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Détente diplomatique entre la Turquie et la Russie

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La Turquie, pays de la diplomatie du ''Zéro problème'', se retrouve depuis 2011 dans un nouveau contexte régional. Son opposition au maintien de Bachar El-Assad au pouvoir à Damas le met en porte-à-faux avec ce dernier et ses parrains russes et iraniens. L'ambiguïté syrienne de Barack Obama et la crise diplomatique avec Israël ont accentué l'isolement régional d'Ankara. Une situation devenue intenable pour le président Erdogan.

Face à la guerre contre les civils en cours depuis 2011 en Syrie, la Turquie et la Russie ne logent pas à la même enseigne. Le Kremlin soutient de tout son poids le régime de Bachar El-Assad et cherche à en faire in fine un incontournable recours pour la ''communauté internationale''. Ak Saray appuie pour sa part un changement de régime à Damas et soutient une partie de l’opposition syrienne.

Recep Tayyip Erdogan: Calmer le jeu avec Vladimir Poutine

Avec cette divergence stratégique, le ''frottement'' entre ces deux voisins était question de temps. Ce sera chose faite le 24 novembre 2015. Ce mardi, un chasseur bombardier Su-24 russe est abattu par deux F-16 turcs au-dessus de la frontière syrienne. Le pilote Oleg Pechkov est tué après s’être éjecté en parachute. Si Ankara a répété que le bombardier avait violé son espace aérien et qu’il avait été mis en garde "dix fois en cinq minutes", Moscou a affirmé pour sa part que son bombardier se trouvait dans l’espace aérien syrien au moment des faits et qu’il n’avait reçu aucune mise en garde avant d’être abattu.

Cet incident a provoqué une crise aigüe dans les relations diplomatiques entre les deux pays. En guise de rétorsion, Moscou a, le 28 novembre, imposé à la Turquie une série de sanctions devant entrer en vigueur le 1er janvier 2016: rompre la coopération militaire entre les deux pays, suspendre l’exemption de visas pour les Turcs, imposer davantage de contrôles aux compagnies aériennes turques sur le territoire russe, interdire les vols charters entre les deux pays, recommander aux agences touristiques de renoncer à vendre des voyages en Turquie, déconseiller à ses ressortissants de s'y rendre (ils étaient en 2014 près de trois millions de russes à s’y rendre), interdire l’importation de certains produits agroalimentaires turques (fruits, légumes, œufs, volaille et sel), restreindre les activités des compagnies turques œuvrant dans la construction, les services touristiques et les contrats publiques, interdire l’embauche des travailleurs turcs en Russie et suspendre plusieurs projets économiques conjoints.

Ces sanctions ont touché plusieurs secteurs de l’économie d’une Turquie dépendante du gaz russe et devait lui faire perdre des milliards de dollars en termes d'entrée de devises. Plus grave encore: elles ont accentué son isolement dans une région en pleine ébullition depuis les cinq dernières années.

Pour annuler ses sanctions et reprendre de bonnes relations bilatérales, la Russie a exigé de la Turquie de présenter des excuses officielles pour ce qui est arrivé le 24 novembre et de payer des compensations pour la perte du bombardier et la mort de son pilote.

De guerre las, Recep Tayyip Erdogan a fini par faire plusieurs pas vers Vladimir Poutine pour tenter de calmer le jeu avec lui et améliorer les relations entre leurs pays.

Le 12 juin, le dirigeant turc a d’abord envoyé une lettre à son homologue russe et son nouveau premier ministre Binali Yildirm a envoyé la sienne à Dimitri Medvedev. Ils les ont félicités pour la fête nationale de leur pays. Pour montrer leur bonne appréciation du geste des Turcs et en même temps les encourager à faire des pas supplémentaires, Moscou a rétabli l’autorisation des compagnies turques établies en Russie à embaucher des travailleurs de leur pays.

Le lundi 27 juin 2016, un autre pas semble avoir été franchi. Un geste d’importance!

Le porte-parole du Kremlin a annoncé que le président russe a reçu une lettre dans laquelle son homologue turc s’excuse auprès de lui pour la Su-24 abattu en novembre dernier par la chasse turque. Dmitri Peskov a également déclaré que "le dirigeant turc a exprimé sa sympathie et ses sincères condoléances à la famille du pilote russe tué et il s'(en) est excusé". Il a aussi affirmé que M. Erdogan a dit vouloir "faire tout son possible pour restaurer les relations traditionnellement amicales entre la Turquie et la Russie" (AFP, 27 juin).

