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La purge de la diplomatie turque

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Depuis le coup d’état avorté cet été, la Turquie vit au rythme des purges. Différentes institutions publiques sont touchées. Dans ce contexte délétère, on peut imaginer l’inquiétude de plusieurs fonctionnaires d’être les prochains sur la liste.

Le mois dernier, une partie de l’armée turque a essayé de renverser le régime politique en place. Cette tentative déjouée a fait 240 morts (dont 172 civils) et 2195 blessés. Les putschistes ont perdu 34 des leurs. Ce coup de force a permis au président Recep Tayyip Erdogan de lancer une purge à grande échelle de différents services de l’État de tout élément soupçonné de faire partie des réseaux de Fethullah Gülen. Ce prédicateur islamiste vit aux États-Unis depuis 1999. Ankara l’a accusé d’être l’instigateur du putsch et demandé à Washington son extradition. Sans succès, pour le moment.

Tuncay Babali, Ali Findik et Gurcan Balik, nouvelles victimes de la purge

Selon une déclaration de Mevlut Cavusoglu, 88 membres de son ministère des affaires étrangères ont fait les frais de cette purge (dépêche de l’agence Anadolu, 28 juillet). Sur 208 diplomates rappelés en Turquie, 32 ont préféré désobéir aux ordres reçus et fuir vers différents pays, dont les États-Unis et le Japon (Anadolu, 12 août 2016). Les autorités soupçonnent ces fonctionnaires tombés en disgrâce de faire partie des réseaux Gülen et du coup déjoué.

Le 26 juillet dernier, trois diplomates ont été à leur tour congédiés: Tuncay Babali, Ali Findik et Gurcan Balik. Le 18 août, les trois hommes ont été arrêtés et placés en détention, dans le cadre des procédures d’enquête du procureur avec tous ceux soupçonnés d’avoir trompé dans le coup du 15 juillet dernier (Andolu, 18 août). Le samedi 27 août, un tribunal d’Ankara a décidé de les maintenir en détention en attendant leur procès.

Tuncay Babali est un jeune diplomate. Il a représenté son pays au Canada à titre d’ambassadeur entre 2012 et2014. Auparavant, il avait occupé plusieurs positions importantes dans l’appareil politique et diplomatique turc: sous-directeur de cabinet du président Ahmet Necdet Sezer (2000-2007) et son conseiller en matière de politique étrangère, directeur des ressources humaines et conseiller aux  ambassades à Washington et Londres. Après son retour à Ankara en provenance d’Ottawa, il a œuvré au sein de son ministère. Il était très proche de son ancien professeur et futur ministre des affaires étrangères et premier ministre de Recep T. Erdogan, Ahmed Davutoglu.

M. Babali a obtenu son doctorat de l’Université de Huston, aux États-Unis. Nous l’avions interviewé, il y a plusieurs années, quand il était chercheur au Centre Weatherhead des affaires internationales de l’Université Harvard. Il est reconnu pour son expertise dans les domaines de la sécurité eurasiatique et l’économie de l’énergie.

Ali Findik était ambassadeur au Costa Rica. Il avait été rappelé dans son pays en 2015.

Gurcan Balik conseillait pour sa part l’ancien président Abdullah Gul (2007-2014) en matière de politique étrangère, avant de devenir le conseiller en chef de l’ex-ministre des affaires étrangères Davutoglu. C’est lui qui avait organisé en 2013 une rencontre entre M. Gülen et son patron qui se trouvait alors à New York pour participer aux travaux de l’Assemblée générale de l’ONU. Cette rencontre secrète s’est déroulée chez le prédicateur en Pennsylvanie. Selon le futur premier ministre, le président Gul et son premier ministre de l’époque (R. Erdogan) étaient au courant de cette rencontre et son objectif était de le convaincre de rentrer dans son pays de son plein gré. En vain!

L’arrestation de M. Babali n’est pas passé inaperçue. Elle a suscité la réaction de plusieurs au Canada et aux États-Unis. Ils ont demandé à Ankara de prouver ce qu’elle lui reproche ou de le libérer dans le cas contraire.

L’arrestation de Gurcan Balik est en soi une décision lourde de sens. Sa portée dépasse de loin celle des deux ambassadeurs. Comme c’est une figure éminente de l’élite dirigeante de l’AKP, parions que cette décision a été pesée et sous-pesée avant de tomber comme un couperet. Elle peut être interprétée comme la manifestation de la crainte du président Erdogan de ne pas pouvoir prémunir le cercle proche de son pouvoir contre les réseaux de F. Gülen.

***

Le président Erdogan est déterminé à mettre au pas tous ceux soupçonnés de faire partie ou d'avoir flirté avec les réseaux Gülen. En n'hésitant pas à s'en prendre au conseiller diplomatique de son compagnon de route et ancien président de la République, il montre que même des membres de premier ordre du parti au pouvoir pourraient, au besoin, faire les frais de la purge en cours. D'ailleurs, MM. Gul et Davutoglu avaient rapidement condamné dans les termes les plus durs la tentative de coup d'état raté de juillet dernier et appuyé le chef de l'État.

30 août 2016



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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