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Donald Trump et la polémique Khan

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le candidat Donald Trump a pris l’habitude d’allumer le feu des controverses pour tenter de "brûler" ses adversaires. Cela lui a réussi avec ses adversaires républicains pendant la course à l'investiture du parti. Mais, la nouvelle polémique avec la famille Khan risque de lui coûter cher.

Philadelphie est un lieu très symbolique pour l’histoire de la nation américaine. Les démocrates l’ont choisi cette année pour tenir leur convention nationale. Cette convention s’est tenue du 25 au 28 juillet au Wells Fargo Center en Pennsylvanie. L'occasion pour les partisans du sénateur Bernie Sanders de faire entendre leur voix et surtout leur déception des manœuvres déloyales de la direction de leur parti vis-à-vis du héraut de leur "révolution politique" durant la course au leadership.

"Vous n’avez rien sacrifié, vous n’avez perdu personne"

Durant les trois premiers jours de la Convention, les délégués ont également vu défiler plusieurs orateurs, dont le président Obama, sa femme Michele et son vice-président Biden, et l’ancien président Bill Clinton. Le moment fort du quatrième jour de ce rassemblement devait être celui de l’investiture du candidat officiel du parti à l’élection du 8 novembre prochain.

Plusieurs orateurs jusque-là inconnus du grand public ont quitté leur anonymat le temps d’un discours de quelques minutes avant d’y retourner aussitôt. Mais, un des discoureurs du jeudi est devenu, à son corps défendant, une figure nationale. L’allocution de cet avocat d’une durée de sept minutes a soulevé l’enthousiasme de la convention et touché plusieurs, au-delà du camp démocrate.

Khizr Khan est un Américain d’origine pakistanaise. Il est âgé de 66 ans. Son fils Humayun est natif des Émirats arabes unis. Quand Khizr et sa femme Ghazala avaient foulé le sol américain en 1978, leur fils était âgé de 2 ans. Ils se sont d’abord installés à Boston. Cela a permis à M. Khan de compléter ses études de droit à l’université Harvard. Puis, la famille a déménagé à Silver Spring, au Maryland.

Le jeune Khan a fait ses études à l’université de Virginie. En 2000, une fois son diplôme en poche, il a rejoint l’armée. Ses quatre années de service actif au sein de l’armée de terre lui ont permis de se hisser jusqu’au grade de capitaine. Il avait 27 ans quand il a été tué le 8 juin 2004 par une voiture piégée à Bakuba en Irak. Il a sauvé la vie de plusieurs soldats américains. Il a été enterré au Cimetière national d’Arlington une semaine plus tard, avec tous les honneurs militaires dus à un héros de guerre. Il a été, à titre posthume, décoré de la Bronze Star Medal (Médaille de l'étoile de bronze) et de la Purple Heart (Cœur violet). La première est la quatrième plus haute distinction pour bravoure, héroïsme et mérite décernée à un militaire. La seconde distinction est accordée au nom du président des États-Unis à tout soldat blessé ou tué au service de l'armée. Les parents du capitaine de l’infanterie se sont ainsi retrouvés parmi les membres du Gold Star Family, une organisation de soutien aux mères de soldats tués au combat.

Revenons maintenant à la Convention démocrate. Le 28 juillet, Khizr Khan était donc sur l’estrade de la convention. À ses côtés se tenait debout sa femme Ghazala, de manière digne. L’occasion était trop belle pour lui pour garder pour lui-même tout le bien qu’il pensait du controversé candidat républicain. Il savait que des dizaines de millions d’Américains suivaient à la télévision, à l’heure de grande écoute, dans le confort de leurs foyers, la convention. Pour plaider en bon avocat la cause d’Hillary Clinton devant ses compatriotes, il a choisi un bon angle d’attaque consistant à faire ressortir par la bande le contraste entre elle et son adversaire qui continue à diviser son pays à quelques mois de l’élection présidentielle. Et il n’est pas allé de main morte.

M. Khan s’est dans un premier temps adressé à ses concitoyens pour dénoncer, entre autres, l’islamophobie du candidat républicain et son discours anti-immigrés.

