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Arabie Saoudite: La ville sainte de Médine, cible d’un attentat déjoué

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le mois de Ramadan de cette année a été particulièrement sanglant dans le monde musulman. Après la Turquie, le Bangladesh et l’Irak, l’Arabie saoudite a été à son tour touchée par cette vague terroriste. En moins de 24 heures, ce pays a connu trois attaques, dont une a ciblé un symbole fort pour les musulmans du monde entier.

À deux jours de la fête musulmane du Fitr qui marque la fin de Ramadan, le mois de jeûne des musulmans, l’Arabie saoudite a été touchée par trois attentats terroristes. Mais, une de ces attaques a ciblé la deuxième ville sainte de l’islam. Du jamais vu depuis l'attaque en 1979 du Masjid Al-Haram à La Mecque par des islamistes extrémistes.

Médine ne trouve grâce aux yeux des terroristes

Lundi 4 juillet, la télévision d’État saoudien Al-Arabiya a rapporté qu’en début de soirée un attentat-suicide s’est produit dans un parking à côté de la Mosquée du prophète à Médine. Pour rappel, dans ce lieu sacré se trouve le tombeau du prophète Mohamed. La même chaîne de télévision a montré des images des flammes et de la fumée noire qui se dégagent du stationnement, lieu de l’attentat. N’ayant visiblement pas pu aller au-delà du poste de sécurité de la mosquée, le terroriste  a actionné ses explosifs.

Cette attaque n'a été revendiquée par aucun groupe. Elle a suscité des condamnations un peu partout à travers le monde, y compris de la part du secrétaire général des Nations unies et de son Conseil de sécurité.

Le bilan de cet attentat: cinq morts, soit le kamikaze et quatre gardes de sécurité, et six blessés parmi les forces de sécurité: Abdallah Harbi, Badr Harbi, Saad Matiri, Moussa Matiri, Inad Matiri et Fahd Matiri. Ce bilan aurait pu être plus lourd si le terroriste avait pu arriver jusqu’à l’intérieur d'une enceinte de la Mosquée bondée de fidèles. Les gardiens tués s’apprêtaient au moment de l’attentat à rompre le jeûne de la journée. Le prince héritier, vice-premier ministre et ministre de l’intérieur Mohammed bin Nayef a rencontré dans la Mosquée du prophète des membres des familles des victimes, l’occasion pour lui de faire l'éloge de ces derniers et de leur présenter les condoléances du roi Salman. Pour le neveu du Gardien des deux Lieux saints de l’islam, le geste terroriste est celui de milieux extrémistes désespérés et désemparés du fait des coups durs qu’ils ont reçus et des succès de Riyad dans sa lutte implacable contre eux. Le roi Salman a de son côté promis une répression sans merci aux milieux extrémistes.

Ce n’est pas la première fois que des islamistes extrémistes s’en prennent à une des deux Mosquées les plus sacrées de l’islam. L’autre fois, c’était le 20 novembre 1979, soit le premier jour de l’An 1400 du calendrier islamique, quand près de deux cent islamistes lourdement armés avec à leur tête le retraité de la Garde nationale saoudienne Juhaiman Ibn Muhammad Ibn Saif Al-Utaibi ont pris le contrôle de la Grande Mosquée, Al-Masjid Al-Haram, à La Mecque. Ils s’y sont retranchés. Ils se sont servis des milliers de pèlerins qui étaient encore sur les lieux comme boucliers humains. Comme ses forces de sécurité se sont montrées incapables de réduire les extrémistes, le roi Khaled Ben Abdelaziz a fait appel aux États-Unis et à la France pour les assister. Elles en sont ainsi venues à bout. Il y a eu beaucoup de morts.

La dynastie des Al-Saoud est sortie traumatisée de cette épreuve de force avec les islamistes. Cela a cultivé sa méfiance à leur endroit. Autre élément inquiétant pour les maîtres de Riyad: le nouveau régime établi à Téhéran par les islamistes chiites de l’Ayatollah Khomeiny n’a pas caché son ambition de dominer la région sous couvert du slogan d’exportation de la révolution islamique. Ce pouvoir khomeiniste n'a jamais accepté que la gestion des cérémonies du pèlerinage à La Mecque et Médine (le hajj, cinquième pilier de l'islam) soit du ressort de la seule Arabie saoudite. En voulant y être associé, le régime chiite cherche à réhausser sa stature internationale. D'ailleurs, pour accentuer la pression sur Riyad, Téhéran a décidé qu'il n'y aura pas de hajj cette année pour les pèlerins de son pays.

En ciblant la Mosquée du prophète de Médine, l’objectif est clair: faire passer deux messages au moins. D'un côté, faire comprendre à qui de droit que les Saoudiens seraient incapables, à eux seuls, de garder les deux Lieux saints de l'islam qui se trouvent sur leur territoire et de protéger la sécurité des fidèles qui pourraient y être. De l'autre, montrer que les groupes extrémistes sont loin d'être réduits dans le pays des Al-Saoud.

Presque au même moment de l’attaque de la Mosquée du prophète, un autre attentat s’est déroulé dans la ville de Qatif, située à l’est du pays, où vivent des Saoudiens de confession chiite. Elle a ciblé une mosquée. Là encore, le kamikaze a échoué à avoir gain de cause et a perdu la vie. Il était la seule victime de son méfait.

La veille, un autre attentat avait ciblé le consulat américain à Djeddah, la deuxième ville du pays. Le terroriste s’est tué en actionnant sa bombe avant de pouvoir atteindre son objectif. Il a fait deux blessés légers, des agents de sécurité.

Des raisons de s'inquiéter

Si Riyad peut apprécier le faible nombre des victimes des trois attentats, elle devrait s'inquiéter pour au moins deux raisons. La première, de nature sécuritaire. Le seconde est de nature politico-économique.

Le déroulement de ces attentats en l'espace de 24 heures dans différentes régions de son territoire montre d'une part que les milieux jihadistes sont encore capables de s'organiser et d'agir n'importe où; et de l'autre que la stratégie antiterroriste a des limites et a donc besoin d'être revisitée pour devenir plus efficace.

Autre motif d'inquiétude: ces attentats arrivent à un mauvais moment pour Riyad. À l'aide de son plan national ''Vision 2030'' dévoilé le 25 avril 2016 par son fils et vice-prince héritier Mohammed, le roi Salman veut faire passer son pays à une ère post-pétrole. Mais, pour y arriver, il a besoin d'investisseurs étrangers qui pourraient profiter de la privatisation de moins de 5% du capital de l'Aramco quand cette compagnie publique pétrolière entrera en Bourse et vaudra alors, espère Riyad, plus de 2000 milliards de dollars. Cette vente pourrait apporter plusieurs milliards de dollars d'argent frais au trésor public et donc financer le nouveau fonds d'invetissement souverain qui sera créé au service de la transition économique du pays. Mais, les trois attentats pourraient contribuer à refroidir les ardeurs de ces investisseurs, ce qui risque de faire capoter tout le projet.

***

L'Arabie saoudite a donc beaucoup de pain sur la planche. Elle devrait agir en même temps sur plusieurs fronts pour contrer les groupes extrémistes et donner une chance à son plan national de transition post-pétrole de voir le jour et de réussir. Y arrivera-t-elle? Les années à venir apporteront la réponse à cette question.

7 juillet 2016



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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