles marquent un tournant décisif tant dans l’approche donnée par la monarchie au changement politico-institutionnel que dans la réceptivité de l’offre royale par les partis de la Koutla démocratique (1) qui sera scellée par la formation de l’équipe gouvernementale.

Il en va de même de l’arrivée des islamistes au pouvoir en novembre 2011 qui témoigne de leur basculement d’une stratégie révolutionnaire vers un pragmatisme politique. Partisan d’une stratégie politique qui l’oppose au mouvement islamiste d’Al Ad Wal Ihassane (Justice et Bienfaisance), les islamistes du Parti de la Justice et du Développement (PJD) se positionnent d’ores et déjà comme le porte-drapeau de l’islamisme et des islamistes modérés au Maroc. Ils ont fini par comprendre que leurs actions et demandes devaient absolument prendre en considération le particularisme du régime politique marocain et accepter le principe d’une alternance politique «à la marocaine».

De ce point de vue, l’alternance politique «à la marocaine» ne se comprend qu’à la lumière de l’hypothèse de la réintégration politique de l’opposition loyale, ce qui suppose un compromis sur les règles du jeu politico-institutionnel du régime en place. L’attachement à son caractère insaisissable témoigne donc d’une propension à décrire la spécificité de l’expérience marocaine, tout en démontrant que son avènement est une véritable chance pour les comparatistes de science politique, et notamment les transitologues. De même, la question du changement politico-institutionnel est sans nul doute plus pertinente pour comprendre la nature de ce qui change et de ce qui ne change pas dans le régime politique marocain.

Les partis de la Koutla  face aux effets pervers de l’alternance politique

Il importe de rappeler que l’une des ambiguïtés majeures de l’alternance politique «à la marocaine» réside  dans la certitude selon laquelle les partis de la Koutla démocratique se sont trouvés pris dans une forme atypique d’alternance politique. La prise en compte de cette réalité renvoie directement à l’agencement institutionnel résultant du texte constitutionnel marocain de 1996. Ce dernier sert à affirmer que le Roi demeure le pôle essentiel de l’exécutif et ne souffre guère par conséquence de contestation. Les mécanismes institutionnels, qui définissent la spécificité de l’expérience marocaine de l’alternance politique, s’avèrent incontournables pour analyser le sens du changement, car la centralité politico-institutionnelle de la monarchie est censée ici baliser l’action du gouvernement d’alternance en introduisant des contraintes. Elle fixe le champ des actions permises et des actions interdites, tout en déterminant les conditions du travail gouvernemental. En outre, la fonction principale des élections législatives marocaines est de désigner une nouvelle équipe gouvernementale qui n’aurait pourtant pas les mains libres. Contrairement aux monarchies parlementaires, ces élections ne sont pas destinées à mettre la monarchie dans l’ombre du gouvernement car le particularisme du pouvoir monarchique en fait un moyen d’adaptation politique favorisant la naissance d’une alternance politique proprement marocaine.

De même que le rôle de l’équipe gouvernementale d’alternance de 1998 est éclipsé par l’existence d’un cercle restreint composé majoritairement de technocrates choisis par le roi Mohamed VI dans le but de s’occuper de la gestion des questions socio-économiques. Force est de constater à cet égard que la solution «technocratique» va introduire une modification dans les règles de fonctionnement de l’alternance politique «à la marocaine». C’est ce que nous remarquons lorsque Mohamed VI a opté pour la rupture avec la solution partisane de mars 1998, en désignant un premier ministre technocrate en 2002.

En outre, l’expérience d’alternance en 2007, quand le secrétaire général du Parti de l’Istiqlal Abas el Fassi a été nommé premier ministre, a bien entretenu l’image de partis de la Koutla incapables de mener à bien leur propre politique et qui manquent de courage en matière de prise de décision. L’examen des dynamiques des partis de la Koutla a montré clairement une tendance à l’affaiblissement de l’opposition idéologique et une propension à la convergence vers les mêmes priorités que nous trouvons dans les programmes des autres partis d’administration. En fait, la réintégration de la gauche dans le jeu institutionnel a eu pour résultat un exemple atypique d’alternance politique favorable à une approche de gouvernement qu’il serait impossible de concevoir en termes de choix, entre une gauche nécessairement bonne parce qu’ayant l’exclusivité démocratique et une droite foncièrement inutile parce qu’elle a été créée par le pouvoir. Ces observations méritent toutefois un dernier intérêt: elles montrent comment il est très difficile de trouver une lisibilité conséquente aux positionnements effectués par les partis de la Koutla suite à leur passage au pouvoir.

Le pragmatisme politique des islamistes du PJD

Les islamistes du PJD ont, tout au long de leur cheminement, multiplié les gages de loyauté envers la monarchie et leur disposition à endosser le rôle des «islamistes défenseurs du trône». Parce qu’ils se sont aperçus que «la monarchie joue un grand rôle dans l’unité de ce pays, même si elle refuse les réforme nécessaires. Nous avons estimé que, pour introduire pleinement l’islam ici, il n’était pas obligatoire d’en passer par un Etat islamique. Nous avons évolué et, à partir de 1986, on nous a laissés en paix» a déclaré Abdellilah Benkirane. (2) Les propos des dirigeants politiques du PJD sont caractérisés par une sorte de pragmatisme politique qui implique leur acceptation de l'ordre institutionnel établi par la monarchie. Par conséquent, leur insertion progressive dans le système politique semble avoir contribué à renforcer la légitimité de la monarchie et de la commanderie des croyants comme fondements du régime.