Selon lui, "Donald Trump passe son temps à salir la réputation des musulmans. Il manque de respect à d’autres minorités, aux femmes, aux juges, et même aux responsables de son propre parti". Juste après cette première attaque, l’homme a brandi une Constitution américaine et a demandé au républicain s’il l’avait lu, tout en lui disant qu’il serait heureux de lui envoyer sa propre copie. Il lui a, dans un second temps, décoché sa flèche: "Vous n’avez rien sacrifié, vous n’avez perdu personne!"

Le discours de Khizr Khan a enchanté l’audience, l’a électrisé et a eu un écho retentissant aux États-Unis.

Ces attaques bien senties ont acculé Donald Trump au mur. Une première! Il a cru que la meilleure défense était l’attaque des Khan. D’où la multiplication de ses réactions dans les médias traditionnels et sur les réseaux sociaux.

Dans une entrevue accordée à George Stephanopoulos et diffusée le 31 juillet par la chaîne nationale ABC, Donald Trump s’en est pris violemment aux Khan. Il s’est demandé: "Qui a écrit ça (le discours de M. Khan, ndlr)? Ce sont les plumes d’Hillary qui ont rédigé ça?" Comme si l'avocat était incapable de rédiger lui-même son discours. En cherchant à politiser la question, le républicain a voulu éviter que l’on sympathise avec cette famille à travers le pays. Il a également dépeint M. Khan comme un homme émotif. Tout en déplorant "profondément la disparition de son fils,'' il a affirmé que ''M. Khan, qui ne m'a jamais rencontré, n'a pas le droit de se tenir devant des millions de personnes et de déclarer que je n'ai jamais lu la Constitution (ce qui est faux)". Avec cette dernière affirmation, on peut se demander s'il l'a vraiment fait puisque la Loi fondamentale du pays garantit à tout citoyen la liberté d'expression de ses opinions même quand elles sont controversées. D'ailleurs, depuis le début de la course au leadership républicain, lui-même a usé et abusé de cette même protection constitutionnelle. 

M. Trump s’est longuement vanté d’avoir fait "beaucoup de sacrifices". À la question du journaliste ''Lesquels?'', il a répondu: "Je travaille très, très dur. J'ai créé des milliers et des milliers d'emplois, des dizaines de milliers d'emplois, j'ai construit de grandes structures, j'ai eu un très grand succès. Je crois que j'en ai fait beaucoup". Cette réflexion montre, d’une part, que M. Trump et M. Khan (et le grand public en général) n'ont pas la même définition du mot "sacrifices" et que, d’autre part, l’homme qui a évité, à cinq reprises, de faire son service militaire, se sent vulnérable sur ce front, d'où sa tentative de dévier la conversation de ce sujet ô combien sensible pour lui. C’est dire le degré de sa vulnérabilité dans ce domaine.

Même Ghazala a eu sa part des attaques insidieuses de Donald Trump. Il s’est servi du fait qu’elle était restée silencieuse durant la courte allocution de son mari à la convention démocrate pour faire la réflexion suivante: "Si vous regardez sa femme, elle se tenait debout là-bas, elle n'avait rien à dire. Elle n'avait probablement pas le droit de dire quoi que ce soit." Une façon d’insinuer que si elle n’avait pas pris la parole, c’est en raison de sa religion musulmane. C’est dire le regard stéréotypé porté par le candidat républicain sur l’islam et les musulmans.

Comme il fallait s’y attendre, la candidate démocrate Hillary Clinton a défendu Mme Khan: "J'ai été très émue de voir Ghazala Khan se tenir courageusement et dignement sur la scène en soutien à son fils jeudi soir". Et d’ajouter pour enfoncer le clou: "Tous les Américains doivent soutenir les Khan et toutes les familles qui ont perdu des enfants morts au service de leur pays". Tout en remerciant la famille Khan pour ses sacrifices, sa porte-parole Karen Finney (@finneyk) s’en est elle aussi pris au candidat républicain: "Trump is truly shameless to attack the family of an American hero". "Many thanks to the Khan family for your sacrifice, we stand with you." Ce message a été retweeté 824 fois.

Les Khan n’ont pas gouté les attaques du candidat républicain.