Le même jour, le porte-parole du président Erdogan et son principal conseiller en matière de politique étrangère a confirmé l’information selon laquelle son chef avait exprimé, dans une lettre à M. Poutine, ses "sincères regrets" pour la mort du pilote Oleg Pechkov: "J’aimerai présenter mes condoléances à la famille du pilote qui a perdu sa vie et lui dire, une fois de plus, que je partage sa peine. Je dis à sa famille: ‘Pardonnez-nous’". Toujours selon Ibrahim Kalin, le dirigeant turc avait appelé son homologue à restaurer des "relations traditionnellement amicales" entre leurs deux pays, à coopérer contre le terrorisme et à s’atteler ensemble à la résolution des crises régionales (Anadolu Agency, 27 juin).

Les medias internationaux ont rapidement relayé la lecture russe de la lettre du dirigeant turc. Sur les réseaux sociaux, plusieurs se sont moqué de lui. Ils ont assimilé son geste à de la faiblesse.

Le lendemain, Anadolu a rapporté un autre son de cloche de cette missive. Selon une source de cette agence officielle turque, si le président Erdogan avait effectivement appelé le dirigeant russe à restaurer les "relations traditionnellement amicales" entre leurs deux pays, ses sincères condoléances étaient adressées à l’intention de la famille du pilote tué et non à l’État russe et il n’était pas question de compensation. Le premier ministre turc a ajouté son grain de sel à cette affaire. Tout en se disant de tout cœur avec la famille du pilote russe, Binali Yildirim a déclaré qu’aucune compensation ne sera versée pour le bombardier abattu pour avoir violé l’espace aérien turc au moment de l’incident.

La version turque de l’histoire de la lettre de M. Erdogan ne correspond donc pas à celle du Kremlin.

Comme l’avait annoncé la veille Binali Yildirim, Vladimir Poutine a appelé son homologue turc le 29 juin. Cela est intervenu au lendemain du triple attentat-suicide à l’aéroport d’Atatürk d’Istanbul. Il a saisi cette occasion pour lui présenter ses "profondes condoléances" pour les "nombreuses victimes", exprimer sa "sympathie" aux familles des victimes et surtout souligner "la nécessité d’intensifier la coopération internationale dans la lutte contre les menaces terroristes".

Pour le chef du Kremlin, Ankara a rempli ses "conditions préalables" pour la détente entre leurs deux pays et par conséquent ils pourraient "tourner la page de la crise" (AFP, 29 juin). Il a aussitôt annulé les restrictions sur les vols charter et celles imposées aux ressortissants russes désirant se rendre en Turquie et demandé à ses ministres de rétablir la collaboration et la coopération bilatérale entre les deux pays.

Le principe d’une prochaine rencontre entre les deux présidents est acquis. Elle peut avoir lieu en Chine en septembre prochain en marge du sommet du G20.

Un signe supplémentaire de détente entre les deux pays: le Turc Mevlut Cavusoglu a fait partie des chefs de diplomatie invités par Moscou à la 34e réunion du conseil ministériel de l’Organisation de la coopération économique de la mer Noire (OCEMN/BSEC). Ils se sont rencontrés le 1er juillet dans la célèbre station balnéaire de Sotchi. Pour rappel, l’OCEMN a été fondée en 1992 à l’initiative de la Turquie. Elle regroupe également: la Russie, l'Ukraine, la Bulgarie, la Roumanie, la Moldavie, l'Arménie, la Géorgie et l'Azerbaïdjan. Le ministre Cavusoglu a remercié son homologue russe pour la présidence des travaux de cette réunion et a qualifié de "productives" les discussions avec lui sur l’amélioration des relations de leurs pays. Pour lui, si son pays est prêt à coopérer avec la Russie dans la lutte contre les groupes combattants, dont l'État islamique, il n’est pas question pour lui d’accorder à sa chasse l’accès à la base militaire d’Incirlik. Une déclaration qui n’a pas dû plaire au chef du Kremlin.

***

Après des mois de tension diplomatique et d’invectives des deux côtés de la frontière russo-turque, ces deux pays ont donc ouvert un nouveau chapitre dans leurs relations économiques et diplomatiques. Mais, si l’objectif de Vladimir Poutine consiste à terme à amener Recep Tayyip Erdogan à épouser sa grille de lecture du conflit en Syrie, ce qui revient à accepter le maintien de Bachar El-Assad au pouvoir, le dirigeant turc ne pourrait s'y résoudre sans répudier sa politique syrienne dans son ensemble. Mais, pourrait-il se le permettre?

4 juillet 2016



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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