En fait, le pragmatisme politique adopté par le PJD a apporté ses fruits en lui permettant de constituer un gouvernement après sa victoire aux élections législatives de novembre 2011. Le PJD a pu conclure un accord avec plusieurs partis politiques dans le but de former une équipe gouvernementale. La vision qu’il se fait de la gestion des affaires publiques et de la mise en œuvre de son projet politique demeurent tributaires de l’habilité de ses dirigeants à crédibiliser leur action politique.

Dans la nouvelle Constitution adoptée en 2011, plusieurs garanties institutionnelles ont plaidé en faveur de la réhabilitation du pouvoir exécutif. Les nouveautés considérables portent essentiellement sur la procédure de nomination du chef du gouvernement, selon l’article 47 de la révision constitutionnelle de 2011 qui stipule que  «le Roi nome le Chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des Représentants, et au vu de leurs résultats». Mais sur le plan pratique, le chef du gouvernement tend à ancrer ses pratiques politico-constitutionnelles dans une logique de coopération politique car «le PJD ne veut pas exercer le pouvoir dans le sens d'un bras de fer. Pour moi, le roi est le symbole du chef de l'Etat, c'est mon chef, et je dois faire en sorte que l'Etat avance, peut-être doucement, mais à l'aise»  a confirmé A. Benkirane. (3)

Le PJD ne cherche pas à changer le régime, au contraire, l’innovation qui se dégage de l’arrivée des islamistes au pouvoir est que le régime politique tire le plus grand bénéfice de leur réintégration dans le système de pouvoir. En raison de la fonctionnalité d’une «solidarité sans consensus», résumée dans la manière dont les protagonistes se rapprochent politiquement, tout en ayant recours à des concessions inégales du fait de leur rapport politique asymétrique. Il faudrait réfléchir, à ce propos, à ce que peuvent être non seulement les modalités de la mise en œuvre du «pacte politique» conclu entre la monarchie et les islamistes modérés, mais aussi les véritables raisons de l’acceptation des règles institutionnelles par le PJD.

En effet, le besoin de participer aux activités politiques a mis en avant les motivations ainsi que le type d’intérêt qui est engagé dans leur acceptation de cet ordre politico-institutionnel. Autrement dit, la compétition politique a contraint les islamistes du PJD à agir politiquement selon une rationalité en finalité. Il faut aussi préciser que le PJD s’est inspiré des préceptes stratégiques définis par l’AKP en Turquie. Leur technique consiste à s’intégrer en douceur dans le champ politique. En témoigne la stratégie du PJD de candidature limitée en 2002 qui a émané d’une volonté d’adaptation politique à l’action partisane, susceptible de pousser ce parti à abandonner relativement son idéologie au profit d’une initiation à l’art difficile de gouverner.

***

Le regard porté sur les effets pervers de l’alternance politique «à la marocaine» au niveau de l’action partisane montre clairement qu’une première condition de participation politique tient à la capacité de l’opposition à se refaçonner une identité politique congruente avec les données propres au contexte institutionnel et à la configuration du jeu politique. De ce point de vue, la participation politique a introduit un changement dans les attitudes de l’opposition  et a suscité de nouveaux engagements. Ceux-ci impliquent que l’abandon de la notion de partis «idéologiques», qui pouvait largement qualifier les partis de la Koutla et le PJD, tient essentiellement aux inflexions doctrinales de ces partis. A cet égard, on doit rappeler que depuis que ces derniers ont rejeté l’étendard des partis ‘‘révolutionnaires’’ (c’est-à-dire qui veulent changer le régime en place), ils sont passés d’une confrontation avec la monarchie à une compétition avec une majorité électorale.

29 septembre 2016



Les notes

1)- Le 17 mai 1992, la charte constitutive de la Koutla démocratique (al koutla addimokratiya) fut signée par les leaders de cinq partis : l’UNFP (Abdallah Ibrahim), l’USFP (Abderrahmane Youssoufi), l’Istiqlal (M’hamed Boucetta), le PPS (feu Ali Yata) et l’OADP (Mohamed Bensaïd Aït Idder). Cf. La Vie Economique du 17/09/2004. La constitution de la Koutla démocratique (Bloc Démocratique) fut le fruit de la coordination des divers partis dits de mouvement national pour unifier l’ensemble de leurs activités politiques.

2)-Jean de la Guérivière, «Maroc: des élections pour presque rien», Géopolitique Africaine, n° 9, Janvier 2003, pp. 239-246.

3)-Le Monde, le 25/02/2013.


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Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Hassan Zouaoui
par Hassan Zouaoui

Collaborateur spécialiste en science politique.

 


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