Le même jour de diffusion de l’entretien d’ABC, M. Khan a déclaré à l’antenne de CNN à propos de Donald Trump: "Cette personne est totalement incapable d'empathie. Je veux que sa famille le conseille, lui apprenne à faire preuve d'empathie. Il serait une meilleure personne (...), mais il a une âme noire." Il a qualifié les propos du candidat républicain à propos de sa femme, une mère Gold Star, de "summum de l'ignorance".

Ghazala Khan a pour sa part publié une tribune dans le Washington Post (31 juillet). Dans sa "réponse à Donald Trump", elle a écrit ce qui suit: "Quand je suis entrée sur scène à la convention, avec cette grande photo de mon fils derrière moi, je pouvais à peine me retenir". "Juste en parler est difficile pour moi en permanence". Pour elle, "Donald Trump dit qu'il a fait beaucoup de sacrifices. Il ne sait pas ce que signifie le mot sacrifice". Et quand "(il) parle de l'islam, il est ignorant". Elle l’a invité à se documenter sur l’islam et à lire le Coran. Cela le ferait, pense-t-elle, changer des "idées qu'il (s’en) fait à cause des terroristes". Mme Khan a également été à plusieurs émissions de chaînes nationales pour réfuter les propos de M. Trump.

Les attaques répétées de Donald Trump des Khan ont suscité des réactions négatives à travers le pays. Plusieurs Républicains de premier plan ne les ont pas appréciées. Dans un communiqué, le sénateur de l’Arizona John McCain les a dénoncées. L'occasion pour lui de rendre la monnaie de sa pièce à celui qui s’était moqué de lui pour sa capture pendant la guerre du Vietnam et son refus d’appuyer sa candidature aux prochaines élections sénatoriales. Le 31 août, le colistier de Donald Trump et gouverneur de l’Indiana, Mike Pence, a lui aussi publié un communiqué où on peut lire ce qui suit: "Capitaine Humaym Khan est un héros américain et sa famille, à l’instar des familles Gold Star, mérite d’être chérie par tout Américain." Le président de la chambre des représentants Paul Ryan, le leader de la majorité au Sénat Mitch McConnell, le gouverneur du New Jersey Chris Christie et la sénatrice Kelly Ayotte du New Hampshire ont eux aussi, entre autres dignitaires républicains, pris leurs distances avec les attaques de M. Trump.

Le 1er août, quarante vétérans, Républicains et Démocrates, des familles Golden Star, ont envoyé une lettre au candidat républicain où ses attaques contre la famille Khan ont été qualifiées d’"inacceptables" et un affront à chacun d’eux. Ces signataires l’ont rappelé à l’ordre: "Pour l’armée et la communauté des vétérans, rien n’est plus sacré que nos parents Golden Star." "Leur sacrifice personnel, la perte d’un enfant, est inimaginable. Et quand vous avez choisi de vous en prendre à une famille d’un soldat américain qui est mort sur le champ de bataille, c’est à nous tous que vous vous êtes pris" (extraits publiés dans le Washington Post, 1er août).

Devant le tollé suscité à la grandeur des États-Unis par ses propos sur les Khan, Donald Trump a senti le besoin de se rattraper. Il a, dans un tweet daté du 31 juillet, qualifié le soldat Khan de "héros". Mais, au lieu de s’arrêter là et laisser cette polémique mourir d’elle-même, il lui a rajouté une couche: l’enjeu ici "concerne le TERRORISME ISLAMIQUE RADICAL et l’incapacité de nos "leaders" de l’éradiquer." Ce message a été retweeté 4023 fois et a reçu 11077 appréciations. Comme si cela n’était pas suffisant, il a déclaré le lendemain à l’antenne d’une chaîne de télévision de la Virginie qu’il ne regrettait rien de tout cela.

***

Le discours de Khizr Khan à la Convention démocrate était remarquable. Si la réaction de Donald Trump a été violente, c'est parce que l'histoire des Khan ruine un des piliers de sa rhétorique de campagne. Au lieu d'immigrants musulmans qui refusent de s'intégrer ou représentent une menace à la sécurité des États-Unis, on a là une famille musulmane qui est non seulement intégrée et partageant les valeurs américaines, mais qui a en plus accepté de faire le sacrifice ultime d'un des siens au service de son pays d'adoption.

7 août 2016



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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