Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Turquie: Démonstration de force de Recep Tayyip Erdogan à Yenikapi

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Après trois semaines de sit-in quotidiens à travers la Turquie, l’esplanade Yenikapi, sur les bords de la mer de Marmara, a accueilli des centaines de milliers de manifestants, à l’appel du pouvoir. L’occasion d’afficher l’unité du pays derrière son président.

Il y a trois semaines, la Turquie a été ébranlée par une tentative de coup d’état d’une partie de l’armée. Cette tentative a échoué. Le bilan des victimes: 240 morts et 2195 blessés. Parmi les morts, on compte: 172 civils, 63 officiers de police et 5 soldats. Les putschistes ont quant à eux perdu 34 des leurs. Comme il était lui et son régime dans le viseur des putschistes, le président Recep Tayyip Erdogan a mis à profit cet acte de force pour nettoyer les écuries d’Augias, mettre au pas les gülénistes (partisans du prédicateur islamiste Fethullah Gülen qui vit depuis 1999 en Pennsylvanie, aux États-Unis) ou perçus comme tels et renforcer ainsi sa mainmise sur le pays. Le pouvoir a accusé cet influent prédicateur d'être l'instigateur du coup du 15 juillet. Ces purges ont touché l’armée, la justice, l’éducation et les médias. Plus de 60 000 personnes en payent le prix entre limogés, détenus ou en gardes à vue.

Démonstration de force de l’AKP à Istanbul

Pour tester ses appuis et intimider ses adversaires, le président Erdogan a appelé la population à multiplier les sit-in quotidiens sur les places publiques.

Le 7 août était un rendez-vous pour des millions de Turcs pour se rassembler dans les rues à travers le pays et crier en chœur leur condamnation des auteurs du putsch raté de la nuit du 15 au 16 juillet. La gigantesque esplanade Yenikapi, sur la rive européenne d’Istanbul, a accueilli la plus grande de ces manifestations, soit des centaines de milliers de Stambouliotes qui n’ont pas fait défaut à l’appel de leur ancien maire. La mer rouge des drapeaux nationaux a décuplé l’impact visuel de ce rassemblement monstre.

Pour faire de ces rassemblements un succès, les autorités n’ont pas lésiné sur les moyens. À titre d’exemple, à Istanbul, tous les transports, métro, bus et ferry, étaient gratuits. La municipalité avait prévu de distribuer aux manifestants cinq millions de bouteilles d’eau, 2 millions de drapeaux et 1 million et demi de casquettes. Plus 15000 policiers ont été mobilisés pour veiller à la sécurité des manifestants. Les images de leur rassemblement ont été retransmises par écrans géants dans tout le pays. La  chaîne de télévision d’État TRT a diffusé les images sur YouTube en plusieurs langues (le turc, l’arabe, l’anglais, le français, l’espagnol, l’allemand et le russe) pour donner à l’événement un retentissement international.

À Ankara, la municipalité a fourni 150 000 drapeaux aux manifestants. Dans la province Bingol, un drapeau turc d’une longueur de 209 mètres a été déployé par des manifestants. D’autres provinces ont vu la tenue d’autres événements du genre (Dépêche de l’agence Anadolu, 8 août).

Le rassemblement "pour la démocratie et les martyrs (du coup)" à Yenikapi se voulait au-dessus des partis politiques.  Mais, cela n'a pas empêché le président Erdogan d’en faire une démonstration de force. Comment cela aurait-il pu en être autrement avec la mobilisation derrière lui de millions de citoyens, des Turcs, des Kurdes et des Arabes, et des chefs des principaux partis d’opposition parlementaire: le social-démocrate Kemal Kilicdaroglu (CHP: Parti républicain du peuple) et le nationaliste de droite Devlet Bahceli (MHP: Parti de l'action nationaliste). Ces dirigeants ont tous fait acte d’unanimisme et repris à leur compte le durcissement de la rhétorique du pouvoir face aux gülénistes.

Le Parti démocratique des peuples (HDP, vitrine politique des Kurdes de Turquie et troisième parti en nombre de sièges) était le grand absent de ce rassemblement. Les autorités ne l’y avaient pas invité en raison de ses liens présumés avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), un mouvement armé qualifié de "terroriste" par Ankara. Le chef historique de ce mouvement, Abdullah Ocalan, croupit depuis 1999 dans les geôles turques. La condamnation du HDP du putsch avorté n’avait donc pas plaidé en sa faveur aux yeux du président du pays. Mais, cela n’a pas dissuadé nombre de Kurdes de se joindre eux aussi aux rassemblements à travers le pays.

Sur l’esplanade, M. Erdogan était accompagné de sa femme Emine. Ses premiers mots de remerciement étaient pour tous ceux qui avaient affronté les tanks et les avions des putschistes. Il a également évoqué la possibilité de rétablir la peine de mort dans un pays qui l’avait aboli en 2004. Au grand plaisir d’une foule encore sous le choc du coup avorté du 15 juillet. Une déclaration qui n’a pas dû plaire à l’Union européenne.

***

À de multiples occasions, Washington et Bruxelles ont exprimé leur inquiétude en raison de l’élargissement de la purge menée par Ankara depuis le coup d’état avorté. Le président Erdogan a rejeté du revers de la main ces critiques. Il a d’ailleurs mis à profit le rassemblement de l’esplanade Yenikapi pour leur servir l’image d’une Turquie unie derrière lui. Un même message envoyé également à la Russie, à deux jours de sa visite à Saint-Pétersbourg pour rencontrer Vladimir Poutine.

9 août 2016



** Le président Erdogan et sa femme Emine sur l’esplanade Yenikapi. Crédit de l'image: le site web de la présidence turque.


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter